Vous êtes ici :

La place de l'Alpil dans le modèle lyonnais de solidarité

Interview de André GACHET

responsable de l'ALPIL

<< Le modèle lyonnais qui repose sur l’échange, la concertation, le partenariat, la construction de projets communs…est en train de "crever" de sa belle mort. Nous ne sommes plus dans "l’ensemble" >>.

André Gachet est né en 1950 à Lüneburg en Allemagne. Il grandit à Saint-Etienne, et s’installe à Lyon en 1969. Il travaille comme Educateur à Tassin, puis à Gerland dans les cités jardin (on disait alors « maisons de la Ville ». En 1975, il devient le permanent de la Cimade à Lyon qu’il quittera en 1979, l’année de la création de l’ALPIL, association dans laquelle il œuvre encore en 2010. Au sein de l’Alpil André Gachet assure la représentation de l’association dans les différents partenariats dans lesquels elle s’implique et auprès des décideurs. En trente ans, l’Alpil a su s’imposer comme un acteur incontournable dans le domaine du logement des immigrés et plus globalement de l’habitat des plus démunis.

Le cœur de métier de l’Alpil (Action pour l'Insertion sociale par le logement) est l’accueil inconditionnel des ménages en difficulté d’habitat, ainsi qu’une présence continue sur l’ensemble des questions liées au maintien ou à l’accès au logement dans le cadre du droit commun.
Créée en 1979, l’Alpil est une association régie par la Loi du 1er juillet 1901 dont le principal objectif est de favoriser l’accès aux circuits normaux du logement de tous ceux qui en sont exclus. Son conseil d’administration, présidé par Monsieur Olivier Martinon, est composé de 9 à 15 membres : représentants d’organismes financiers, d’aménageurs, de constructeurs et de gestionnaires, représentants d’associations, personnes physiques.
L’équipe composée de 17 salariés issus de parcours divers (filières sociales, droit, anthropologie, sociologie, urbanisme, aménagement et développement territorial, administration) développe une approche pluridisciplinaire et complémentaire.
Les ménages rencontrés sont pour la plupart des personnes en grande difficulté de logement ou d’hébergement, majoritairement domiciliés sur le territoire du Grand Lyon, bien que l’association n’ait aucun périmètre d’intervention prédéfini. Ce sont 4000 ménages (plus précisément : +/-3000 ménages dans le cadre de la Maison de l'Habitat, +/-1000 personnes dans la domiciliation ainsi que les squats et bidonvilles) rencontrés annuellement dans le cadre de l’accueil et du soutien aux personnes, des missions contractualisées avec les collectivités et du service de domiciliation.
Principalement financée par les collectivités locales, l'A.L.P.I.L. travaille en partenariat avec de très nombreuses associations, en particulier Médecins du Monde, GISTI, ainsi qu'avec des institutions au plus haut niveau (Secrétariat d'Etat au Logement, Ministère de l'Emploi et de la Solidarité, CNLE (Conseil National des politiques de lutte contre la pauvreté et l'exclusion), CNH (Conseil National de l'Habitat)... Elle fait elle-même partie de plusieurs fédérations, au niveau régional, national (F.A.P.I.L. Fédération des Acteurs pour la Promotion et l'Insertion par le Logement) et européen (FEANTSA, Fédération Européenne des Associations Nationales Travaillant avec les Sans Abri). L'ALPIL est par ailleurs membre du CLRD (Conseil Lyonnais pour le Respect des Droits).

Dans cette interview, André Gachet revient sur l’histoire de l’Alpil, sa création et son développement dans le contexte politique et associatif lyonnais. Il présente son point de vue sur le « modèle lyonnais » et notamment sur l’influence du  catholicisme social dans la vie locale. 
(Interview réalisée dans le cadre de la réflexion sur l’influence du catholicisme social dans la création d’associations et dans l’élaboration des politiques publiques dans le Grand Lyon.)

Tag(s) :

Date : 31/05/2010

Qu’est-ce qui, personnellement, vous a conduit à vous engager dans la création de l’Alpil ?
C’est une histoire plus collective que personnelle. Historiquement, le poste de permanent de la Cimade de Lyon que j’occupais, avec Michel Rouge, était rattaché au secteur migrant. Dans ces années 1970, il y avait une grosse activité autour des questions de l’immigration, du droit au séjour et de l’habitat des immigrés ouvriers isolés. Ces derniers étaient souvent logés dans des meublés, des taudis ou des bidonvilles. Les lois qui vont provoquer l'arrêt de l'immigration des travailleurs vont entraîner une modification structurelle de l'immigration : les allers-retours et le remplacement des générations ne fonctionnent plus. Par conséquent, l'installation, et de fait, le regroupement familial vont offrir les meilleures perspectives. Cette évolution de l’immigration, et les choix politiques en matière d’urbanisme, qui ouvrent une grande période de démolition dans les centres anciens pour construire une ville nouvelle, vont fortement impacter la question de l’habitat des immigrés, laissés en marge des dynamiques alors à l’œuvre. La transformation des centres anciens (la Part Dieu, les pentes de la Croix-Rousse ou Saint Jean à Lyon) s'envisage et s'engage dans un premier temps dans la perspective de démolitions qui posent la question du devenir des habitants mal pris en compte. A Villeurbanne la disparition d'Olivier de Serres est programmée sans que l'ensemble des questions de l'avenir des personnes aient été abordées et résolues.
Or, au sein de la Cimade, nous avions la chance de travailler avec André Legouy. Solidaire avec les nationalistes algériens, et jésuite, il avait été aumônier à la prison de Fresnes pendant neuf ans, pendant toute la guerre d'Algérie, en contact avec les membres du réseau Jeanson et avec tous les responsables du FLN qui étaient emprisonnés, notamment Ben Bella et tous ses compagnons. Il les a accompagnés dans leurs différentes prisons quand, à la suite de leurs grèves de la faim, on leur a accordé le régime politique. Ensuite, et avant de rejoindre en 1977 le Groupe d'information et de soutien des travailleurs immigrés (GISTI), il a été responsable du service migrants à la Cimade. Il était un grand expert dans le domaine juridique et il nous a profondément aidé dans nos actions pour défendre le logement des migrants. Nous avions aussi la chance de travailler avec Monique Hervo qui a publié « Chroniques du bidonville : Nanterre en guerre d'Algérie » où elle retrace l’enfer de la vie quotidienne des familles maghrébines, et surtout algériennes, qu’elle a pu observer pendant trois années dans un bidonville de Nanterre pendant la guerre d’Algérie. Avec elle, nous avons mené un travail, sur la transformation de la ville et les conditions d’habitat des migrants, qui nous a conduit à réaliser une exposition sur le Plan d’Occupation des Sols que nous avons présenté le même jour où la ville présentait son nouveau POS. Nous avions également réalisé un montage diapos qui a beaucoup tourné dans différents lieux de la ville comme les Câbles de Lyon ou la MJC Saint Just, où l’on présentait aussi le POS et ses conséquences sur l’habitat. Ce travail d’information et de sensibilisation a généré de nombreux débats et signifié aux décideurs qu’une résistance s’organisait.
Un peu plus tard, nous avons sollicité une fanfare déambulant dans la Grande Côte de la Croix Rousse avec de grandes affiches en français et en arabe pour apporter une information précise sur la législation des meublés. Dans le même temps, il s'agissait de convaincre et d'alerter les élus sur la situation déplorable de cet habitat tenu par les marchands de sommeil. Et, nous avons atteint notre objectif, Charles Béraudier, adjoint au Maire de Lyon, Président de la SERL, nous a demandé de lui faire visiter un taudis. Pour poursuivre cette mobilisation, nous avons réalisé un montage audio-visuel sur la réalité des meublés, en français et en arabe, et nous l’avons montré aux élus.
La Cimade et les comités populaires de la Croix Rousse et de Saxe Paul Bert étions fermement engagés contre la logique du tout démolir et bien déterminés à aller jusqu’au bout. Dans ce combat, nous avions des amis comme Régis Neyret, qui se battait pour la sauvegarde et la mise en valeur du Vieux Lyon, et d’autres de diverses associations, mais aussi de nombreux techniciens dans différents lieux, à la SERL, à l’Agence d’urbanisme, à la Communauté urbaine, à la DDE (Direction Départementale de l’Equipement) ou encore dans le monde HLM.  Il y a eu un moment sympathique à Lyon où a existé le   Groupe des techniciens » qui se réunissait à Bron avec Andrée Chazalette. Véritable pivot, Andrée connaissait vraiment beaucoup de gens dont une grande partie était passée par le GSU (Groupe de Sociologie Urbaine), un véritable vivier, et elle savait les réunir pour, entre militantisme et professionnalisme, leur faire partager une culture commune de la transformation urbaine. La question de l’accès au logement des immigrés était au cœur de ces réflexions. Comme Andrée Chazalette, Anne Lichtenberger de la Fonda, s’affirmera aussi comme une femme capable de rassembler les énergies et de soutenir des réflexions et actions collectives. Parmi ces femmes d'exception, il faut aussi citer Yvonne Longre qui durant des années (70/90) saura fédérer les énergies individuelles et associatives dans le 6ème arrondissement.
Durant cette période, un conflit énorme, qui portait à la fois sur des questions politiques et salariales, éclate au sein de la Cimade, un conflit sans précédent dans ce type de structure (comme si aujourd’hui l’ensemble des salariés du Secours Catholique se mettait en grève). Toutefois, on continue à travailler et en 1978, on commence à parler de concertation.
A cette époque, il n’y avait pas de Conseils de quartier ou de dispositifs de concertation. Certes, les CIL (Comités d’Intérêt locaux) existaient déjà, mais ils nous semblaient bien conciliants. Nous avons alors participé au travail de concertation porté par la SERL et c’est ainsi que nous avons rencontré Bernard Lacoin, ancien directeur financier chez Berliet, qui avait des responsabilités au 1% patronal. Catholique progressiste, issu de la grande bourgeoisie, il était marié à Michèle Riboud (qui nous a soutenu jusqu'à la fin de sa vie) et cousin par alliance de Maître Chaine, vice-président du Conseil Général. Un lien d’intérêt s’est fait jour, dans des conditions assez spécifiques, probablement typiquement lyonnaises. Car, lorsque nous rencontrons Bernard Lacoin, nous sommes alors un certain nombre, notamment avec Olivier Brachet et le père Henri Lemasne, à dénoncer l’attitude paternaliste et les pratiques de NDSA (Notre Dame des Sans Abri) ainsi que les conditions de vie de la cité transit gérée par la SA de NDSA présidée par Bernard Lacoin. Une note, véritable brûlot, est publiée et largement diffusée et, en réaction, Bernard Lacoin nous invite tout simplement à en discuter avec lui, et accepte volontiers de remettre en cause le fonctionnement de la structure dont il est pourtant le président. C’est à partir de ce moment que l’on décide de travailler ensemble. L’idée de créer un lien entre les personnes marginalisées (on ne parlait pas encore d’exclusion), et notamment les immigrés, et les lieux de décision se précise au fils de nos discussions. Nous amenons notre énergie militante et notre professionnalisme, il apporte un large univers et des financements. Bernard Lacoin était capable de mettre autour de la table des gens bien différents et de toutes générations : un fait rare car lié à un être rare, un individu à part. Il installait un type de relation qui décomplexe, même si les débats pouvaient être vifs. C’est ainsi que l’on crée l’Alpil avec l’idée toujours vivante de rendre le logement accessible aux ménages les plus en difficulté d’habitat (Béatrice Bernoux en écrira les statuts). Pour Bernard Lacoin qui en prend la présidence, l’Alpil devait être la punaise posée sur la chaise des gens trop bien assis !

Comment l’association s’est-elle structurée ?
A Lyon, on a alors le « privilège » d’avoir des arrêtés préfectoraux prévoyant de limiter l'accès de familles primo-arrivantes dans certains quartiers où le pourcentage d'enfants d'origine étrangère est jugé déjà trop important : des quartiers interdits. Les arrêtés préfectoraux de 1970 et 1974 visent très précisément  certains quartiers, à l’exemple de Jean Macé, des Pentes de la Croix Rousse, et d’autres dans le troisième arrondissement et à Villeurbanne, qui ne pouvaient plus absorber -disait-on - d’immigrés supplémentaires.
Aujourd’hui, de tels textes seraient rejetés. Bien évidemment la CIMADE s’inscrit contre ce type d’arrêté et dénonce la notion de seuil de tolérance. La CIMADE publie « Le labyrinthe ou la problématique du logement des immigrés », une étude que nous avions écrite, Michel Rouge, Jean Saglio et moi-même, sur la situation du logement des immigrés dans notre agglomération qui marquera les consciences : Bernard Lacoin est convoqué chez le Préfet, et, dans un même temps nous sollicitions des subventions pour démarrer l’activité de l’Alpil !
D'une certaine manière, l'histoire de l'Alpil est jalonnée de débats plus ou moins âpres, dont on peut voir sur la durée que s'ils n'ont pas résolu les problèmes, ils auront au moins contribué à ne pas les masquer.

Comment l’association s’est-elle développée ?
Dans les faits, nous commençons par répondre à différentes commandes publiques et pratiquons aussi l’auto saisine.
Les collecteurs nous demandent une étude sur le financement du logement immigré qui va nous permettre de lancer l’activité. Puis, pendant toutes les premières années de fonctionnement de l’Alpil, nous allons prendre en charge des missions d’assistance et répondre ainsi à la demande d’avoir un point de vue social, notamment dans le cadre des réhabilitations. 
Par ailleurs, nous avons, de notre propre initiative, lancé un travail d’actualisation du fichier des meublés du bureau d’hygiène. On a conduit un travail de recensement, notamment avec les syndicalistes, et on a visité tous les meublés pour établir une typologie et une cartographie, notamment de ceux qui devaient disparaître. Finalement, la Communauté urbaine formalise une commande et nous travaillons avec la SERL sur les aspects opérationnels. Cependant, nos approches diffèrent. Si nous sommes dans une optique de redonner des droits, la pratique et le droit veulent que si l’hôtel ferme, les clients s’en vont ! Nous allons alors discuter avec la SERL et fabriquer à Lyon un droit là où il n’en n’existait pas. Le premier sauvetage de meublés que nous réalisons est celui de la Montée de la Grande Côte, puis ce sera au tour de celui de la rue Pierre Corneille, puis d’autres de façon régulière jusqu’à la mise en place de la MOUS meublés en 1993.
Par ailleurs, dans la dynamique de création de l’Alpil et pour enrichir notre réflexion sur les moyens à mettre en œuvre pour favoriser l’accès au logement des plus démunis, nous avons participé avec Economie et Humanisme, Jean Saglio, Olivier Brachet, Hugues Puel, Eric Gerbe, Bernard Bolze, Fouzia Meknache, Denis Clerc… à deux voyages d’étude, l’un à New York, et l’autre à Berlin. Nous avons ainsi rencontré des universitaires et des acteurs de terrain.
Nous ramenons de Berlin l’idée de créer des permanences d’accueil commun, lieu inconditionnel qui n’existait pas à Lyon. Dans un espace dédié, entre 18 et 20 heures, les personnes qui rencontraient des problèmes d’habitat les exposaient librement devant tout le monde. Les problèmes étaient souvent les mêmes (insalubrité, expulsion…) et en lien avec une réalité très localisée. En les partageant, nous pouvions construire des dynamiques collectives. Nous avons créé la première permanence dans le troisième arrondissement. A l’époque la SERL nous mettait à disposition des magasins en rez-de-chaussée fermés dans l’attente de travaux ou de démolition. Ce type de permanence correspondait à une réalité qui a bougé. Lorsqu’en 1989 nous avons installé notre permanence rue de Turenne, pour être au cœur du quartier Moncey et occuper l’espace, nous avons dans un même temps individualisé les permanences qui ont accueilli des centaines de personnes.

Peut-on dire que l’Alpil est une association typiquement lyonnaise ?
A l’évidence, l’Alpil est une association typiquement lyonnaise, car il y a eu un véritable mélange générationnel et de milieux sociaux dans sa construction. Les nouveaux se sont raccrochés à quelque chose de plus large. Dans cette dynamique, parmi les gens qui étaient des trentenaires en 1980 et qui avait vécu mai 68, il y avait des militants d’origines très diverses, un mélange étonnant. Mais, tous se sont raccrochés à une certaine idée, celle que l’on ne pouvait pas laisser des gens à la marge, que l’on devait pouvoir faire autrement.

Comment ce rassemblement s’est-il effectué ?
Il a été nourri par le constat des évolutions en cours, une prise de conscience que des gens restaient au bord de la route, et notamment les immigrés. Les centres anciens se transformaient et l’on voyait bien ceux qui restaient à la marge et qui, au mieux, allaient être déplacés en banlieue. Des gens dans les quartiers se sont mobilisés, puis des personnes issues de l’immigration ont pu intégrer les Conseils d’Administration des associations, il y avait de la transformation en cours.

Quelles influences ont joué dans la création de l’Alpil ?
La question des influences est une question compliquée. L’Alpil est née de mélanges et c’est une caractéristique très lyonnaise. A Lyon, même si l’on bouffe du curé, on n’est pas anticlérical, et ceux qui sont croyants osent le dire. Lorsque j’étais permanent à la Cimade, je participais naturellement au Conseil presbytéral. Dans un même temps, les Dominicains d’Economie et Humaniste ou d’Eveux (la Tourette) étaient des points particulièrement forts. Le mouvement « Vie nouvelle » qui trouve son inspiration dans la philosophie personnaliste d’Emmanuel Mounier a également constitué un lieu fort de réflexion avec des hommes comme Jacques Delors ou Christophe Deltombe. Plus localement, il faut se rappeler qu’il existait dans l’agglomération lyonnaise, 160 communautés de base qui constituaient ainsi autant de groupes religieux chrétiens autonomes constitués d’hommes et de femmes, croyants et non croyants, qui s’engageaient.
Les réseaux s’entrecroisaient dans une grande diversité et des hommes comme Henri Lemasne, Jean Pierre Lanvin ou Henri Westphal vont en être des figures. Le Groupe d’Action et de Résistance à la Militarisation (GARM) que fondent, à Lyon, en 1969, Jean-Pierre Lanvin avec Mireille Debard et bien d’autres, va se révéler être un lieu de rassemblement, de l’ordre de la grande tribu, qui va cimenter de nombreuses initiatives. C’est la grande époque des « opérations commando » pour promouvoir la paix et la justice sociale. Ce groupe activiste, peut-être composé d’une trentaine de personnes, réussissait à mobiliser bien plus largement pour conduire des opérations à l’exemple de l’occupation du PC atomique du Mont Verdun ; du vol d’un cheval de frise qui barrait un souterrain au Mont Verdun rendu le lendemain à son propriétaire, Michel Debré, Ministre des armées et de passage à Lyon ; du dépôt d’une gerbe sur laquelle on pouvait lire «  Aux sept morts des manœuvres de l’armée » à la caserne de Sathonay ; de l’organisation du concert de Joan Baez ; ou encore de la manifestation sur le Rhône en canots pour éviter d’être délogés par la Police. Ces opérations étaient de grands moments heureux de mobilisation collective, mais ils avaient leurs contreparties moins heureuses, comme les gardes à vue ou les amendes. A vingt ans, donc encore mineur, j’ai même dû passer devant le juge pour enfants !
Plus tard, les mêmes personnes se sont retrouvées dans des démarches d'information, avec la création de journaux, pour dire ce qui nous semblait important et qui pourtant n’était jamais évoqué. C’est ainsi que je me suis retrouvé, directeur de la publication du journal « Cosmopolis » qui prenait le relais du journal « Immigration » de la Cimade et de l'ACFAL, avec Bernard Bolze comme rédacteur en chef et Olivier Brachet comme trésorier. Nous avons tenu deux ans !

Il semble que les influences marquantes de l’Alpil soient à la croisée du mouvement du catholicisme social et des mouvements d’opposition à l’autorité. De quel courant vous sentez-vous le plus proche ? êtes vous catholique, croyant ?
Je suis catholique, croyant et j’appartenais au groupe des chrétiens critiques, un mouvement du christianisme contestataire. En 1973, nous avons participé à l'organisation d'une manifestation internationale "l’Assemblée internationale des chrétiens dans la révolution pour l’avenir de l’homme" qui avait connu un franc succès. Cette expérience, comme d’autres mouvements à l’exemple "d’échanges et dialogue" avec Robert Davezies et des hommes, comme le théologien Bernard Besret, Jean Cardonnel ou Jean Claude Barreau, l’auteur de "Que vive la France" qui a abandonné la prêtrise pour se marier et qui fut conseiller de François Mitterrand sur les questions d'immigration avant de suivre une évolution différente, m’ont marqué et construit dans mes modes de pensée. Quelque part j’ai l’impression de m’inscrire dans une tradition locale, dans la nébuleuse du catholicisme social traversée par mai 68.

Comment définissez-vous le catholicisme social ?
C’est un courant à l’intérieur de l’Eglise, une sorte de résistance aux positions anti droit de l’homme que l’Eglise a soutenu de façon récurrente. Au sein de l’Eglise, des gens se sont réunis pour dire l’intérêt de la relation entre les hommes, au delà de la relation avec Dieu. Ce n’est pas un mouvement au sens politique, mais un courant qui va rassembler des hommes et des femmes qui vont réfléchir, débattre, étudier. Les Chrétiens critiques représentaient avec les communautés de base, une sorte de débordement de ce courant qui allait vers l’activisme. Ce courant était également en lien avec les progressistes des différentes congrégations, à l’exemple de Roland Ducret, un dominicain d’Eveux, d’Etienne Duval, sociologue spécialisé sur les questions d’emploi ou d’André Legouy, jésuite et brillant formateur. Il y avait beaucoup d’amitié, une posture partagée, des relations de confiance au sein de ce courant dépourvu de problèmes d’identité ou de place à défendre comme ceux qui se vivent dans les partis politiques. Même si ce n’était pas de façon formelle, nous étions également en lien avec la Chronique Sociale et Economie et Humanisme.

Avez-vous soutenu ou participé à la grève de la faim et à la marche pour  l’Egalité lancées par le pasteur Jean Costil et le prêtre Christian Delorme ?
En 1981, l’arrivée de Jean Costil permet la réouverture du poste de la Cimade à Lyon suite à une coupure de plus de deux ans après les forts conflits qui avaient abouti à sa fermeture. L’Alpil, mobilisée sur d’autres chantiers à l’exemple des marchands de sommeil de Saint Fons, n’a pas soutenu ces initiatives même si des gens de l’Alpil ont pu le faire à titre individuel. Notre présence à Vénissieux était concentrée sur la question de l’habitat. Il faut se rappeler qu’à l’époque, le réseau militant était peu présent dans les banlieues.

Dans les années 1980, de nombreuses associations se sont créées à l’exemple d’Handicap International, de Bioforce, d’Habitat et Humanisme ou de l’OIP. Ces associations étaient portés par de fortes personnalités comme Jean–Baptiste Richardier, Charles Mérieux, Jean-Pierre Aldeguer Bernard Devert ou encore Bernard Bolze. Pour exister à Lyon, une association se doit-elle d’être portée par une personnalité ? Et que deviennent ces associations après le départ des fondateurs ?
Ce phénomène de personnalisation ne me semble pas être spécifique à Lyon, même s’il est particulièrement vrai dans notre ville. Il est naturel. On aime savoir et connaître qui l’on a en face de soi. Cependant, il faut s’en défaire et ce n’est pas facile. Personnellement j’ai conscience d’avoir utilisé ce phénomène pour exprimer des revendications auprès de la presse ou affirmer des positions en public. Il y a probablement un juste équilibre à trouver. Et puis, NDSA a survécu à Gabriel Rosset…

Quelles relations entretenez-vous avec Habitat et Humanisme qui œuvre également en faveur de l’accès au logement des plus démunis ?
Nous avons des liens contradictoires. Nous agissons dans un même domaine d’intervention, nous travaillons ensemble en bonne intelligence, nous appartenons à la même fédération, nous avons donc des liens structurels, cependant nous avons des différences d’appréciation des réalités et d’approche, notamment sur la mixité sociale. A l’évidence, nous restons particulièrement attachés à la défense des populations immigrées ou issues de l’immigration, H&H développe une approche plus générale sur les démunis.

Ces associations et tout particulièrement l’Alpil ont-elles, d’une manière ou d’une autre, influencé les politiques publiques ?
Ces associations forment un ensemble qui comprend de nombreuses personnes, les militants mais aussi des professionnels, qui s’impliquent chacun à leur manière. Cependant, cet ensemble constitue un groupe, une entité. Et il est vrai que les gens qui interviennent dans cette sphère obtiennent des résultats tangibles, à court et à moyen termes. Cette offre que nous constituons rencontre une demande politique facilitée par notre caractère non partisan, personne n’est encarté, ce qui permet de transcender les courants. Certes, notre sensibilité n’est pas à droite, mais nous sommes capables de relations avec les élus de cette tendance, et par exemple, j’ai assuré une formation sur les questions de logement auprès de militants RPR. Nous sommes en relation avec les partis politiques pour ce que nous sommes dans le domaine qui est le nôtre. Et c’est dans cette posture, qu’à la demande d’Andrée Chazalette, j’avais participé à la commission « immigration » du PS, ou que les syndicats CFDT et CGT nous ont sollicité pour intervenir dans différents groupes de réflexion.
En ce qui concerne plus précisément l’Alpil, je pense que notre influence s’est traduite concrètement à travers des combats qui ont abouti à la création d’outils, par exemple dans la lutte contre les marchands de sommeil, la mise en place du dispositif contre le saturnisme infantile, puis, dans le cadre du premier Plan Départemental d'Actions pour le Logement, les observatoires du logement, les MOUS meublés, les permanences juridiques et plus globalement le travail que nous avons initié entre les métiers de Justice, de l’insertion et du travail social sur les expulsions, ou encore les cellules de crise pour le traitement de l’urgence.

Comment fonctionnent ces cellules de crise ?
Nous avons participé à la mise en place de quatorze cellules de crise dans l’agglomération entre les années 93/95. Cette méthode de travail que nous avons inventé se révèle efficace. En partant du principe simple que la réponse à un problème suppose deux conditions préalables : l'identification de celui-ci et un lieu d'autorité pour valider l'action. Les cellules sont réunies par l'autorité publique la plus proche, le maire d'arrondissement, celui-ci rassemble les personnes et institutions susceptibles d'apporter un éclairage sur la situation et/ou tout ou partie de la solution. L'autorité fixe l'obligation de résultat, mais laisse à ceux dont c'est le métier le choix des moyens. Chacun est dans son rôle et l'action est bien plus efficace que lorsque l'élu se prend pour l'assistante sociale, le bailleur ou l'agent de relogement. Nous avons ainsi traité en quelques semaines des situations qui jusque-là s'embourbaient dans l'impuissance collective : arrêté de péril sur des immeubles occupés par des populations en grande difficulté économique ou administrative. Il m'est difficile d'évoquer les cellules de crise sans parler d'André Bourgogne, maire du 3ème arrondissement qui fut le premier à nous accorder sa confiance et donc à permettre, par l'exemple, que cette forme de travail existe. C’est ainsi également que nous avons travaillé plus récemment pour Grand Lyon Habitat avec Yvon Deschamps sur le squat du 100 cours Docteur Long, sur la rue Francis de Pressensé, ou encore au Château à la Duchère. Dans ce quartier, les immeubles devaient êtres vendus. Les habitants, inquiets, demandaient à être accompagnés dans leur résistance. Lors d’une conférence de presse, Henry Chabert, alors adjoint au Maire de Lyon délégué à l’urbanisme, nous a alors confié une mission pour étudier la situation des habitants pour que le processus de changement de propriétaire se passe bien. La commande n’était pas plus précise et nous avions carte blanche. Nous avons travaillé et nous avons même obtenu des choses non inscrites dans la loi pour maintenir les habitants dans leur logement. Ces expériences sont marquantes car elles sont efficaces, réutilisables, et d’ailleurs réutilisées. La logique est toujours de défendre le collectif pour défendre l’individuel.

Comment évolue la commande publique ?
La commande publique est souvent très administrative et s'éloigne de la réalité quotidienne (en guise de caricature, il faut lire le règlement intérieur des ILHA (Instances Locales de l'Habitait) dans lequel on trouve des dispositions contraires aux engagements de la Ville et, au même niveau, des indications sur la manière de dresser dans un compte rendu la liste des présents à une réunion en respectant un ordre de « qualité »). Ces règles de fonctionnement standardisées de la Ville de Lyon sont une entrave à toute innovation ou imagination et s’imposent aux acteurs locaux, sans prise en compte des habitudes de travail, sans souci de qualité, comme si le seul critère était le résultat comptable, au point que la place des politiques semble sous contrôle de l'administration.
Dans le même temps, nous sommes depuis deux ans en discussion avec le Conseil général, sur la question de l’accompagnement social, qui nous fait confiance sur les méthodes à mettre en place et attend des résultats quantitatifs, mais aussi qualitatifs.
Une démarche de ce type est en cours d'engagement avec le Grand Lyon. Il faut espérer que, grâce à  la transposition de la directive service qui  apporte enfin un peu de clarté sur ce que sont les services sociaux non marchands et qu’ainsi les initiatives associatives retrouvent une place. 
Cependant la volonté politique demeure indispensable. 
L’Alpil tente de résister au formatage parce qu'elle est convaincue que le tissu associatif peut et doit encore jouer un rôle qui ne peut se fondre dans la prestation de service. Ce n'est ni confortable, ni facile, même si nous sommes soutenus dans cette démarche par la Fondation Abbé Pierre. Aujourd’hui, l'Alpil travaille autour de la mise en place du fichier unique et de la fiche commune à l'ensemble de la demande de logement social. L'idée est de mettre à profit l'évolution en cours pour permettre aux usagers - demandeurs d'améliorer la qualité de leur demande, et de prendre place comme acteur dans la recherche du logement. Il faut noter que dans ce domaine, même si nous avons participé au groupe de travail logement du GIPIV (dont les conclusions ont malheureusement subi un sort peu dynamique), nous avons participé à davantage de discussions à Paris sur ce thème (y compris sur la rédaction du décret de mise en place de la demande unifiée) qu'à des rencontres à Lyon.
Cette régression du partenariat actif est une caractéristique de la période actuelle.

Comment expliquez-vous cette régression du partenariat local ?
La première raison est probablement à chercher au sein du secteur associatif qui s’est donné les moyens d’exploser. Par exemple, lorsque Forum Réfugiés demande de faire la différence entre les « vrais » et les "faux" demandeurs d’asile, il introduit dans le partenariat local une notion de ségrégation inadmissible, notamment pour les membres de l’Alpil. De fait, depuis 1995, quelque chose s’est rompu dans les relations de confiance et de travail en commun, même si nous sommes encore capables de mobilisations collectives.
La deuxième raison provient probablement du développement du discours généralisé sur le fait qu’à Lyon, nous sommes très performants en matière d’accueil et que, de fait, nombre de départements ou de villes nous transfèrent leurs demandeurs. Or, le jour où il n’y a plus de flux d’arrivée, on constate que le problème perdure. En 1995, nous avions fait une étude comparative entre Vénissieux et le troisième arrondissement dans laquelle on mettait en évidence que, quel que soit le type de quartier, le phénomène de dépannage par des tiers restait persistant. On estime que sans cet hébergement, deux à trois mille ménages ou familles seraient à la rue. 30% des demandeurs de logement social sont des sans logement propre. Or, on sous estime totalement les lourdes conséquences de ces cohabitations subies sur les personnes, la vie sociale des immeubles et des quartiers, et sur les enfants en particulier. Ce problème n’est pas pris en compte politiquement.
Ce manque d’implication politique est probablement la troisième raison de l’effritement du partenariat local. Par exemple, pour qu’existe aujourd’hui un lieu d’accueil à la Favorite, il a fallu vraiment que l’on se batte. Nous avions travaillé avec la DDE à un recensement des logements vacants pour tenter d’accroître les possibilités de logements. Sylvie Guillaume, adjointe au Maire de Lyon, avait fortement mobilisé les partenaires et notamment les HCL. Si finalement, nous n’avions pas recensé un nombre important d’opportunités, nous avions toutefois identifié la possibilité de récupérer une ancienne résidence municipale pour personnes âgées dans le cinquième arrondissement et travaillé avec Martine Roure et les services pour mener à bien ce projet. Mais celui-ci s’est malheureusement heurté à un refus franc et massif de la mairie d’arrondissement et a alors été bloqué. En réaction, nous sommes allés poser une plaque sur la résidence «  A nos illusions enterrées ! ». Ce geste fut bien sûr peu apprécié, mais il a quand même permis le redémarrage du projet, et aujourd’hui c’est une résidence gérée par Habitat et Humanisme. Ce projet illustre bien un manque de volonté politique et le passage d’une logique de projet à une attitude de repli. Nous avons vécu la même situation dans le huitième arrondissement lorsqu'il a été proposé de transformer l’ancienne clinique de Monplaisir en un lieu d’accueil dédié aux personnes en difficulté, d’âges et d’origines divers. Si le litige avait porté sur le contenu du projet, un débat aurait pu avoir lieu. Mais lorsque j’entends l’élu local dire que des gens sont des charges, que le demandeur d’asile, médecin dans son pays et qui sera infirmier dans le nôtre, est une charge, franchement ce n’est plus possible, ce n’est pas ma gauche ! Ceux qui sont une charge sont ceux dont on ne s’occupe pas, c’est lorsqu’ils sont à la rue qu’ils pèsent . Quand le problème est géré, ils ne sont plus une charge.
Lyon est une ville bien gérée pour les classes moyennes, mais elle a tendance à ignorer les plus pauvres.

Pourtant, Lyon n’est-elle pas reconnue comme une ville innovante et mobilisée sur les questions d’accueil et d’hébergement d’urgence ?
Elle l’a été, mais elle l’est de moins en moins. Hier j’étais à Bruxelles où nous travaillions sur la logique « logement d'abord » pour des personnes « abîmées » par la vie dans le cadre de programmes européens. Au niveau national, quatre villes françaises ont été volontaires pour une expérimentation : Marseille, Toulouse, Lille et Paris. Lyon ne s'est pas proposée. Or, sur ce thème, nous avons des ressources particulièrement importantes, notamment autour de l’ORSPERE de Jean Furtos et du travail conduit depuis plusieurs années avec les collectivités et les bailleurs sur le logement des personnes en souffrance psychique. 
Nous ne savons plus mettre en valeur nos atouts, nos forces et nos ressources. Lyon regarde passer les trains quand il faudrait les prendre, alors même qu’elle pourrait être une locomotive. Lyon n’ose plus s’engager dans des politiques innovantes. Sur toutes les questions difficiles, nous sommes à la traîne : sur l’accueil des Roms et la poursuite d’expérimentations de villages d’insertion et d'accès au droit commun, sur l’habitat précaire alors que nous avions commencé à travailler avec le Préfet Lacroix sur des axes constructifs, sur l’affichage des logements qui vont être disponibles qui permet au demandeur d’être acteur de sa demande, ou encore sur la loi Dalo pour laquelle nous avions travaillé avec Lionel Jospin et qui n’a donné lieu à aucune mobilisation locale. 
Je ne comprends pas que l’ on n’avance pas plus à Lyon.
Je le vis d’autant plus mal que je suis membre, avec Jérôme Colrat, Bernard Devert et Annie Guillemot, du comité national de suivi de la loi Dalo et que localement nous ne travaillons pas ensemble alors que de nombreuses villes mettent en place de nouveaux dispositifs.
Au niveau national, le ministre du logement a reçu un collectif d’associations auquel nous appartenons et dont la fondation Abbé Pierre est le porte parole. Les associations sont vraiment soudées dans ce collectif qui dénonce l’attitude de l’Etat qui ne tient pas ses engagements.
Compte tenu de la tradition lyonnaise, Lyon aurait dû être moteur sur de tels enjeux et dans l’accompagnement de ces associations, mais ce qui était naturel ne l’est plus. Nous ne sommes plus dans "l’ensemble". Il n’y a plus de liens entre les acteurs, au contraire on voit poindre de la rivalité. On ne pose pas les questions de fond : quels sont les besoins ? Comment peut-on y répondre ? Dans quel sens reprendre le PLH ? On n’a plus le souci de connaître pour mieux comprendre et, ensemble, mieux agir. Le modèle lyonnais qui repose sur l’échange, la concertation, le partenariat, la construction de projets communs… est en train de "crever" de sa belle mort.

Pourquoi Lyon n’ose t-elle plus s’engager dans des politiques innovantes ?
Il y a à l’évidence un déficit politique, mais aussi un problème d’échelle. On le voit bien, la ville n’est plus le territoire pertinent pour aborder ces questions complexes qui se posent désormais à l’échelle de l’agglomération. C’est à cette échelle qu’il faudrait une dynamique de réparation pour accompagner ceux qui tombent du train. Or, nous sommes dans un entre deux, un temps où la ville n’est plus en capacité de répondre et où le Grand Lyon ne s’est pas encore emparé de ces problématiques. Il manque une autorité politique qui fasse le lien, et l’actuel président ne semble pas vouloir prioriser cette question. Par exemple, Lyon n’est toujours pas membre du réseau Habitact car les cabinets sont toujours en discussion pour savoir si c’est la ville ou le Grand Lyon qui doit y aller. Le politique se laisse dépasser par la technostructure et ce système anesthésie les politiques qui voudraient continuer à faire de la politique. La dilution du pouvoir des élus (lorsque 2 à 4 délégations peuvent être nécessaires à une décision) entraîne une sur responsabilisation des techniciens. Ce qui peut être rassurant en terme de gestion, ne l'est pas au regard des objectifs qu'une Cité peut se donner en élisant ses représentants.

Cette situation n’est-elle pas une question de génération ou liée aussi à une perte d’influence du mouvement du catholicisme social ?
Je n’ai effectivement pas le sentiment qu’il y ait du mouvement du côté du catholicisme social. Cette influence appartient au passé, à l’histoire. Les lieux d’où partait la réflexion comme Economie et Humanisme n’existent plus. Entre le remplacement des acteurs, le vieillissement des autres, il n’y a pas forcement de relève.
Pour autant, je ne pense pas que ce soit une question de générations, car il y a toujours des gens dans les quartiers, des ressources qui méritent d’être révélées. Cependant, il manque des chefs d’orchestre capables de rassembler et de bousculer ces situations figées. Le FAS n’existe plus, les moyens des associations sont réduits, la jonction entre les « élites » et les quartiers se distend, ou certains deviennent des porte parole d’un monde qu’ils ne connaissent plus. Il y a aujourd’hui une vraie difficulté à faire vivre des alternatives. Par exemple, parmi ceux qui sont issus de l’immigration, les premières générations sont bien insérées, mais plus forcement mobilisées, et les plus jeunes ne sont pas sollicités, ils font peur. On a raté l’occasion de les mobiliser, une perte de capacités non saisies. Bien sûr, il y a des mouvements encouragés à l’exemple des trophées de la diversité, mais on reste dans l'événementiel. Sur le terrain, les gens qui aimeraient faire avancer le débat, qui pourraient le faire, parfois certes avec tension compte tenu de l’attitude de rejet que leur témoigne la société, ne sont pas pris en compte. On - les politiques, la société, ses acteurs - n’a pas su au cours de ces dernières années nouer les fils qui devaient l’être et mettre les barrières au bon endroit, parce que l’on manquait d’outils, d’institutions, d’accompagnement. On a notamment abandonné les femmes, alors que les expériences de collectifs dans les quartiers étaient particulièrement intéressantes. Je me souviens notamment de celui du troisième arrondissement qui était particulièrement vivant. Les femmes avaient créé une pièce de théâtre sur la recherche d’emploi en jouant les rôles du mari, des personnes d’accueil à la mairie, à l’ANPE… : un grand moment  de vérité ! Pour venir en réunion, elles demandaient aux maris de garder les enfants, pour une grande majorité, c’était une révolution. Aujourd’hui, ce n’est plus possible qu’à condition d’un investissement particulièrement fort et souple dans les quartiers. C’est ce que nombre d’entre nous ont espéré avec l’arrivée de la Gauche, mais cette dernière n’a pas su oser, et les dynamiques sont restées trop institutionnelles et condescendantes.

Pour vous la transmission est-elle importante et quel passeur êtes-vous ?
L’engagement de l’ALPIL s’inscrit dans l’évolution permanente. L’objectif d’être un lien entre l’institutionnel et les gens nécessite de se recaler en permanence pour coller à la réalité. Il ne s’agit pas d’un héritage constitué, mais actif. Nous sommes dans une remise en cause permanente sur les modes d’agir, par exemple sur l’accueil.
Comme le disait Anne Lichtenberger, les associations doivent être des passeurs, des éclaireurs d’enjeux. A l’Alpil, on se dit souvent : « Je ne connais que ce que je connais - On ne répond pas à une question qui n’est pas posée ». Il faut être en permanence attentif et savoir ce que l’on doit et veut anticiper.