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Handicap et logement : la parole de l'usager

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Interview de Benoit EYRAUD

<< Notre société valorise énormément la personne autonome et dévalorise celles qui ont besoin d’assistance. Ce serait nier le fait que l’individu le plus rationnel, libre et fort dépend d’énormément de soins [...] >>.

Entretien avec Benoit Eyraud, sociologue au CERPE (Centre d’Etude et de Recherche sur les Pratiques de l’Espace, Lyon.)

Dans le cadre de la Conférence d'Agglomération de l'Habitat, le Grand Lyon a initié un travail partenarial dans le but de traiter la situation de familles en grande difficulté dans leur environnement. On a pu  constater, à cette occasion, qu'une part significative des familles approchées compte un de ses  membres comme souffrant de troubles psychologiques ou psychiatriques importants. La nature de ces troubles  dépasse les compétences des organismes qui interviennent habituellement en matière d'accompagnement social lié au logement.Pour y remédier,  une démarche a été engagée avec les hôpitaux psychiatriques de l'agglomération lyonnaise et avec  tous les organismes concernés par la santé mentale. L’objectif étant  de concilier le maintien ou l’accès au logement,  pour les personnes souffrant de troubles et d’assurer la tranquillité pour tous. Le Grand Lyon copilote ce projet avec l’État, en lien avec un  nombre important de partenaires : hôpitaux, bailleurs sociaux, bailleurs privés, CAF de Lyon, associations….Les « 4 familles » de partenaires sont parties prenantes à ce projet (les bailleurs, les  hôpitaux, les associations et les familles, les intervenants sociaux et médico-sociaux). 

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Date : 01/04/2009

Selon vous, quelle place est aujourd’hui accordée à la parole de l’usager ?

La tendance des institutions est au sondage de l’opinion de l’usager, de manière à répondre au mieux à ses attentes. L’idée sous jacente est d’obtenir, si ce n’est sa mobilisation, au moins son acquiescement lors de la prise de mesures. Cette attention s’inscrit dans un mouvement plus large, observé notamment dans l’évolution de la relation malade/médecin. Asymétrique pendant longtemps, cette relation valorise désormais davantage la parole du patient. Les professionnels du champ de la santé psychique reconnaissent désormais que l’individu qui présente des troubles est, sans doute, le premier spécialiste sur la question : il dispose d’un savoir qui, formulé, se révèle très utile au processus de soin. Cette utilisation de l’expertise de l’usager, qu’il soit patient, locataire ou autre, relève d’une démarche tout à fait bénéfique ! La prudence doit néanmoins être de mise. Beaucoup d’usagers n’ont pas les ressources psycho-sociales nécessaires à l’affirmation de leur point de vue dans les espaces de discussions prévus par les professionnels. Collectif, médiation, colloque singulier… La préférence va, tout naturellement, vers ceux qui sont capables de s’impliquer, de formuler des plaintes ou des attentes vis-à-vis de l’institution. L’un des risques est de laisser dans l’ombre ceux qui ont moins d’aptitudes à l’expression. L’autre est de produire, par ces dispositifs, une sorte de violence psychique à l’encontre de certains en les poussant à dévoiler une part de leur intimité pour obtenir des avantages, régler un différent ou pour qu’on les laisse tranquille.

Pourriez-vous illustrer ce dernier point ?

J’ai, par exemple, assisté à une médiation entre voisins organisée par un bailleur social. Un couple de retraité ne supportait plus le bruit fait par les enfants de la famille vivant juste au-dessus. A un moment donné, la personne âgée s’est sentie obligée de dire qu’elle n’avait pas pu avoir d’enfants, ce qui a constitué une épreuve douloureuse dans sa vie. L’activité bruyante de ses jeunes voisins ravivait cette souffrance au quotidien. La médiation était intéressante dans la mesure où l’on comprenait pourquoi le seuil de tolérance de ce couple était assez bas... Mais, par la suite, cette dame a très mal vécu le fait d’avoir dévoilé cet épisode intime de son existence à ses voisins et à son bailleur. Le différent aurait sans doute pu être réglé sans que ce type d’informations ne soit divulgué.
Le logement est un lieu de refuge, de repli sur soi, significatif d’une certaine profondeur identitaire. Lorsqu’on touche à l’habitat d’un individu, il a moins d’échappatoire pour choisir ce qu’il veut montrer ou ne pas montrer de son intimité. Toute intervention d’une institution pour gérer une question de voisinage, une manière d’habiter ou un impayé de loyer… peut être positive mais aussi très intrusive ! Accorder une plus grande attention à l’usager ne doit pas aller de paire avec une forme de voyeurisme sur son parcours de vie, son vécu. Il est bien évident que ces dimensions sont implicitement présentes dans toutes les difficultés auxquelles l’institution et le voisinage peuvent être confrontés. Mais toute interaction sociale va impliquer et actualiser l’histoire de l’individu. Je crois qu’une grande prudence est nécessaire pour faire avancer les différents tout en respectant le droit à l’intimité et à la vie privée de chacun.

Trop dévoiler de son intimité, c’est prendre le risque de se voir accoler une étiquette par l’entourage ?

Dans la vie sociale, nous sommes constamment en train d’utiliser des étiquettes pour se repérer, s’identifier, comprendre ce que font les uns et les autres… Beaucoup d’étiquettes sont positives ! C’est vrai que le passage par une crise, une hospitalisation psychiatrique, etc. peut engendrer un stigmate : une identité sociale négative va être attribuée à l’individu en raison d’un trouble identifié publiquement ou au moins par des tiers. Depuis une vingtaine d’années, il y a une forte mobilisation politique pour diminuer les phénomènes de discriminations entrainés par des stigmates. La non-stigmatisation est aujourd’hui considérée comme une valeur vers laquelle il faudrait tendre. C’est tout à fait louable, mais il ne faut pas se voiler la face : il n’est guère possible de vivre dans un milieu social sans étiquette.

Jusqu’où la parole d’une personne stigmatisée garde-t-elle une valeur dans notre société ?

Une personne atteinte d’un stigmate  est une personne dont la parole est socialement disqualifiée. Deux nuances me semblent néanmoins importantes à apporter :
-    La prise en compte de ce qui marque un individu n’est pas nécessairement négative. Au contraire, le soin, présent aussi bien dans des pratiques thérapeutiques (cure) que dans des pratiques d’accompagnement social ou familier (care), consiste justement à aider une personne à ne pas se laisser enfermer dans des disqualifications et une perte d’estime de soi qu’un événement difficile peut engendrer. Le travail clinique, entendu ici dans un sens large, offre l’opportunité à la personne de développer des ressources psycho-sociales.
-    Les mouvements pour l’égalité des droits civils nous invitent à regarder comment des groupes sociaux ont réussi à obtenir une reconnaissance en s’appuyant sur l’affirmation d’une identité jusqu’alors stigmatisée socialement. Les exemples historiques les plus connus sont relatifs à la lutte contre les discriminations de genre, d’orientation sexuelle ou encore ethniques. Ce type de dynamique se développe aujourd’hui sur les questions de santé mentale. Des groupes d’usagers réussissent à faire entendre que leur trouble psychique n’est pas une déficience mais une différence. L’institutionnalisation des Groupes d’Entraide Mutuelle repose sur l’idée que, par le partage d’une même identité sociale, il est possible de renverser un stigmate pour le positiver. Les psychiatres ont eu tendance à dire que ce type de mouvement faisait partie intégrante de la pathologie. Ils ont eu du mal à considérer ces revendications comme dignes d’intérêt et légitime.
Pour autant, il y a des manières de sortir des disqualifications sociales historiques, traditionnelles. Ce mode collectif de renversement du stigmate nécessite déjà un contexte social relativement favorable ! Je ne pense pas que cela soit possible pour toutes les personnes stigmatisées. C’est au regard de cette limite qu’une vigilance s’impose, car les nouvelles formes de relégations ont pour principe de ne pas être affichées publiquement : la société éprouve toujours une sorte de honte dans les opérations de disqualifications qu’elle met en œuvre. Il revient au corps social de prendre la parole pour dénoncer les injustices subies par ceux qui ne sont pas ou plus en mesure de le faire.

Quel est l’apport des recueils de paroles d’usagers de la santé psychique ?

N’étant pas spécialiste sur la question, je peux simplement donner un avis à partir de l’exemple de l’art brut. Du côté de la psychiatrie, des valorisations de prises de paroles et de productions plastiques de malades ont eu lieu dès l’entre-deux guerres. Elles ont été reprises dans le domaine artistique avec le mouvement de l’art brut, où un ancien interné psychiatrique a connu du succès. J’ai une approche nuancé de ce genre de pratiques. Il faut certes saluer des gestes symboliques forts qui résonnent dans la durée, mais il est tout à fait hypocrite de faire croire à un aliéné qu’il est un artiste. Les conditions sociales de l’un sont tout à fait différentes de celle de l’autre ! Les œuvres produites par l’aliéné vont simplement être considérées d’un point de vue artistique... Lorsque, tout à l’heure, j’évoquais l’évolution de la relation malade/médecin, je parlais de l’expertise accordée au patient sur son propre trouble. Il n’en devient pas médecin pour autant ! Socialement, il reste un malade. Ce qu’il vit est simplement davantage pris en considération, ce qui n’est pas rien. Attention à ne pas confondre la valorisation de la parole de l’usager et la situation psycho-sociale dans laquelle la société le place. La confusion est souvent entretenue à ce sujet. Le même type de raisonnement peut être tenu pour les recueils de parole d’habitants de quartiers stigmatisés. La politique de la ville fourmille d’initiatives pour inciter les habitants à participer à des opérations sociales, artistiques, etc. C’est louable, cela peut influer positivement sur le ressenti des habitants, mais cela ne change qu’à la marge leur situation sociale.

Quelle est l’importance du logement pour tout un chacun ?

Trois fonctions anthropologiques sont à distinguer : habiter, c’est tout d’abord être protégé ; c’est ensuite s’approprier un lieu ; et enfin, il s’agit de durer, de se maintenir dans ce lieu.
La première fonction est celle de la protection. Face aux intempéries, aux flux de la vie sociale et environnementale, le logement est indispensable en tant qu’entité matérielle. Une personne qui ne dispose que d’un abri de fortune va habiter le lieu, tant bien que mal. Habiter, ça passe d’abord par être protégé. C’est pourquoi l’organisation de l’offre de logements est tout à fait cruciale pour la population.
La seconde fonction est l’investissement, l’appropriation du lieu. Je donne un sens à ce lieu, un sens aux rencontres que j’y fais, et un sens aux personnes avec qui j’en partage l’espace.
Quelqu’un qui n’aurait strictement aucun contact dans son logement n’habite pas vraiment là. Il est encore certainement dans un autre lieu, dans la rue ou autre, où il va fréquemment retourner. Une personne qui retrouve un appartement après une longue période de précarité peut s’abandonner à petit feu, arrêter de se nourrir, etc. La dimension d’investissement du lieu n’est pas à la portée de tous, elle requiert une panoplie de capacités psycho-sociales. Domiciles protégés, maisons relais, habitats collectifs : les modes d’accompagnement prévus par les bailleurs et les politiques sociales du logement intègrent cette dimension en maintenant un professionnel, élément de repère et de stabilisation, dans l’habitat. Nous n’en sommes plus à la figure de l’habitat autonome comme visée exclusive de la chaine de logement : les efforts conduisant à pluraliser l’offre sont désormais les bienvenus.
La troisième fonction relève du maintien identitaire dans la durée. Le « chez soi » implique une part de soi. S’envisager dans le futur passe par pouvoir s’envisager à partir d’un espace. C’est aussi la reconnaissance de ce droit-là que demandent les sans-papiers !

Revenons à la place de la parole. Les professionnels de terrain sont confrontés depuis quelques années à une montée de la violence de la part des usagers. Quid de cette parole-là ?

C’est sûr que c’est difficile pour les professionnels qui y sont confrontés. Mais mieux vaut un trouble qu’une absence totale de trouble. La violence signifie qu’il y a du vivant, des prises pour négocier, pour discuter, pour transformer l’agressivité en autre chose. C’est autrement plus sain qu’un refoulement jusqu’à disparition. Notre société valorise énormément la personne autonome et dévalorise celles qui ont besoin d’assistance. Ce serait nier le fait que l’individu le plus rationnel, libre et fort dépend d’énormément de soins qui lui ont permis de se constituer et de se maintenir dans cette autonomie. Ce déni a des conséquences sociales dont il faut avoir conscience. En dissimulant les dépendances des plus forts, on disqualifie subrepticement les plus fragiles et les plus vulnérables.