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Pour ou contre les incitations financières ?

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Les incitations financières sont partout : pour soutenir la consommation, punir des actes délictueux, encourager la productivité. Mais elles ne sont pas sans conséquences sur l’idéal de justice démocratique, surtout quand elles infl uent sur la rémunération des grands patrons. Utiles pour encourager les comportements vertueux de nos concitoyens (en matière de respect de l’environnement par exemple), elles ne doivent pas faire oublier qu’il existe d’autres leviers.
Deux chercheurs, l’économiste Marie-Claire Villeval et le sociologue Philippe Steiner, opposent ici leurs arguments.

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Date : 01/12/2011

Contre les incitations financières

Les incitations monétaires et leurs dérives
Particulièrement prisés dans les organisations,  privées ou publiques, les schémas d’incitations ne  se déploient pas dans un vide social. Ils peuvent conduire à d’importantes dérives. L’exemple le plus  patent est donné à voir dans les systèmes de rémunération des dirigeants des grandes entreprises. Pour « aligner » les intérêts des dirigeants et ceux des actionnaires, des systèmes incitatifs ont été mis en place autour du triptyque salaire fixe, bonus et stock-options : au-delà d’une certaine perfor- mance, un bonus est perçu ; si le manager conduit  son entreprise avec succès, le cours des actions  monte, et la différence entre ce prix et celui des stock-options grandit. Pourtant, les auteurs les plus favorables à ce genre de pratiques doivent reconnaître leurs médiocres résultats. Kevin Murphy concède ainsi que « sans aucun doute, cependant, les P-DG et d’autres hauts dirigeants exercent pour le moins quelque influence à la fois sur le niveau et sur la structure de leur rémunération ».
Y a-t-il une relation entre performance et rémunération des P-DG ? K. Murphy aboutit là encore à des  résultats mitigés : cette sensibilité diminue lorsque s’accroît la taille de l’entreprise ; elle provient essentiellement des stock-options et de la détention d’actions par le dirigeant, dont le montant détenu diminue sur la période 1987 – 1996 (la plus récente dont il dispose alors). Plus ennuyeux encore, la valeur des stock-options n’est pas indexée sur l’évolution des cours boursiers. Les  salaires et les bonus des dirigeants s’élèvent alors pour des raisons qui n’ont rien à voir avec les performances de leurs bénéficiaires. Une étude a  montré que la hausse des rémunérations des dirigeants américains du secteur pétrolier est pour moitié due à un facteur « chance », et non à leur activité propre. Le résultat global est décevant pour le  théoricien de l’incitation qui doit concéder : « Malheureusement, bien qu’il y ait une pléthore de cas montrant les conséquences pernicieuses de systèmes de rémunération mal élaborés, la surprise est qu’il y en ait peu montrant qu’une sensibilité des rémunérations à la performance entraîne une relation plus étroite entre la performance et la valeur des actions».

 

Incitations, intérêt et justice
Les incitations monétaires sont certes de puissants moyens d’action, mais elles ne sont pas les seules. Les valeurs constituent elles aussi un important ressort de l’action, comme le disent les sociologues, et comme le savent bien les économistes. Il ne s’agit pas seulement d’un arbitrage entre vertu et intérêt. Comme l’a indiqué Amartya Sen, la question difficile pour l’approche économique est celle de l’engagement, un comportement dans lequel un individu agit en connaissance de cause contre son intérêt et au nom de ses valeurs. Quand bien même on peut apprendre à partir de quel prix un individu renonce à ses valeurs, les situations réelles dans lesquelles de tels dilemmes se posent ne sont pas fréquentes. En revanche, les systèmes d’incitations posent, d’une manière cruciale et très commune, le problème de la justice sociale: parmi les exemples fournis par l’actualité des derniers mois, on peut retenir celui des rémunérations « obscènes » des banquiers et des opérateurs des marchés financiers. Quel principe de justice peut rendre raison des systèmes d’incitations monétaires faisant gagner des revenus annuels qui représentent plusieurs vies de salariat payé au salaire médian français, ou si l’on préfère, plusieurs centaines d’années de SMIC, à des dirigeants ayant conduit le monde à la crise économique actuelle ?

Qui incite les « incitateurs » ?
Enfin, le projet des économistes de se constituer en « architectes des choix » grâce à l’économie ex-périmentale couplée à la théorie des jeux n’est pas sans danger. Il suggère de réactualiser la vieille for mule philosophique : « Qui garde les gardiens ? ». Si les manipulations des conditions de choix – dont je ne vois pas qu’elles appartiennent spécifique-ment aux économistes, qui jusqu’ici se présentaient comme les tenants de la liberté par le choix ! – et des récompenses matérielles qui y sont attachées ont la puissance que les économistes leur attribuent, alors une société démocratique devra s’efforcer de contrôler très méticuleusement l’exercice des incitateurs. Sans quoi elle pourrait tomber dans une version économiciste du cauchemar orwellien de 1984,  ou, si l’on préfère, dans ce « despotisme  doux », dans lequel les citoyens « ne rencontrent pas dans leurs chefs des tyrans, mais plutôt des tuteurs » comme le craignait A. de Tocqueville dans sa Démocratie en Amérique.

Pour les incitations financières

Consommation, civisme, productivité…Les incitations financières sont partout
Nous visitons davantage les magasins en période de soldes. Nous respectons d’autant plus le code de la route que les contrôles ou le montant des amendes augmentent. Nous installons des systèmes de chauffage à énergie solaire par conviction écologique et… grâce aux déductions fiscales. Ces incitations constituent des encouragements (ou des découragements) financiers qui orientent nos choix.
Autre exemple, qui nous vient d’une étude américaine portant sur une entreprise de production de rétroviseurs : Edward Lazear y a montré que le passage d’un mode de rémunération fixe à un mode variable (indexé sur la performance) a entraîné en quelques mois une hausse de productivité de 44 % !
Les incitations monétaires peuvent aussi favoriser le développement de bonnes habitudes, comme la fréquentation de clubs de gymnastique, ainsi que le démontrent Gary Charness et Uri Gneezy. Les incitations agissent aussi à travers un effet de sélection. Par exemple, une rémunération avec bonus variable attire des salariés ayant le goût du risque et repousse les sous-confiants. Il faut donc être conscient, quand on introduit une incitation, que celle-ci peut exercer à la fois un effet d’éviction et un effet d’attraction selon les personnes Payer le don du sang n’augmente pas le nombre de donateurs mais change leurs caractéristiques.

Des conséquences fâcheuses aux effets indésirables
Dire que nous réagissons aux incitations monétaires ne signifie pas qu’elles sont les seuls moteurs, ni qu’elles ont toujours les effets escomptés.
Ainsi, dans une étude célèbre, Uri Gneezy et Aldo Rustichini ont mesuré l’effet de l’introduction d’une amende pour encourager à la ponctualité les parents retardataires à la sortie de la crèche. Après plusieurs semaines, l’amende a été retirée. Constat : après l’introduction de l’amende, le nombre de retardataires a augmenté au lieu de diminuer ! Pire, ce nombre n’est pas revenu au niveau initial après son retrait ! L’introduction de l’amende a démobiliser les parents qui respectaient les horaires. Elle a changé la nature de la relation : le retard a désormais un coût marchand, et la ponctualité n’a plus de valeur morale.
Par ailleurs, trop d’incitations monétaires peut réduire la motivation. C’est « l’angoisse du tireur au moment du penalty ». Des expériences ont testé la performance de joueurs lorsque leur score leur permettait de gagner l’équivalent d’une heure, d’un jour ou d’un mois de salaire. Résultat : la performance moyenne baissait quand le gain le plus élevé était en jeu. Des enjeux trop importants créent une charge émotionnelle et cognitive excessive et conduisent certains à renoncer, anticipant un échec probable. La mise en place des incitations appropriées est donc un sujet complexe.

Pourquoi ça marche… ou pas ?
Les individus ne répondent pas toujours aux incitations monétaires parce qu’ils ne cherchent pas toujours à maximiser leur gain. Ils raisonnent parfois de manière intuitive, automatique et parfois de manière réfléchie. Ils sont sensibles au biais de statu-quo et tendent à reproduire les choix passés, même si les conditions ont changé. Leurs préférences ne sont ni bien connues, ni stables. Ils sont parfois davantage préoccupés par leur image sociale, leur statut et l’estime de soi. Ils ressentent des émotions viscérales qui les aident à prendre des décisions plus rationnelles, ou les en éloignent.
Notre personnalité est multiple. Si nous cherchons à gagner le plus d’argent possible, nous poursuivons aussi des motivations morales. Des études en neuro-économie ont ainsi montré que payer un impôt au profit d’une organisation charitable activait les mêmes zones cérébrales du plaisir que gagner de l’argent ! De même, nous pouvons renoncer à un gain immédiat pour agir de manière réciproque vis-à-vis de personnes qui se sont montrées bienveillantes à notre égard.

De multiples outils pour corriger les comportements
Pour définir des politiques efficaces, il faut comprendre les ressorts monétaires et non monétaires des actions. L’économie comportementale a créé une vision plus riche des incitations et fait le succès actuel des « nudges », ces coups de pouce qui visent à modifier les comportements de manière quasiment inconsciente et sans coût. Par exemple, le changement dans l’ordre de présentation des plats à la cafétéria modifie les habitudes alimentaires en douceur. L’information sur la proportion de voisins qui pratiquent le tri sélectif ou utilisent les transports en commun sensibilise aux considérations environnementales. Ainsi, jouer sur la sensibilité des individus au comportement des autres, ou recourir à du « priming », influence les décisions, quasiment sans coût. Le décideur public peut ainsi essayer de corriger l’inaproppriabilité de certains comportements. Nul doute qu’en temps de crise, cette autre façon de conduire des politiques publiques devrait soulever l’intérêt des institutions. L’économiste comportementaliste peut alors devenir « architecte des choix », pour reprendre l’expression de Richard Thaler et Cass Sunstein.