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Ferme urbaine lyonnaise : vers un nouveau modèle agricole ?

Interview de philippe Audubert

Philippe Audubert
directeur général de Ferme Urbaine Lyonnaise

<< Comme nous sommes dans une activité innovante, il est primordial que les premières réalisations de l’entreprise soient réussies. >>.

Philippe Audubert (directeur-général) est ingénieur diplômé de l’INSA Lyon. Après avoir dirigé une agence d’urbanisme et  il se lance en 2014 dans un nouveau projet entrepreneurial : FUL. La start-up Ferme Urbaine Lyonnaise développe une ferme urbaine verticale technologique indoor à haut rendement et efficience énergétique. Il revient pour nous sur la technologie FUL et sur le marché des fermes urbaines indoor.

Réalisée par :

Date : 15/06/2017

Souvent la start-up est avant tout le résultat d’une idée. Avant de détailler les contours de l’innovation portée par FUL, pouvez-vous rappeler comment a émergé l’idée de la ferme urbaine ?

Nous réfléchissions aux mêmes problématiques : la ville de demain, la surpopulation, nourrir toujours plus d’humains, la ville qui évolue avec des livraisons de plus en plus compliquées à assurer, les demandes en alimentation des urbains qui sont toujours plus pointues et en décalage avec les produits qu’ils trouvent aujourd’hui, la demande de plantes protéinées qui suppriment le carné…

FUL est née de trois individus qui viennent d’univers différents : Je suis urbaniste, mon associé est architecte et le troisième associé à un profil plus entrepreneuriat et financement. Nous réfléchissions aux mêmes problématiques : la ville de demain, la surpopulation, nourrir toujours plus d’humains, la ville qui évolue avec des livraisons de plus en plus compliquées à assurer, les demandes en alimentation des urbains qui sont toujours plus pointues et en décalage avec les produits qu’ils trouvent aujourd’hui, la demande de plantes protéinées qui suppriment le carné… 

Il y a 20 ans nous avons monté une agence d’urbanisme avec l’architecte. Nous avons fait naître le sujet chez nous à partir de ces questions. Nous avons connu la personne ‘’finance’’ lorsqu’il passait un MBA à l’EM Lyon à Écully. Le sujet de sa thèse portait sur les signaux faibles d’aujourd’hui qui vont potentiellement devenir les signaux forts de demain. Un de ses axes de recherche portait sur l’agriculture urbaine parce qu’il a aussi évolué dans le monde de l’agrofourniture. Nous nous sommes rapprochés et en septembre 2013 nous avons constitué l’équipe. Pour ma part, je me suis décroché de mon agence pour me consacrer entièrement au projet FUL et nous avons raccroché deux personnes, notre directeur technique et innovation, et un ingénieur agronome.

Il existe aujourd’hui de multiples solutions qui proposent de pratiquer l’agriculture en ville (toits végétalisés, jardins partagés…) qu’est-ce qui différencie FUL par rapport aux solutions existantes ?

Nous appartenons effectivement à la grande famille de l’agriculture urbaine mais nous nous situons bien sur la question de production en abondance. Nous ne sommes pas dans le jardinage ou le maraichage mais bien sur la production. Notre sujet est de faire venir de la production responsable et  végétale en ville, au plus près du consommateur. Il faut être conscient que le défi du siècle c’est d’alimenter le plus grand nombre et pour cela, il faut avoir des outils productivistes et cultiver les plantes dans les meilleures conditions.

Pouvez-vous expliquer le processus de fonctionnement de votre ferme urbaine ?

Lorsqu’une plante arrive pour être cultivée dans la ferme la première étape réside dans la définition de sa carte biologique : climat idéal, nutriments nécessaires… etc. Une fois la carte d’identité de la plante réalisée, l’objectif est de reproduire l’ensemble de ces éléments en stable dans l’espace de culture. Cet espace est optimisé au niveau de la lumière puisqu’il s’agit d’un éclairage LED, au niveau des conditions de développement car l’espace est semi-stérile empêchant ainsi le développement de bactéries sans administration de pesticides et au niveau de la qualité de la plante car nous effectuons des contrôles drastiques sur les deux composants qui agressent généralement les plantes : l’air et le sol. Pour l’air, nous prenons l’air de la ville, nous la nettoyons et la filtrons sur sept niveaux. Pour le sol, nous utilisons des substrats naturels qui permettent un développement sans contraintes de la plante.

Tout cela s’effectue dans un espace entièrement robotisé, pour limiter au maximum l’intrusion de l’Homme et donc l’intrusion de bactéries.

Ainsi, la plante focalise toute son énergie à l’attention de son développement. 

Les différentes parties robotisées sont contrôlés par ordinateur mais il y a bien une personne en charge d’assurer le bon déroulé de la culture ?

En termes de modèle économique cela amorce de nombreux changements car il y a l’apparition d’un nouveau métier : l’agriculteur urbain.

Oui, le « grower », autrement dit le jardinier en charge de contrôler le bon fonctionnement de la ferme est assisté d’un ordinateur donc l’ensemble de la culture peut s’effectuer à distance. En agriculture indoor, tout est planifiable. En termes de modèle économique cela amorce de nombreux changements car il y a l’apparition d’un nouveau métier : l’agriculteur urbain. Aujourd’hui, il est de plus en plus difficile de faire venir des jeunes à la campagne donc notre solution permet aux jeunes de se lancer dans l’agriculture avec un salaire revu à la hausse, un contrat à durée indéterminée et un métier moins chronophage, moins physique et plus varié que dans l’agriculture classique.

FUL peut créer de 1 à 10 emplois en fonction de sa taille. À part ‘’le grower’’, qui lui est un profil ingénieur informatique et biologie, vous pouvez avoir un technicien ‘’touche à tout’’ et dans le cœur du réacteur il faut effectuer un travail de manutention donc des métiers à faible qualification avec l’idée de remettre du travail manufacturier en ville.

Nous parlions à l’instant de système productiviste, quels sont les rendements espérés avec la ferme urbaine lyonnaise ?

Pour vous donner un indicateur sur la productivité : sur une plante, on produit 3,9 fois plus avec le système FUL qu’avec un système de serre classique et pour ce qui est de la production rapportée à la surface, on produit 33 fois plus en termes de rendement qu’une serre classique. Si on ajoute le gaz carbonique essentiel au bon développement de la plante, on multiplie par 44% l’apport. Enfin, sur le gain de temps, avec FUL on met 45 jours pour faire un persil alors qu’une serre c’est en moyenne 120 jours, 1 mois et demi pour un basilic alors que dans la nature c’est minimum 3 mois. Nous avons fait le calcul en rassemblant tous ces coefficients de productivité et nous produisons 124 fois plus qu’une serre.

Votre ferme urbaine produit uniquement des légumes et des plantes aromatiques ou pouvez-vous également lancer une production de fruits par exemple ?

Par exemple un industriel qui rencontre des problèmes d’approvisionnement sur une plante donnée peut développer l’outil FUL et sécuriser entre 20 % et 30 % de ses approvisionnements.

Bien sûr, fruits, légumes mais aussi plantes pour la chimie verte,  pour la cosmétique, pour la pharma, pour l’industrie... etc. En fait, nous sommes en capacité de traiter avec tout type d’industriel qui souhaiterait s’alimenter avec des produits biosourcés en apportant une solution ‘’plante’’ à côté d’un site de production.

Par exemple un industriel qui rencontre des problèmes d’approvisionnement sur une plante donnée peut développer l’outil FUL et sécuriser entre 20 % et 30 % de ses approvisionnements. C’est très pratique car vous ne dépendez pas de la marchandise et donc des intermédiaires. Que ce soit pour l’agroalimentaire, la grande distribution ou la production industrielle, vous avez une captation de la valeur qui est totale. Nous ne sommes pas positionnés que dans l’alimentaire. Pour reprendre les termes employés dans l’univers de l’innovation, nous ne sommes pas que dans les ‘’foodtech’’mais plus largement dans l’ensemble des secteurs ayant des applications industrielles avec des logiques de productions végétales.

En parlant de production, pour ce qui est de la Ferme Urbaine Lyonnaise, d’où proviennent les différentes composantes de l’ensemble ?

C’est précisément sur ce point où le projet FUL est intéressant car il s’inscrit pleinement dans le territoire. Nous faisons travailler un ensemble d’entreprises de la Région :

  • Les pièces métalliques et mécaniques sont faites ici à Décines par l’entreprise Burdeyron
  • Les robots sortent de la société ELCOM à Bourgoin-Jallieu
  • Vilmorin du groupe Limagrain à Clermont-Ferrand et HM Clauzes qui est à Valence pour la partie végétale
  • Nous sollicitons une entreprise du Forez pour les LED
  • Nous travaillons avec des savoyards aussi sur d’autres aspects

Nous pouvons donc affirmer que la Ferme Urbaine Lyonnaise est made in France.

Oui, c’est made in France. Nos composants lumières sont forcément chinois parce qu’on ne peut pas faire autrement mais on assemble tout ici en France. C’est volontaire de notre part, nous sommes assez terroir comme l’indique le nom de notre start-up. Nous essayons de faire travailler les entreprises françaises et de développer le savoir-faire français, de rapprocher tous les partenaires autour d’un projet fédérateur et de faire dialoguer les filières.

Notre objectif en 2018 avec les co-fondateurs c’est de dire : « la technologie FUL est une technologie qui compte et c’est une technologie française ». Aujourd’hui, quand vous regardez les agriculteurs, ils travaillent avec des tracteurs américains, ils s’outillent avec du matériel hollandais donc tout le matériels vient d’ailleurs. Le français lui, il cultive et il ne s’en sort pas. Quand bien même on forme des ingénieurs, qu’on développe une ingénierie de pointe, il ne faut pas tout laisser tomber et donc proposer ce type de projets pour fédérer.

 

Les plans de la ferme ont été conçus par vous et les cofondateurs ?

Pas uniquement, en tout c’est 52 personnes avec les partenaires. La start-up FUL compte six personnes mais en réalité autour de nous il y a un consortium : Vilmorin, Richel groupe[1], Atos, ELCOM[2], COGECI[3], ITF[4]... etc. Ils mobilisent tous un binôme qui travaille sur le sujet de la ferme urbaine. La start-up  est au cœur d’un large dispositif. Pour imager, nous jouons le rôle d’ensemblier du dispositif. Nous travaillons aussi avec les étudiants de l’INSA.

En réalité, toutes les technologies existent déjà et toute la finesse repose sur l’assemblage. Tout est éprouvé aujourd’hui : l’hydroponie, les LED, les systèmes informatiques, les chariots, les convoyeurs…En fait FUL fait de l’innovation d’assemblage.

[1] Richel groupe : Fabricant français de serres agricoles : http://richel.fr/

[2] ELCOM : Fabricant de profilé aluminium https://www.elcom.fr/

[3] COGECI : Bureau d’étude de génie civil http://www.cogeci.fr/

[4] ITF : bureau d’études sur l’écoconception https://www.itf.biz/fr/competences/activites

Quelles sont les technologies brevetées de la FUL ?

Nous avons breveté les pots, les bacs, le chariot et le convoyeur. La start-up a vocation à devenir une fabrique à brevets car toutes nos pièces vont être uniques. L’intérêt du brevet c’est de créer de la richesse pour l’entreprise et de tenir captif ses clients. Comme nous sommes dans une activité innovante, il est primordial que les premières réalisations de l’entreprise soient réussies.

Vous pensez que c’est justement sur cette exigence d’innovation incessante que repose le défi d’une start-up ?

Oui, il faut que ça fonctionne tout de suite. Aujourd’hui que ce soient les financeurs, les clients, les partenaires, tous attendent que la start-up soit super innovante, qu’elle se développe sans encombres, que les fondateurs et que la communication soit originaux et sympathiques, que financièrement elle ne pose pas de problèmes, qu’elle ait déjà développé son marché, que son prospect soit avancé et qu’il n’y ait pas de retours négatifs sur son produit. Le tout dans un temps très court. Tout le monde à tendance à oublier que la voiture était à l’origine un tacot et qu’il a fallu du temps pour le développement. On demande tout à l’innovation, tout le monde est hyper exigent avec les start-up et donc en tant que start-up on se doit de relever le défi.

Comment se situe la France vis-à-vis des autres pays sur cette question de l’agriculture urbaine en indoor ?

C’est vrai que nous portons le sujet de la ferme urbaine dans un pays agricole donc les gens parfois ne comprenne pas vraiment

Nous avons réalisé un benchmark avec les étudiants de l’INSA et nous avons identifié trois pays en pointe sur cette thématique : Les Pays-Bas, Les États-Unis et le Japon. Ces trois pays ont des problématiques propres qui expliquent leur activité sur cette thématique :

Les hollandais manquent de surface au sol. Ils développent des solutions très optimales car leur défi c’est une production maximale dans un espace réduit.

Les américains, en particulier la Californie et l’ouest manquent d’eau. Ils ont consommé plus de la moitié de leur réserves d’eau. Or, l’ouest américain est le grenier des États-Unis donc eux ils sont plutôt sur des projets de fermes indoor géantes mobilisant des investissements énormes qui se chiffrent en centaines de millions de dollars.

Enfin, pour le Japon, c’est le problème de place et la population grandissante qui expliquent la prise de conscience.

Le portrait est très schématique mais la géopolitique se découpe globalement de cette façon.

C’est vrai que nous portons le sujet de la ferme urbaine dans un pays agricole donc les gens parfois ne comprenne pas vraiment. Notre rôle est aussi pédagogique pour expliquer qu’il faut à tout prix développer une ingénierie parce que c’est une ingénierie de pointe qui peut rassembler des filières entières. Le projet mobilise le savoir-faire sur l’hydroponie, sur les climats, sur la lumière, sur la robotique, sur la logistique… Donc nous pensons que de tels projets d’innovation français sont primordiaux pour être en capacité, le jour venu, de répondre aux technologies hollandaises, américaines et asiatiques.