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Les nudges, nouveaux leviers des politiques publiques ?

La théorie des nudges (coups de pouce) a été popularisée, en 2008, aux États-Unis par Cass Sunstein, professeur de droit à Harvard, et Richard Thaler, économiste à la Chicago University. Que penser de cette méthode douce d’incitation ? Les points de vue croisés de l'économiste Astrid Hopfensitz et de Olivier Oullier psychologue chercheur.
Date : 24/06/2015

Les nudges : une exigence de rigueur intellectuelle

Chaque jour dans le monde, nos institutions s’emploient à prendre des décisions, qui, en théorie, doivent améliorer le quotidien des citoyens, favoriser l’intérêt général tout en préservant les finances publiques.

Quel que soit le domaine - santé, éducation, vivre ensemble, sécurité, économie, finance ou encore développement durable - c’est (trop) souvent ainsi que l’on procède : une question ou un problème surgit, on demande à une poignée d’experts de produire un rapport, d’autres experts sont auditionnés avant de prendre des mesures. Au mieux, le rapport évalue l’impact potentiel de la nouvelle politique sur les pratiques grâce à des statistiques passées et des prédictions issues de modèles qui ont leurs limites.

 En revanche, les données comportementales, l’expérimentation et l’évaluation rigoureuses ne font pas partie du modus operandi habituel. Avant sa mise sur le marché, un traitement médical est mis à l’épreuve de tests méthodiques et rigoureux afin d’en minimiser les risques. Pourquoi ne fait-on pas de même avec les propositions de mesures quand elles visent à faire évoluer les comportements quotidiens d’un très grand nombre de citoyens ?

En général, aucune mesure ni simulation réelle à petite échelle n’est effectuée. De la même manière, on effectue encore plus rarement un « contrôle » - une observation d’une partie de la population sur laquelle on n’applique pas les interventions préconisées - pour comparer et évaluer l’impact effectif du changement imposé.

Tel est le paradoxe : les réformes visent à réglementer ou modifier le comportement des citoyens et les derniers experts consultés dans leur processus d’élaboration et de mise en oeuvre sont ceux qui justement étudient le comportement humain et savent comment le changer.

Pourquoi ne pas commencer par faire appel aux comportementalistes ? C’est le cas ailleurs dans le monde, où les Nudges Units gouvernementales (et privées) fleurissent. Leur but est d’avoir recours à des méthodes et résultats issus de psychologie, économie comportementale et neurosciences pour changer le comportement en douceur et souvent à bas coût. Cela permet d’améliorer l’efficacité des politiques publiques dans leur développement, mise en œuvre et évaluation.

Trois défis à surmonter
Nombreux sont ceux qui présentent ces nudges comme une nouvelle théorie. Il n’en est rien. Les nudges sont une pratique qui donne des résultats en remettant au goût du jour des connaissances en psychologie expérimentales vieilles de plusieurs décennies pour certaines.

Une des leçons principales des sciences du comportement est que les arguments rationnels seuls ne fonctionnent pas pour modifier les habitudes des citoyens. Il en est de même avec les décideurs publics. Informer que fumer tue est nécessaire, mais en aucun cas suffisant pour lutter contre le tabagisme. Dire que les sciences comportementales font économiser de l’argent public en permettant d’optimiser les réformes ne suffit pas.

Il existe trois principaux défis à surmonter pour convaincre les décideurs publics d’avoir recours à ces méthodes.

Le premier est, pour les politiques, de comprendre que ce qu’ils considèrent comme évident doit très souvent être revisité ou traité différemment parce que les environnements et les comportements changent en permanence.

Deuxièmement, des preuves scientifiques de l’(in)efficience de réformes ne s’obtiennent pas du jour au lendemain. Tester, lorsque c’est possible, peut prendre du temps. Un temps expérimental qui n’est que rarement compatible avec le temps électoral dans une époque où les élections se succèdent quasiment chaque année, et avec elles le besoin de pouvoir montrer des résultats.

Troisièmement, imaginez que vous êtes en charge d’une ville. Les résultats d’une étude que vous avez financée révèlent que durant votre premier mandat, certaines des décisions prises n’étaient pas optimales. Idéalement, le fait que vous soyez capable de faire amende honorable et corriger le tir devrait faire de vous un meilleur maire. Dans le jeu politique tel qu’il est pratiqué aujourd’hui, nous savons que ce sera utilisé contre vous. Par conséquent, il n’y a aucun intérêt personnel à potentiellement fourbir les armes des concurrents.

Pour parvenir à changer le comportement des citoyens, il serait opportun de commencer par modifier celui de ceux qui nous dirigent afin que l’on puisse mieux élaborer, mettre en œuvre et évaluer les politiques publiques grâce aux sciences comportementales.

Et pour ce faire, le premier pas incontournable est d’adopter une politique de rigueur… méthodologique.

Nudge, la méthode douce pour inspirer la bonne décision, Richard Thaler et Cass Sunstein, éditions Vuibert, 2010.

Les nudges : un appui aux changements radicaux de comportements

Des choix par défaut
Comme ce sont des méthodes douces d’incitation, les nudges s’appuient sur des mécanismes psychologiques. En effet, on sait que les humains sont souvent influencés par nombreux biais lors d’une prise de décision. Par exemple, « qui » donne l’information ou « comment » est-elle affichée ? Quelles sont les normes sociales en vigueur, quelles émotions positives cette action va-t-elle produire, ou encore quelle image de moi-même me donnera-t-elle ?
Un des exemples le plus probant est celui du don d’organes. Si la majorité des gens est pour, le coût psychologique et symbolique rend parfois le passage à l’acte complexe. Il n’est pas toujours facile de se projeter dans la mort, surtout lorsque l’on est jeune, et de mettre en place des démarches pour dire explicitement que l’on donnera ses organes en cas de décès accidentel par exemple. Certains pays contournent donc cette difficulté avec les nudges et instaurent le don d’organes par défaut. En d’autres termes, si l’on ne dit rien, cela veut dire que l’on est d’accord.. En revanche, on doit le signaler si on ne le souhaite pas.  C’est un choix par défaut. Dans ce cas, ce nudge fonctionne très bien car il ne sert pas à convaincre les personnes, mais à accentuer un comportement qui est déjà plus ou moins accepté. On le voit parfaitement, c’est un véritable coup de pouce à l’évolution des comportements vers ce que la puissance publique estime être la bonne solution pour la collectivité. 

Une théorie qui infuse
Les choix par défaut ne sont pas le seul mécanisme sur lequel s’appuient les nudges, car si l’on doit  répéter l’action tous les jours, on risque de se lasser du choix par défaut et être tenté de le changer. Par exemple, si les imprimantes sont réglées par défaut sur l’impression recto-verso, on peut, en faisant des tirages quotidiens, modifier ce réglage et là, le nudge « par défaut » sera inefficace. Les nudges portent cependant en eux une véritable promesse : celle de venir en complément de politiques publiques installées. Leur efficacité est incontestable lorsque les personnes sont déjà motivées. C’est vraiment ce qui a été observé avec le dispositif Velo’v : réduire le coût financier et psychologique pour faciliter l’adoption d’un mode doux de déplacement. Il est évident que les nudges ne peuvent pas induire des changements radicaux de comportements, ni être des solutions universelles, mais ils viennent en appui.
Un autre exemple emblématique : celui du tri où des politiques publiques sont déjà mises en place. En complément, on peut accentuer des modes de faire auprès de personnes qui sont déjà convaincues, à des degrés plus ou moins forts, de l’importance du tri. On peut systématiser leur pratique en leur proposant de rendre l’acte de trier moins coûteux encore. Si ces personnes trouvent fastidieux de trier en dehors du domicile, on met à leur disposition des poubelles plus colorées, plus nombreuses voire dans certains cas, on met en place des dispositifs ludiques. Ainsi, le nudge n’est pas là pour changer fondamentalement le comportement des citoyens, mais pour les inciter à être plus vertueux sans les contraindre. Et dans ce contexte là, il ne peut qu’atteindre son but.
Si l’on reste dans ce cadre, cela ouvre des perspectives prometteuses. De nombreux pays européens comme l’Angleterre, l’Allemagne, les Pays-Bas ont mis en place des nudges Unit internes aux instances démocratiques qui réfléchissent à ces méthodes d’incitation. De plus en plus, dans les ministères ou les institutions, on commence à en discuter et à observer les situations où cela fonctionne. Des tests dans des domaines différents peuvent être conduits et induire, à terme, des changements dans les comportements.