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« Tolérance zéro ? Incivilités et insécurité » de S. Roché : 20 après, quelle (re)lecture ?

Couverture de Tolérance zéro ? Incivilités et insécurité
© Éditions Odile Jacob

Texte d'auteur

Cet article s’inscrit dans un corpus de travaux coordonnés par Sebastian Roché, ayant pour thème la compréhension des tensions, incivilités et violences qui perturbent les relations entre agents et usagers, de part et d’autre du guichet.

Le terme d’incivilité apparaît dans le débat public à la fin des années 1990.

Difficile à conceptualiser, le terme qui englobe des comportements à mi-chemin entre irrespect et illégalité exprime la question du mal vivre quotidien.

Bien que ces comportements méritent d’être réanalysés à l’aune du contexte actuel, il apparaît que les réponses les plus efficaces interviennent sur le terrain des liens sociaux de proximité.
Date : 31/03/2021

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À compter de la fin des années 1990, les responsables politiques ont adopté une posture sévère face à la délinquance accompagnée de ciblages des désordres. C´est dans ce contexte que l’ouvrage de Sebastian Roché Tolérance zéro ? Incivilités et insécurité, paru en 2002, traite des réponses opérées par diverses institutions publiques à ces phénomènes. Il fait suite à plusieurs enquêtes collectives dirigées par l’auteur depuis les années 1980, et à de nombreuses parutions dont La société Incivile, analysant les incivilités selon un prisme sociologique.

Définir les incivilités s’avère complexe. Ces actions ne sont pas socialement organisées, mais étant visibles dans l’espace public elles entraînent une situation de désordre. Rarement perçues comme graves et peu réprimées pénalement, elles suscitent des tensions, de l’exaspération, voire un sentiment d’humiliation. Les incivilités apparaissent d’autant plus insupportables qu’elles s’accumulent dans la durée et qu’elles sont circonscrites à certains espaces sociaux, notamment les quartiers populaires. Selon Sebastian Roché, elles se nicheraient ainsi dans les « interstices » des villes et des organisations.

Dans cet ouvrage, l’auteur porte particulièrement son attention sur les interactions entre les usagers et les organisations en charge des espaces collectifs. La manière de poser le problème des incivilités apparaît en rupture avec les débats de l’époque, centrés sur les responsabilités individuelles et l’enjeu d’affirmation de l’autorité de l’État à travers une réponse répressive. L’auteur déconstruit ainsi l’idéologie sécuritaire qui appelle à judiciariser la vie sociale. Il propose de trouver des solutions situées entre la « tolérance par l’indifférence » et la médiatique « tolérance zéro ». Les incivilités sont décrites comme des causes de la peur sociale et un terreau de la délinquance de rue, avec pour effet d’accélérer l’érosion des solidarités : « Je défends que les incivilités, ou désordres en public, en souillant l’espace urbain, annulent l’idée même d’un monde commun à partager […]. Elles sapent l’idée de citoyenneté et la confiance dans les institutions publiques ». La réponse doit principalement s’effectuer, selon lui, sur le terrain de la mobilisation civile. Il insiste dès lors sur l’importance d’instaurer des « garants des lieux collectifs » et des règles d’usage de ces espaces comme prérequis à la civilité.

 

Incivilités, délinquance et insécurité : quels liens ?

 

En analysant les relations entre les individus, puis entre ces personnes et leur environnement, l’ouvrage Tolérance zéro ? propose une analyse interactionniste et écologique, basée notamment sur un renouvellement critique de la théorie de « la vitre brisée ». Élaborée en 1982 par deux sociologues américains, J. Q. Wilson et G. L. Kelling, elle suppose que la concentration des incivilités dans un espace social, si elles ne sont pas rapidement enrayées, mène irrémédiablement à une hausse de la délinquance et du sentiment d’insécurité personnelle, ainsi qu’à l’érosion du contrôle social informel entraînant progressivement l’inaction de citoyens, qui par crainte, fatalisme ou exaspération, éviteraient la confrontation avec leurs auteurs.

À partir d’enquêtes réalisées dans les villes de Romans et Saint-Étienne, Sebastian Roché établit un lien statistique entre le sentiment d’insécurité et l’intensité des nuisances ou petites dégradations. Il invite à saisir les incivilités comme des causes de la délinquance, participant d’un contexte favorable aux actes délictueux. Leur répétition modifie les comportements : évitement de certains lieux publics, déménagement, renforcement de sa porte, etc. Elles transforment en profondeur les liens sociaux locaux, et leur persistance entame la confiance de la population dans la capacité des institutions publiques (police, justice, mairie, travailleurs sociaux…) à résoudre ces problèmes.

 

Des institutions responsables ?

 

Les comportements incivils et délictueux sont souvent interprétés comme le fruit d’une socialisation défaillante. Sebastian Roché propose une autre grille de lecture, qui invite à considérer les effets des organisations locales : la manière dont les espaces collectifs sont organisés favorise ou non les incivilités, et par extension la délinquance. Ce sont dans les « interstices » organisationnels que les incivilités prennent place (absence de surveillance, endroit vide de sociabilité, mauvaise coordination entre les acteurs en charge du lieu, etc.).

Au cours du XXe siècle, la mobilité s’est intensifiée et les lieux collectifs se sont transformés : fleurissement des gares, essor des hypermarchés, centre commerciaux, parkings publics, etc. La multiplication de ces espaces dilue la force des liens locaux – on se tient à l’écart des autres - si bien que le sociologue Erving Goffman parle d’une « inattention civile » devenue norme. La passivité est même encouragée par la délégation de la compétence de sécurité à l’État. Les lieux collectifs n’auraient ainsi plus de « garants naturels », fondés notamment sur un réseau d’interconnaissances et d’interreconnaissances mutuelles. Dès lors, l’espace urbain serait devenu un lieu de comportements incivils et d’opportunités de délinquance.

 

Quelles solutions ?

 

L’ouvrage Tolérance Zéro ? présente des initiatives locales visant à instaurer une « spirale positive » par la fabrication de règles d’usage de lieux collectifs et l’immersion de « garants », opérant un rapprochement entre les institutions et la population dans une logique de « gestion des lieux ».

Plusieurs expériences ont été menées avec des « agents d’ambiance » pour réinvestir ces interstices urbains, horaires et professionnels afin de gérer les petits conflits d’usages. Leur mode d’intervention repose sur l’immédiateté de la réponse, la proximité physique et le dialogue, plutôt que sur la confrontation. Ils engagent un travail de personnalisation des relations sociales passant par la réponse à des demandes d’aide ou simplement en prenant le temps de discuter. Il s’agit d’une profession au carrefour de la visibilisation des règles, la médiation, de la prévention et de la sécurisation. Par leur insertion locale, ils assurent un rôle de veille dans ses fonctions de surveillance et d’aide. Mais ils touchent également à la dimension de l’ordre public et de la sécurité des lieux, contribuant à réduire la délinquance.

Ces expériences révèlent néanmoins des tensions entre organisations : les fonctions des « garants des lieux », émergeants à l’époque, entrent en concurrence avec celles des travailleurs sociaux, des policiers et des juges, qui craignent de perdre en crédibilité ou de voir leurs normes professionnelles évoluer, voire disparaître. Pourtant, ces « agents d’ambiance », « correspondants de nuit », « régulateurs sociaux » ou « groupes de prévention et de traitement des incivilités » ont prouvé leur efficacité dans certains quartiers de Chambéry, Belfort, Romans et dans les transports en commun de Saint-Étienne. Une école à Saint-Martin-d’Hères a apaisé certains problèmes de dégradations, de violences verbales et physiques et de conflits entre adultes et élèves en associant l’ensemble des parties prenantes à la refonte des règles de vie communes. La construction collective d’un nouveau règlement et la fabrique du compromis ont pu apaiser les tensions.

La commune de Valence a choisi de convoquer les mineurs auteurs d’incivilités et leurs parents afin de responsabiliser les familles. Cette démarche vise à déculpabiliser et soutenir les parents plus qu’à sanctionner le comportement des enfants. Entre autres exemples, Vénissieux a fondé un office municipal actif 24/24h, qui propose une aide administrative, juridique (accès aux droits) et psychologique (aide aux victimes) et retransmet les informations récoltées vers les services de la ville concernés. L’objectif est encore de renforcer la présence institutionnelle auprès des habitants/usagers et d’enrayer rapidement toute spirale négative.

 

Les sciences sociales pour s’emparer du problème des incivilités ?

 

L’ouvrage de Sebastian Roché constitue un précieux guide pratique à destination des acteurs de l’action publique, depuis sa conception jusqu’à sa mise en œuvre. À n’en pas douter, la rencontre entre sociologie, urbanisme et criminologie ouvre des perspectives riches sur l’aspect interactionnel des incivilités. Les propositions de « garant des lieux » et de « règles d’hospitalité » des espaces publics apparaissent convaincantes. En revanche, les incivilités posent des enjeux théoriques de construction sociale des normes de « bonne conduite» encore trop peu développés. Elles peuvent s’envisager comme un marqueur historique de l’organisation d’une société qui met en exergue les évolutions des systèmes culturels. En ce sens, elles n’apparaissent problématiques en sociologie que lorsque les acteurs sociaux la définissent comme tel. Or, dans cet ouvrage l’auteur prend le parti de traiter des incivilités comme un problème à résoudre a priori, pour et du point de vue des acteurs publics. Ce faisant, il n’en questionne que peu les conditions d’émergence, les perceptions associées et leurs conséquences politiques.

Par ailleurs, l’outillage théorique centré sur la discussion du concept de la « vitre brisée », l’approche méthodologique principalement quantitative, ou encore la focale portée en filigrane sur les quartiers défavorisés, délaissant guichets, commerces ou espaces de travail, semblent aujourd’hui quelque peu étroits. En ce sens, alors que le champ de la recherche sur les incivilités s’est considérablement développé depuis une vingtaine d’années, l’ouvrage apparaît, sur certains points, relativement daté. Des travaux plus récents ont depuis insisté sur les nombreuses variations individuelles en matière de perceptions des risques et de réactions aux incivilités et ont proposé une analyse qualitative des « dispositions » au sentiment d’insécurité (Noble, 2016). Pour penser le couple incivilité-insécurité, une méthodologie hybride entre le traitement statistique complété par d’autres approches qualitatives, visant à recueillir la parole des protagonistes, permet d’en saisir les logiques avec davantage de précision.

L’objectif de l’ouvrage est d’apporter un éclairage sur les moyens d’actions concrets, à court ou moyen terme, pour agir sur les désordres causés par les comportements incivils. Sebastian Roché a ainsi fait le choix d’opérer un pas de côté par rapport aux approches axées sur les causes profondes des incivilités. Pourtant, la persistance de ces comportements ne dissimule-t-elle pas un malaise social qui engage des réflexions plus globales sur les responsabilités de la puissance publique en matière de lutte contre les injustices et les exclusions sociales, territoriales, économiques et politiques ? Alors qu’aujourd’hui les inégalités sociales et le sentiment d’injustice touchent fortement la population française, et certaines franges plus que d’autres, il apparaît délicat d’agir sur les incivilités par le seul moyen d’un garant des lieux. L’invitation du sociologue Robert Castel à associer « l’insécurité sociale » à « l’insécurité civile » (Castel, 2003) est une piste engageante. Ainsi, la poursuite de ces réflexions impliquerait de penser ensemble les différentes temporalités (court et long terme), échelles de l’action publique (local et national), responsabilités (individuelles et collectives), appartenances collectives (expériences minoritaires et majoritaires) ou ancrages (penser à la fois l’exclusion et l’inclusion sociale, territoriale et politique).

 

→ Le terme d’incivilité apparaît dans le débat public à la fin des années 1990.

→ Difficile à conceptualiser, le terme qui englobe des comportements à mi-chemin entre irrespect et illégalité exprime la question du mal vivre quotidien.

→ Bien que ces comportements méritent d’être réanalysés à l’aune du contexte actuel, il apparaît que les réponses les plus efficaces interviennent sur le terrain des liens sociaux de proximité.