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Handicap et mécanismes de solidarité

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Responsable de la mise en oeuvre de l'accord « handi-accord » chez Renault Trucks

Interview de Jean-François CART-TANNEUR

<< Enfin, avec la loi de 2005, la France marque sa volonté de rattraper le retard qu’elle a en matière de reconnaissance du handicap par rapport aux autres pays européens. >>.

Interview réalisée dans le cadre de la réflexion conduite par la Direction de la Prospective et du Débat Public (DPDP) sur le thème « Ville et Handicap ».

Jean-François Cart-Tanneur a 49 ans. Ancien cadre de la direction internationale des finances de Renault Trucks, il est aujourd’hui responsable de la mise en œuvre de l’accord « handi-accord » pour l’Etablissement de Lyon, accord signé par les organisations syndicales et les différentes directions du groupe pour favoriser l’insertion des personnes en situation de handicap (emploi / sensibilisation / maintien ou encore développement du partenariat avec le secteur protégé). Il a du changer de fonction après un accident de moto en 2006 qui l’a rendu handicapé physique et contraint au fauteuil roulant.

Dans cet entretien, Monsieur Cart-Tanneur présente comment la survenue de son handicap a impacté sa vie quotidienne et sa situation professionnelle. Il précise également comment des mécanismes de solidarité se sont mis en place le concernant, notamment au sein de son entreprise. Enfin, il évoque les avancées engendrées par la loi de 2005, l’évolution du regard sur le handicap et le développement de l’accessibilité.

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Date : 31/03/2011

Solidarité nationale, sociale et familiale

Pouvez-vous nous décrire votre situation professionnelle avant l’accident ?

Diplômé d’une grande école de commerce parisienne, je suis rentré chez Renault Voitures en 1989. Quelques années plus tard, souhaitant quitter Paris pour des raisons personnelles, j’ai intégré Renault trucks en 1998 pour exercer la fonction de Conseiller économique. Ma mission consistait à vérifier la rentabilité des actions des filiales du groupe à l’étranger. Je travaillais à partir de présentations standardisées cependant, il était indispensable de se rendre sur place au moins deux fois par an pour établir des analyses et des bilans plus fins et dégager des axes de progression communs.

Pouvez-vous nous parler de l’accident, du handicap qu’il vous a laissé et de ses conséquences dans la vie quotidienne ?

Jeune, j’avais toujours rêvé de faire de la moto, mais j’étais confronté à un refus catégorique de mes parents. A 40 ans, je me suis affranchi de cette interdiction et j’ai acheté une grosse moto de route. Je me suis alors comporté en bon motard du dimanche jusqu’à ce que des amis qui faisaient de l’endurance m’incitent à acheter une autre moto et à partir avec eux sur les chemins. J’ai fait cette mauvaise chute lors de notre première sortie, et ne me rappelle de rien. Ce sont mes amis qui ont appelé les secours et j’ai été transporté par hélicoptère à l’hôpital Lyon Sud où durant plusieurs jours mon pronostic vital est resté réservé. En fait, la moelle épinière a été coupée à la hauteur de la sixième vertèbre et je n’ai plus aucune sensation en dessous des côtes. Je ne peux plus bouger les jambes ou les pieds et suis donc contraint à me déplacer en fauteuil. A la sortie de l’hôpital, je suis allé six mois en rééducation à l’hôpital Henry Gabrielle pour apprendre à vivre avec mon handicap, puis je suis resté trois mois chez moi pour commencer à m’habituer à vivre en fauteuil. Mes jambes sont inertes et je suis donc toujours sur mon fauteuil, sur mon lit ou à la piscine où je me rends chaque semaine grâce à des créneaux horaires qui sont réservés à Handisport, où des moniteurs nous accompagnent et nous aident à sortir de l’eau.

Avez-vous désormais besoin d’aide matérielle spécifique ou de services (auxiliaires de vie …) et bénéficiez-vous d’aides pour le financement de ces prestations ?

J’ai deux fauteuils, le principal pour me déplacer et celui adapté à la douche et aux sanitaires. La sécurité sociale et ma mutuelle comblent en partie le coût de ces équipements (un peu moins de la moitié). Par ailleurs, je bénéficie d’une voiture de fonction équipée prise en charge par l’entreprise. Enfin, j’habite une maison avec ma femme et mes trois filles où j’ai dû faire des travaux pour la rendre accessible. Nous avons notamment installé un ascenseur entre le garage et l’étage courant et réaménagé la salle de bains. Je n’ai pas accès aux chambres de mes enfants qui sont au premier étage. Nous n’avons sollicité aucune aide pour ces travaux et n’avons pas eu d’aide ménagère ou d’auxiliaire de vie.

Qui vous a accompagné dans vos démarches administratives et avez-vous été en lien avec la maison Départementale pour Personnes Handicapées (MDPH) ?

Ma femme s’est occupée des différentes démarches notamment auprès de la sécurité sociale, ça a été un travail très lourd. Je ne connais pas la MDPH. Nous n’avons pas sollicité d’aide spécifique, notamment pour le réaménagement de la maison car c’était tout simplement impossible. Pour bénéficier d’une aide, il faut constituer un dossier qui fait l’objet ensuite d’un examen et d’une décision. Et, ce n’est qu’après cette procédure, qui dure entre six mois et un an, que l’on peut commencer les travaux. Or, la maison n’étant pas accessible, je ne pouvais pas attendre.

Pensez-vous que la création de logements adaptés regroupés et/ou de type habitat coopératif serait un moyen efficace pour favoriser un mieux vivre au quotidien ?  

Pour une personne qui a un handicap similaire au mien mais qui est seul, je pense qu’effectivement de tels systèmes d’habitat regroupé peuvent être intéressants notamment s’ils permettent une présence. Car, il est indispensable de pouvoir bénéficier d’une aide rapide en cas de chute.
Cependant, je crains tout ce qui participe du regroupement des personnes handicapées entre elles. Par exemple, il m’est fort désagréable au théâtre ou dans les concerts, d’être regroupé avec les autres personnes handicapées et d’être positionné comme un groupe particulier.

Adhérez-vous à une association de défense des droits des personnes handicapées ?

Je n’y ai pas pensé. Je crois que je suis assez occupé. Je m’occupe de l’insertion professionnelle des personnes handicapées chez Renault Trucks, et ça me semble suffisant. De plus, ma vie en fauteuil est récente et je ne l’ai pas encore vraiment intégré. Je rencontre dans mon cadre professionnel des personnes handicapées de naissance ou depuis très longtemps et qui sont en fauteuil depuis leur enfance. Ils maîtrisent totalement leur fauteuil et font corps avec lui. Personnellement,  j’ai encore beaucoup de progrès à faire.  

Avez-vous des amis qui vous ont aidé et leur comportement envers vous a-t-il changé après votre accident ?

J’ai effectivement la chance d’avoir des amis. C’est important pour le moral. Nous sommes un groupe de quatre ou cinq couples avec des enfants du même âge et nous continuons à nous voir très régulièrement. Ils sont venus me voir à l’hôpital et l’on s’invite les uns chez les autres. Leur comportement n’a pas changé. La vie extérieure ne change pas, c’est sa vie à soi qui change. Les amis sont restés pareils, toujours aussi sympathiques, drôles et gentils.

La loi de 2005 semble avoir marqué un tournant important dans la considération des personnes handicapées. Qu’en pensez-vous ?

Enfin, avec la loi de 2005, la France marque sa volonté de rattraper le retard qu’elle a en matière de reconnaissance du handicap par rapport aux autres pays européens. Par exemple, en Suède, pays avec lequel nous sommes particulièrement liés depuis que nous appartenons à Volvo, toutes les écoles sont accessibles. Ici, je n’ai pas pu aller à la réunion d’entrée en sixième de ma fille faute d’accessibilité. C’est une excellente chose que la France mette un coup d’accélérateur en matière d’accessibilité.

Le maître mot de la loi de 2005 est accessibilité », considéré au sens large : accès certes aux espaces, équipements et services publics, et plus globalement à la culture, aux loisirs et prioritairement à la formation et à l’emploi. Comment évaluez-vous les progressions dans ces domaines depuis 2005 ?

Il m’est difficile de répondre à cette question. La date de mon accident coïncide avec la mise en œuvre de la loi de 2005. Avant mon accident, je n’avais jamais entendu parler de l’emploi des personnes handicapées chez Renault Trucks et je ne connaissais pas de personnes en situation de handicap. Je ne peux donc pas mesurer d’évolution. J’ai quand même l’impression que la préoccupation des gens handicapés a pris beaucoup d’ampleur ces dernières années. On a vu se multiplier les créations de rampes d’accès, de places de parking réservées, de toilettes adaptées, ou encore d’espaces spécifiques dans les salles de spectacle…

A votre avis, l’allongement de la vie et les coûts de la dépendance qui lui seront liés, ainsi que le contexte économique et financier, vont-ils impacter le niveau de la prise en charge des personnes handicapées ?

L’accroissement de la présence des personnes handicapées dans l’espace public va impacter positivement les accessibilités. Cependant, l’impact sera probablement moindre pour les allocations, les personnes handicapées ne faisant pas grève !

Pensez-vous que nous progressions vers de plus grandes solidarités, voire vers une réelle mise en œuvre du principe d’égalité ?

 Je pense qu’effectivement nous progressons vers de plus grandes solidarités. Personnellement, je ne sens pas d’inégalité. Quand je suis dans la rue, les gens me proposent de m’aider même si je ne demande rien. Je ne ressens pas le fait d’être handicapé comme une tare qui m’empêcherait de rencontrer des gens et me contraindrait à une mise à l’écart. Je ne me sens pas discriminé. Et, si le regard des gens sur moi a changé depuis mon accident, je ne m’en rends pas compte.

Handicap et travail

Après l’accident, combien de temps êtes – vous resté sans travailler et comment votre retour à l’emploi a t-il été envisagé ?

Je suis resté neuf mois sans travailler. Néanmoins, j’étais toujours en lien avec mon entreprise. Dans un premier temps, mon ancien directeur souhaitait que je reprenne mon poste. Nous avons bien dû réaliser que c’était impossible à cause des déplacements à l’étranger qui lui étaient liés. Aussi, j’ai pris contact avec la direction des ressources humaines et j’ai été orienté vers un poste de gestion des frais généraux qui ne nécessitait aucun déplacement. Durant une année, j’ai effectué cette mission. Quand elle a pris fin, j’ai travaillé avec le responsable de la stratégie, c’est à dire la personne qui définit les objectifs d’avenir avec la direction de Volvo. Cependant, j’étais dans une posture d’apprentissage de ce nouveau métier alors que mon directeur attendait que je sois déjà dans un rôle de proposition. J’ai dû reprendre contact avec la direction des ressources humaines pour trouver un emploi plus adapté à mes compétences et à ma situation. On m’a alors proposé le poste que j’occupe actuellement de responsable de la mise en œuvre de l’accord « handi-accord » pour l’Etablissement de Lyon. Cet accord, signé par les organisations syndicales et les directions du groupe, est le 7ème accord pris en matière de handicap par l’entreprise. Destiné à favoriser l’insertion des personnes en situation de handicap, il porte principalement sur les thèmes de l’emploi, de la sensibilisation et du maintien, ou encore sur le développement du partenariat avec le secteur protégé

Est-il été aisé pour vous d’exercer un nouveau métier ?

Je ne sens pas de difficulté à exercer ce nouveau métier. Je rencontre des gens, développe des liens et travaille de façon intuitive. Je n’ai pas appris les techniques d’entretien d’embauche, mais devrais me perfectionner bientôt grâce à une prochaine formation. De plus, ce travail m’intéresse parce qu’il a du sens. Avec mon handicap, j’ai découvert le monde du handicap. Après ce que j’ai vu à l’hôpital Henry Gabrielle pendant ma rééducation, mon intérêt pour la finance a été fortement ébranlé. Me battre pour que le groupe gagne un million d’euros de plus sur son chiffre d’affaire global me semble dérisoire par rapport aux situations humaines que j’ai pu découvrir. Aujourd’hui je travaille, au quotidien, à l’insertion de personnes handicapées. Pour illustration, en matière d’emploi, je tente de mettre en adéquation les profils des demandeurs à nos offres d’emploi, ce qui n’est pas toujours aisé. Lorsque l’on trouve des compétences à positionner sur des postes, on travaille ensuite à l’adaptation du poste de travail si nécessaire et, avec le correspondant « Handi-accord » du service qui accueille la personne handicapée, à son intégration dans l’équipe et à l’adaptation de la charge et du temps de travail.
Mon travail est positif : je participe à l’insertion des personnes handicapées. Je ne regrette pas la finance, ni le métier de contrôle et de critique que j’exerçais avant.

Votre poste de travail a-t-il nécessité des aménagements spécifiques et avez-vous des horaires aménagés ?

Mon poste de travail n’a pas demandé d’aménagement spécifique puisqu’il est accessible en fauteuil roulant. En fonction de ma santé, j’ai effectivement parfois des horaires aménagés qui sont décidés par le médecin de l’hôpital et le médecin du travail. Lorsque je suis à temps plein, je commence le matin à 8h30 pour assister aux réunions journalières qui durent une demi-heure où l’on fait le point sur le travail en cours. Ces réunions sont pertinentes et permettent de bien commencer la journée, cependant pour y assister je dois me lever à six heures. En effet, je mets désormais 1h30 pour me préparer le matin auxquelles il faut ajouter le temps du déplacement avec les inévitables bouchons.

Comment qualifieriez-vous le comportement de votre employeur et de vos collègues dans votre réintégration ?

Ma relation avec l’entreprise est très forte. J’ai immédiatement compris que l’entreprise ne me laisserait pas tomber. Quand je suis sorti de l’hôpital, ma voiture de fonction équipée m’attendait !
L’entreprise a tout fait pour être à mon écoute et pour que je puisse retravailler dans de bonnes conditions.
Mes collègues aussi ont été très positifs. Je travaillais depuis plusieurs années dans l’entreprise et connaissais pas mal de gens qui ont suivi mon évolution après l’accident. Certains se connectaient au blog ouvert par ma femme où elle donnait très régulièrement des nouvelles de ma santé. Je n’ai que des regards sympathiques autour de moi.

Pensez-vous pouvoir évoluer dans votre carrière aussi facilement qu’une personne qui n’est pas handicapée ?

A l’évidence, je n’évolue pas de la même façon. Cependant, je pense que je vais pouvoir progresser au sein de la direction des ressources humaines, et dans quelques années ne plus faire seulement du recrutement de personnes handicapées. Je suis d’un naturel optimiste et ne me sens pas bloqué.

Pour vous, est-ce essentiel de travailler ?

Pour moi, travailler est effectivement indispensable. D’une part, parce que cela me donne l’impression de réintégrer une vie normale, comme celle de mes amis et d’avoir des choses à raconter, et d’autre part, je m’ennuierais chez moi.  Avant mon accident je n’avais pas d’activités intellectuelles comme la lecture, le dessin ou la peinture. Je pratiquais le golf et le tennis, et faisais régulièrement des footings pour me maintenir en forme. Aujourd’hui, ces activités me sont interdites et si je ne travaillais pas, je tournerais en rond et ce n’est vraiment pas ce que je veux.

Ne faudrait-il pas développer de nouvelles modalités de travail dans l’entreprise (à domicile, à horaires adaptés, à la tâche…) pour favoriser l’intégration des personnes handicapées dans le monde du travail ?

Il faudrait effectivement aller beaucoup plus loin. Lorsque j’étais à l’hôpital Henry Gabrielle, j’ai connu des personnes qui avaient des métiers manuels dans de petites entreprises et qui  se retrouvaient au chômage. C’est comme une double peine. Car les personnes handicapées souhaitent travailler, c’est même probablement encore plus important que pour des personnes non handicapées. Il faudrait une obligation légale pour permettre à la personne atteinte d’un handicap d’être reprise dans l’entreprise ou, si l’entreprise est réellement dans l’incapacité de proposer un autre emploi, que Pôle Emploi garantisse une reconversion dans une autre entreprise. Si un électricien ne peut pas réintégrer son entreprise, l’Etat devrait pouvoir lui proposer une réinsertion chez EDF par exemple.

Avez-vous gardé des liens avec les personnes avec qui vous étiez en rééducation à Henry Gabrielle ?

Quand une personne quitte Henry Gabrielle, il n’y a pas d’au revoir. Elle s’en va et c’est tant mieux pour elle. J’ai vécu, je pense comme beaucoup d’autres, cette rééducation comme une prison avec ses contraintes de pénibles exercices, et je n’ai pas eu envie de garder de relations avec mes codétenus.

Ville et handicap

La loi de 2005 contraint les collectivités à rendre la ville accessible. Comment qualifiez-vous les évolutions dans ces domaines ?

On note effectivement des progrès. Cependant, ce qui est très compliqué lorsque l’on circule en ville en fauteuil roulant, ce sont les trottoirs et leur multitude de bateaux ou d’obstacles. A l’inverse, les centres commerciaux et notamment celui de la Part Dieu sont très fonctionnels et agréables. Les surfaces sont plates et les ascenseurs desservent aussi bien le parking que les commerces.
D’une manière générale, il reste très difficile de se déplacer lorsque l’on est en fauteuil. Il est impératif de tout prévoir à l’avance, de s’organiser pour être certain de ne pas rester bloqué.
Lorsque l’on veut prendre un train ou un avion, se rendre dans un hôtel ou un restaurant, partir en vacances, il faut toujours s’assurer que ce soit possible en fauteuil et parfois cela ne suffit même pas. Par exemple, à l’occasion d’un séminaire à Aix-les-Bains, je devais me rendre dans un hôtel soit-disant accessible en fauteuil. C’était l’un de mes premiers déplacements et j’ai voulu me rendre sur place avec ma femme le week-end précédent pour vérifier. Certes, l’hôtel et la chambre étaient accessibles, mais la salle de bains ne l’était pas ! De nombreux progrès restent à faire, mais il semble qu’effectivement la dynamique est désormais lancée.