Vous êtes ici :

Le besoin de ritualisation devant la mort

< Retour au sommaire du dossier

Tanguy Chatel
sociologue

Interview de Tanguy CHÂTEL

<< Les gens ont besoin de ritualiser la perte de leur défunt >>.

Réalisée par :

Tag(s) :

Date : 29/09/2013

Vous avez réalisé récemment une étude sur l’Evolution des Français face à la mort. Quels en sont selon vous les principaux enseignements ?

Ce qui me semble déterminant c’est que le rapport à la mort est toujours un rapport de son temps : quand on observe le comportement des Français face à la mort on a une image, un concentré de nos valeurs et de nos ambivalences. La mort conserve une forte valeur traditionnelle - on ne badine pas avec la mort, on n’en fait pas n’importe quoi - mais comme elle est de son temps, on accepte d’introduire quelques éléments de modernité. À la marge. Car contrairement à certains propos qui voudraient nous faire croire que la mort se modernise très vite parce qu’elle fait appel à des nouvelles technologies ou parce que l’urbanisme est venu changer nos modes de vie, le paysage de la mort se modifie avec une certaine lenteur… tout en reflétant son temps.

Le 2e élément qui me semble important est qu’il y a un décalage entre ce que les observateurs disent du rapport des Français à la mort et la réalité de ce rapport à la mort quand on va faire une enquête qualitative. Quand on interroge les gens, ils font beaucoup moins état d’un tabou ; certes la mort se parle peu, se dit peu, mais elle est sans doute moins désocialisée qu’on ne le dit. Par exemple, on dit que les cimetières sont déserts mais les gens que j’ai interrogés tiennent à leur cimetière ! Simplement, ils n’y vont pas forcément à la Toussaint ou en le faisant savoir. Il faut être prudent quand on s’appuie sur des travaux universitaires répandus qui, depuis les années 70, accréditent l’idée qu’il y aurait une forte désocialisation de la mort. Je n’en suis pas convaincu. De même, il ne me paraît pas évident que la crémation continuera à se développer aussi rapidement que ces dernières années.

Quels éléments tangibles vous donnent à penser que la mort est moins désocialisée qu’on ne le croit ?

Les résultats de l’enquête de l’Institut national des études démographiques en 2012 montrent que seuls 11% des personnes en fin de vie n’ont reçu aucune visite dans le mois qui précède leur décès. Avant d’avoir ce chiffre, on entendait couramment dire qu’on mourrait très seul dans cette fin de XXe et début de XXIe. Ce n’est pas si évident. On a aujourd’hui des études récentes qui montrent que les choses seraient moins pire qu’il y a dix ans en terme de désocialisation et de déritualisation.

Comment expliquer ce changement amorcé depuis dix ans ?

Probablement qu’on a été, d’un point de vue sociologique et anthropologique, un peu trop loin dans le matérialisme de la mort, par exemple avec les cérémonies laïques des années 80 et 90. Il y a aujourd’hui un besoin de remettre de la ritualité. Y compris dans les crématoriums. Le matérialisme de la mort a sans doute touché son point extrême avec la surmédicalisation des années 90 et un pic autour de ce que l’on appelait l’acharnement thérapeutique ; la tendance est en train de s’inverser avec le développement des soins palliatifs et de l’accompagnement de la fin de vie.

De mon point de vue de sociologue, c’est lors des années 90-00 que la mort a été le plus désocialisé, et le plus « hors de la cité », bien plus qu’aujourd’hui. Pour preuve : la mort est aujourd’hui non seulement présente sur tous les écrans mais surtout elle rentre dans le débat public. Cela a commencé en 1999 avec la loi sur les soins palliatifs, puis en 2005 avec la loi Léonetti sur Droit des malades et fin de vie, ça se prolonge aujourd’hui avec tous les débats autour de l’euthanasie. Donc ça devient un sujet discuté, discutable, qui a de plus en plus droit de cité. La banalisation des soins palliatifs fait que les gens sont un peu plus familiers qu’ils ne l’étaient avec la question de la fin de vie. L’ouverture du marché des pompes funèbres fait qu’on voit les officines se multiplier, rendant la question plus présente dans le paysage urbain. Tout un tas de symptômes montrent me semble t’il qu’il est plus facile aujourd’hui d’aborder la question de la mort qu’il y a 20 ans.

Vous évoquez même dans vos ouvrages une injonction sociale à « réussir sa mort »…

C’est ce que certains sociologues ont appelé le culte de la performance qu’on a vu se développer dans les années 70, dans le domaine du sport, du management, y compris dans le domaine de la consommation (voir les travaux d’Alain Ehrenberg). On observe que ce culte de la performance, cette injonction à réussir sa vie s’est déplacé et a gagné d’autres champs où il n’était pas question de réussir. Depuis l’époque moderne au sens historique (XVIIIe siècle), on se soucie de moins en moins de réussir sa mort et de plus en plus de réussir sa vie. Aujourd’hui le culte de la réussite gagne de nouveau non seulement la fin de vie avec la revendication en faveur de l’euthanasie mais aussi la question du deuil puisqu’aujourd’hui on a vite considéré qu’au bout de 3 mois votre deuil devient problématique voire pathologique. Il n’y a aucune politique publique en faveur du soutien aux endeuillés. Il y a cette injonction, depuis la naissance et jusqu’à la mort et même au-delà pour les survivants, à devoir tout réussir tout le temps. Or typiquement, le moment du deuil est le moment où l’on est fracassé ; il échappe à la temporalité, à la linéarité et à la causalité de nos décisions. Il y a eu en matière de deuil cette expression qui consistait à dire « il faut faire son deuil » mais les psychologues se sont rebellés en disant qu’on ne fait pas son deuil comme on fabrique un outil ou comme on met en place un protocole. Aujourd’hui, on a cette tension entre d’un côté une société qui vous enjoint de réussir tous les actes de votre vie et de l’autre la réalité des faits qui fait que quand vous perdez un proche, vous pouvez vous effondrer avec pour effet que certains vont mettre trois mois pour se relever et d’autres dix ans.

Vous indiquez aussi dans votre étude qu’il y a un besoin de cérémonie qui est toujours fort, et qu’à travers lui s’exprime une quête de sens. Quelle importance revêt la cérémonie funéraire ?

D’après une enquête du CREDOC, 72% des gens considèrent que c’est la cérémonie la plus importante d’une vie avant même le mariage ou le moment de fêter une promotion, un diplôme, etc. Dans une époque très matérialiste comme la nôtre, c’est la cérémonie qui rappelle que tout n’est pas réductible à de la matière. L’être humain rencontre ce besoin de célébrer ses défunts, de ne pas considérer qu’ils sont juste une corporalité qui disparaît. Parce que s’il laisse faire ça pour les autres, il sait qu’on risque de faire ça pour lui. Donc il y a cette répugnance à l’idée d’être considéré uniquement comme un corps. Cela se voit très bien dans les initiatives du collectif « Les morts dans la rue » qui chaque année répertorie les gens qui sont décédés dans la rue. La plupart du temps on ne connaît ni leur âge ni leur nom mais on éprouve le besoin de rendre publiquement hommage à ces gens qui sont nés, ont eu des parents, ont aimé, ont travaillé, avant de sombrer dans une forme d’anonymat. Il y a d’un point de vue anthropologique et psychologique une nécessité impérieuse de ne pas être totalement voué à l’oubli. Les cérémonies funéraires trouvent leur justification dans cette anthropologie.

Mais aujourd’hui, elles prennent un tour différent puisqu’on est dans une société qui s’est fortement laïcisée. Il y a donc de moins en moins de cérémonies religieuses. Mais pas moins de cérémonies qui tentent quelque chose de spirituel. On demande ainsi aux professionnels du funéraire de « faire le curé » à l’occasion d’une cérémonie improvisée, personnalisée, au crématorium. On veut placer un petit texte qui a du sens, mettre des symboles, généralement assez primaires : des bougies, des pierres, de la verdure. Tout cela est une tentative assez désordonnée, pour ne pas dire maladroite, pour ritualiser la cérémonie.

Le rituel funéraire répond-il à une codification très précise ?

Les religions, au cours des siècles, ont construit, non seulement du symbole, mais une pédagogie de la cérémonie funéraire, en plusieurs temps : après une plongée dans le chagrin s’ouvre une remontée dans la vie. La finalité d’une cérémonie funéraire est toujours de rendre hommage au défunt pour qu’il conserve une existence dans la mémoire mais aussi de permettre à la communauté des vivants de se relancer dans la vie malgré la perte. En plongeant dans le chagrin, ils prennent conscience qu’ils vivent encore et qu’ils vivent en lien les uns avec les autres ; cela permet de les relancer dans le monde de manière dynamique. Or, aujourd’hui, en ayant rejeté l’ensemble du patrimoine religieux en matière de cérémonie funéraire, on a appauvri ces cérémonies. On les a recentrées sur des symboles très primaires qui ne font d’ailleurs pas toujours sens pour tout le monde parce que la plupart des cérémonies sont tellement personnalisées qu’elles s’adressent plus au défunt qu’au survivant.

Car, socialement, la cérémonie devrait être davantage à destination des vivants que des morts. Or, aujourd’hui, une personnalisation extrême de la cérémonie autour du défunt, puis le développement des conventions obsèques qui peuvent amener certaines personnes à prévoir dans les moindres détails leur propre cérémonie funéraire, font que la cérémonie ressemble à une sorte de spectacle mis en scène par le défunt. Les participants qui peuvent venir de loin et ne pas avoir vu le défunt depuis longtemps, participent alors à la cérémonie en qualité de spectateurs. Il y a comme un déplacement du côté du défunt au détriment de l’attention portée aux survivants, aux liens qu’ils peuvent tisser pour se relancer dans le monde.

N’est-il pas possible de combler le vide symbolique laissé par le retrait des religions, pour inventer de nouveaux rituels, des cérémonies laïques ? Le directeur des services funéraires de la ville de Paris milite pour une sorte de cérémonie funéraire républicaine, qu’en pensez-vous ?

Je suis sceptique. Le baptême républicain reste très anecdotique, très peu développé en réalité. Dans les années 70-80 on y croyait beaucoup et on se rend compte que non, ça n’a pas autant pris que ce que l’on pensait. Donc je doute qu’une cérémonie funéraire laïque prenne. Je suis également sociologue des religions et j’observe que si les religions sont en perte de vitesse, le besoin de spiritualité lui est en développement assez rapide. Et il ne se retrouve pas complètement dans les valeurs républicaines.

Je crois davantage à une collaboration intelligente et raisonnée entre des religieux et des professionnels des pompes funèbres. Avec un rôle des religieux qui serait moindre, pas aussi omniprésent que celui qu’ils avaient dans le passé. Je fais également partie du Comité national d’éthique du funéraire, nous travaillons sur une proposition de délimitation des zones de compétences entre les religieux et les laïcs professionnels du funéraire. De sorte qu’on évite aux professionnels de s’improviser comme des prêtres de substitution, parce que ce n’est pas du tout leur rôle. Mais il faut qu’on leur permette quand même de poser ici ou là des actes qui peuvent être accomplis par tout laïc. Il ne s’agit pas du tout que des opérateurs funéraires se mettent à faire des semblants de messes. Mais il ne s’agit pas non plus de leur interdire de répondre à la demande de leurs clients qui veulent quand même un peu de ritualité. Il faut d’abord délimiter les zones de compétences et ensuite réfléchir à comment ces gens peuvent travailler en bonne intelligence ensemble.

Le risque n’est-il pas de proposer une sorte de « bricolage rituel » ?

Cela arrive quand un client vient voir un opérateur de pompes funèbres et lui dit : je n’ai pas envie d’un curé car dans ma famille on ne croit plus depuis longtemps, mais je veux bien que vous y mettiez un petit peu de sens. Et si on pouvait quand même réciter un « Je vous salue Marie » ou faire quelques projections d’encens ? Il y a ce genre de demandes. Aujourd’hui, pour des raisons commerciales, les professionnels ont tendance à les accepter. Mais du coup ils outrepassent un peu leur mission. Aujourd’hui les choses ne sont pas du tout formalisées, elles se font de manière assez approximative, avec des possibilités de dérives assez importantes. Donc il faut, c’est le rôle du comité d’éthique, baliser le terrain en disant ce qui ne se fait pas, ce qui est envisageable et ce qui est tout à fait possible. Mais les cérémonies ne resteront pas aussi laïques que ce que l’on pense car, en particulier autour des crémations, j’ai recueilli beaucoup de commentaires estimant qu’il s’agissait d’une cérémonie très dure, très sèche, avec un officiant qui au mieux faisait semblant d’être le curé de service au pire tenait un rôle et c’est tout. On est frustrés, car il manque alors la dimension spirituelle d’hommage au défunt. Je pense que les choses vont évoluer non pas vers des cérémonies de plus en plus laïques mais vers des cérémonies de plus en plus spirituelles respectant pour autant les préceptes de la laïcité.

À l’adjectif « laïc », vous préférez celui de « spirituel » ?

La crémation s’est construite au début du 20e siècle sur des revendications athées, anti religieuses. C’était un acte de révolte contre l’inhumation qui était le seul acte reconnu par l’Eglise. Aujourd’hui, la crémation ne peut plus se maintenir simplement dans cette perspective laïcarde et athée. Il y a de plus en plus de gens qui y recourent. Notamment parce que les religions - à part le judaïsme et l’Islam – l’admettent désormais. La crémation n’est donc plus un acte militant politique. S’il n’était nourri que de valeurs républicaines, il ne répondrait pas aux besoins des familles. Comment trouver aujourd’hui le moyen de « spiritualiser » la crémation sans pour autant l’inscrire dans une religion en particulier et sans l’inscrire non plus dans la seule « religion » républicaine ?

Aujourd’hui les quêtes spirituelles se développent de partout. Ça ne veut pas dire que les religions ont le vent en poupe, au contraire elles sont plutôt en régression, mais il y a ce que les sociologues appellent des « bricolages spirituels », donc un besoin de sens ; cela, c’est manifeste. Or, comme la cérémonie funéraire est encore considérée comme la cérémonie la plus importante, c’est probablement là qu’on verra d’abord s’expérimenter ces nouvelles formes de ritualités.

Dans votre dernier livre « Vivants jusqu’à la mort : accompagner la souffrance spirituelle en fin de vie », vous expliquez que la souffrance spirituelle des patients en fin de vie est difficile à prendre en compte dans un contexte de laïcité à la française qui place le soin à distance de la vie privée et des croyances personnelles. Vous expliquez que c’est une question éthique autant qu’une question de société : comment peut-on accompagner cette souffrance spirituelle de manière compétente et juste ? N’y a t’il pas la même difficulté pour la mort que pour le soin en fin de vie ?

Complètement. C’est probablement plus difficile encore pour le soin, parce qu’il y a le poids de l’hôpital dont les pouvoirs publics sont garants. De plus, le soin relève d’une activité scientifique – la médecine – qui, dans notre héritage culturel a tendance à penser que le spirituel c’est un peu de l’ordre de la magie. Regardez le récent rapport du Sénat conforté par la mission MIVILUDES de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires. Dès qu’il y a des tentatives de soins un peu dérogatoires à l’hôpital, on s’alarme tout de suite ! Donc le domaine du soin est encore plus hermétique à ce besoin là.

Si les soins palliatifs prétendent répondre à la souffrance globale de l’être humain, on ne peut pas faire l’économie de cette dimension essentielle de l’être. Tout ce qui touche depuis la nuit des temps à la question de la mort – que ce soit avant ou après - est une question d’anthropologie spirituelle. Ce n’est pas juste des êtres qui ont fini de vivre et dont on met les corps dans un trou. Il faut remonter à 40, 50 000 ans pour découvrir les premiers rituels funéraires, et tous les anthropologues s’accordent à dire que l’originalité de l’humanité tient aussi à cela. Si nous pensions aujourd’hui que notre modernité nous permet de nous en affranchir, ce serait à mon avis une posture intellectuelle car quand vous interrogez les gens vous vous rendez compte qu’ils ont besoin de ritualiser la perte de leur défunt. Ça ne peut être un acte purement formel. Même les personnes qui ne sont pas croyantes ont besoin de croire que leur défunt survit quelque part, leur parle. L’être humain ne se débarrasse pas si aisément que cela de cette dimension et il ne faudrait pas croire que la modernité consiste à mettre tous les facteurs religieux à la poubelle comme étant une vaste superstition. Les besoins de l’être humain sont plus complexes que cela. Je ne crois pas un seul instant à la disparition de la dimension symbolique, spirituelle, sacramentale de tous les épisodes qui entourent la question de la mort.  

Pensez-vous qu’il serait important que le service public essaie de prendre en compte ce besoin d’accompagnement ?

Je pense que c’est absolument inévitable. Cela fait partie, précisément, de la mission de service public.

Il y a 50 ans il était inenvisageable que la psychologie gagne le champ du service public, on considérait que c’était une science inexacte, qui touchait à l’intime, et n’avait donc rien à voir avec la dimension publique. Maintenant, on constate que dès qu’il y a un accident d’autobus on met à disposition des victimes des psychologues rémunérés par le service public. À l’hôpital, on a des psychologues qui font partie des équipes soignantes, payés là aussi par le service public. Il ne serait pas exclu – même si pour des questions économiques, cela a peu de chances de se faire ! – que d’ici quelques années on puisse se faire rembourser les consultations auprès des psychologues libéraux. Le périmètre de la santé de l’individu concerne la puissance publique, car un individu en bonne santé qui ne présente pas de troubles psychiatriques est un citoyen qui ne met pas en péril l’ordre public et participe à la santé de la société. Dès lors qu’on admet que l’être humain est composé de plusieurs dimensions, dont une dimension spirituelle – et cette reconnaissance est aujourd’hui croissante -, cela va concerner la puissance publique. C’est une question de temps…
Je rappelle que les textes officiels et la doctrine en matière de soins palliatifs légitiment la prise en charge de la souffrance spirituelle au sein de l’hôpital. Celle-ci ne devrait pas se faire que par les aumôneries. Tout mon travail dans mon livre est de montrer que les médecins, les psychologues, les assistantes sociales, les ergothérapeutes, les bénévoles, etc. ont quelque chose à voir avec la dimension spirituelle de l’être et avec la « souffrance spirituelle » du malade, qui ne se confondent pas avec les options religieuses

La laïcité impose un cadre réglementaire rigoureux : les cimetières doivent être des lieux neutres, sans signe distinctifs ni séparation, ouverts à tous… Dans les faits, de nombreux accommodements avec la loi permettent de faire en sorte que les différentes communautés religieuses cohabitent…

C’est indispensable, sinon le cimetière ne serait qu’un lieu juridique or c’est un lieu de recueillement, un lieu pour les morts mais aussi pour les vivants. Si on a des cimetières qui heurtent ceux qui y viennent, ils n’y viendront plus. Si on n’est pas capables d’avoir des carrés musulmans avec des tombes orientées vers la Mecque, nous ne nous mettons pas en accord avec les besoins des gens.

On n’est pas sur une transgression de la laïcité mais comme vous le dites justement, sur des accommodements, des « accommodements raisonnables » selon l’expression des Québécois. Il nous faut inventer une laïcité intelligente, et non une laïcité stricte, abrupte, avec des règles enfermantes. Sinon, nous aurons une laïcité morte alors que nous cherchons à faire une laïcité vivante. Le service public, le sens public nous obligent à envisager la laïcité sous sa forme la plus dynamique possible. Cela veut dire que les règles ne doivent pas enfermer les gens mais créer un espace suffisamment sécurisé pour leur permettre de donner du sens à leur action, leur vie… Dans mon livre, je parle de « laïcité habitée », c’est cela l’enjeu. Une laïcité animée, qui permette de mettre en œuvre des principes qui s’adaptent sans remettre en cause une identité commune des citoyens participants d’une même république. Il ne s’agit donc pas d’une laïcité qui encouragerait les corporatismes ou les communautarismes mais d’une laïcité qui ait des règles suffisamment précises mais suffisamment souples pour que chacun puisse vivre son originalité dans le respect d’une identité républicaine commune.

Si vous avez des règles trop strictes dans les cimetières, ces cimetières-là ne seront pas visités ni entretenus. Quand quelqu’un vient déposer des fleurs sur une tombe, il manifeste que le cimetière n’est pas qu’un lieu de mort, sinon il apporterait juste du granit et une stèle. A chaque fois qu’on met des fleurs sur une tombe, on pose comme acte qu’on croit que le défunt n’est pas totalement défunt, ne serait-ce que dans notre mémoire et qu’il vit encore en nous voire avec nous. Si nous bornons trop les règles qui concernent les cimetières, nous en ferons des lieux de mort et pas des lieux de vie.

Vous estimez que le développement de la crémation risque à terme d’être sans doute moindre que prévu. Qu’est-ce qui permet de penser cela, alors que le développement de la crémation est encore exponentiel ?

Un des chiffres les plus importants que je retiens de cette étude est qu’en 2004, il y avait 5% d’indécis entre inhumation et crémation alors qu’en 2010, ils sont 19%.

En réalité, le souhait a priori pour la crémation est passé de 45 à 53% en 8 ans alors que celui pour l’inhumation a baissé de 20 points sur la même période. Cela me fait dire qu’on est plus aujourd’hui sur un rejet de l’inhumation que sur un véritable engouement pour la crémation. Et là, il ne s’agit que d’intentions. Mais quand vous interrogez les gens après, ils ont un vécu très mitigé parfois même très négatif. C’est ce 19% d’indécis qui me fait penser que les gens choisissent la crémation plus par rejet de l’inhumation, que par engouement pour la crémation. Si on avait, et on aura, une tierce option - il y a des initiatives étrangères (la promession par exemple, procédé qui consiste à plonger le corps dans un bain d’azote) pour réduire les corps par d’autres procédés que la crémation -, il n’est pas certain que la crémation se développe dans les mêmes proportions. Elle ne pouvait que se développer très vite parce qu’elle venait de presque rien mais aujourd’hui, elle est je pense proche d’atteindre un palier. On est désormais face à une génération de gens qui nous font des retours qui ne sont pas forcément très positifs. Cela tient à la nature de l’acte qui est brutal, rapide, à la nature des lieux qui ne sont pas encore des lieux chargés d’histoire, sont mal placés, souvent dans des zones industrielles laides, et cela tient enfin à la pauvreté des cérémonies de crémations. Et ça commence à se savoir. Je ne parierai pas sur un développement de la crémation à l’identique de ce qui a eu lieu depuis 15 ans.

Qu’est-ce qui explique selon vous le rejet de l’inhumation ?

C’est assurément corrélé au rejet de la religion chrétienne. Mais je pense qu’il y a des raisons plus profondes encore. Je crois qu’on est sur un déplacement symbolique d’un point de vue sociétal. La vie a longtemps été associée au cycle végétal : la terre, l’humus, le fait qu’un arbre croît, perd ses feuilles puis se régénère et qu’un autre pousse à sa place… C’était la symbolique de la vie, très corrélée au travail de la terre. Puis l’écologie a montré qu’on avait beaucoup abîmé la terre, et celle-ci est devenue davantage un symbole de mort qu’un symbole de vie. La terre n’a plus le même pouvoir régénérant que celui qu’elle avait historiquement. En revanche, on opère un glissement symbolique de la terre, l’espace de l’ombre, vers la lumière. Le feu est aujourd’hui un symbole qui nous parle plus de régénération que la terre. Je pense que cela joue dans l’inconscient collectif en faveur du développement de la crémation. En plus, on est dans une époque qui veut aller vite et la crémation va plus vite que la corruption du corps dans la terre. Donc la crémation est plus en phase avec les valeurs symboliques du moment que l’inhumation.

Pourtant, la crémation n’est pas plus écolo que l’inhumation !

C’est pour cela que, d’un point de vue pragmatique, la crémation n’a aucune raison de se développer : elle n’est ni plus écolo ni plus économe. Si elle se développe, c’est parce que symboliquement, elle est plus recevable.

Pourrait-on imaginer selon vous un retour à l’inhumation ?

Oui, je le crois volontiers. Certainement pas dans les dix ans qui viennent parce qu’on est plutôt sur des poussées technologiques qui vont nous faire inventer une tierce voie, voire une 4e option.

Je crois que si nous développons une approche réellement écologique dans notre société, alors la terre retrouvera la valeur, l’attrait, qu’elle a historiquement toujours eu. Cela peut générer un engouement pour l’inhumation. De même, si les cimetières deviennent des lieux plus accueillants, plus verdoyants, plus paysagers. Car le rejet de l’inhumation tient aussi au fait que les cimetières sont perçus comme des lieux froids, morts, sinistres. La symbolique autour de la terre et les politiques publiques en faveur des cimetières peuvent de nouveau encourager les inhumations.

Les politiques publiques n’ont pourtant pas forcément intérêt à promouvoir l’inhumation…

Il est vrai que d’un point de vue de gestion de l’espace, la crémation est plus intéressante que l’inhumation : l’espace disponible devient de plus en plus rare et une urne occupe moins de place qu’une tombe. C’est pour cela que les politiques publiques encouragent aujourd’hui la crémation.

58% des Français décèdent à l’hôpital et ce chiffre est porté à 70% si l’on ajoute les maisons de retraite. La transition est parfois brutale entre l’hôpital et le cimetière ou le crématorium. Du coup, ce sont bien souvent les professionnels funéraires qui reçoivent le désarroi des proches…

Avant, la détresse était plus encadrée car la plupart des gens portaient le deuil, le voisinage savait comment se manifester, on mourrait plus souvent chez soi. Aujourd’hui, on meurt à l’hôpital, dans un environnement le plus souvent impersonnel, avec des professionnels de santé trop rarement formés à l’accompagnement de la fin de vie. Les familles se retrouvent donc projetées brutalement auprès des professionnels du funéraires et c’est là qu’elles craquent. Pas en fondant en larmes, c’est assez rare : quand on interroge les professionnels du funéraire, ils disent qu’il y en a assez peu qui décompensent et qui font des crises, mais dès que les personnes se sentent écoutées, elles parlent plus qu’auparavant. Il y a une forme de réserve, de dignité apparente qui les prévient d’être trop démonstratifs, mais en revanche il y a une demande de confiance. Et quand les familles sentent que les professionnels du funéraire savent les écouter, prennent leur temps, accueillent vraiment leur vécu et l’accompagnent, à leurs yeux cela constitue une valeur ajoutée considérable. Finalement, c’est presque ça le premier service qu’elles évoquent quand on leur demande comment ça s’est passé avec l’entreprise des pompes funèbres. « Ils m’ont accueilli comme jamais ! » C’est un vrai service rendu à la personne, qui n’est pas un service facturé, mais qui revalorise les professionnels du funéraire. Une enquête du CREDOC montrait que globalement les Français avaient une image mitigée des professions du funéraire a priori, mais elle devient très bonne a posteriori.

Répondre à ce besoin d’accompagnement requiert-il des compétences, un savoir faire spécifiques ?

Accompagner des personnes en deuil demande effectivement des compétences. La confédération des professionnels du funéraire et de la marbrerie qui est le principal syndicat a mis en place depuis cette année, dans le cadre du diplôme des conseillers funéraires, une formation à l’accompagnement. Il y a donc une évolution. Les PFG le font depuis un moment déjà, ils ont compris l’utilité et la pertinence de cette approche. Le métier est en train de changer. Avant, on faisait de l’accompagnement de manière empirique, parfois de façon tellement obséquieuse qu’on voyait les grosses ficelles derrière. Aujourd’hui, on s’efforce de développer de l’accompagnement de façon quasi professionnelle. Sur le même modèle d’ailleurs que l’accompagnement qui se pratique en soins palliatifs.
Car dans les unités de soins palliatifs, les gens sont de plus en plus formés. Dans les services hospitaliers non palliatifs, c’est déjà beaucoup plus rare. Ça procède d’une demande individuelle et non pas d’une démarche de service. Dans les maisons de retraite, c’est quasiment inexistant. Le personnel est essentiellement composé d’aides soignantes qu’on laisse, la plupart du temps, livrées à elles mêmes.

Du coup, c’est le champ associatif qui s’investit de cette mission ?

Les associations s’investissent à la fois dans les services de santé et dans les maisons de retraite ; elles ont un rôle, à la fois en terme d’accompagnement des personnes mais aussi en terme d’exemplarité. Elles montrent par la pratique aux personnels soignants comment on peut accompagner. Elles ne le disent pas, elles ne sont pas là pour faire de la formation, mais on s’aperçoit qu’en les regardant agir, les personnels soignants ouvrent les yeux, réfléchissent à certains aspects de leur pratique.

De façon générale, quelle est la tolérance à l’innovation dans le champ de la mort ?

Il y a deux approches différentes. Mettre les nouvelles technologies au service de la production de l’information pour avoir des renseignements sur Internet ou ouvrir des forums est très apprécié. Les gens veulent pouvoir faire des recherches, commander des devis, dans l’intimité de leur chez soi ou bien après le décès, la nuit, quand ils n’arrivent pas à dormir. Dans la discrétion et l’anonymat. Mais globalement, l’utilisation de nouvelles technologies dans le funéraire est peu appréciée voire carrément critiquée. C’est notamment le cas pour la retransmission vidéo des obsèques pour le petit fils qui est à l’autre bout du monde. L’enregistrement de la cérémonie en DVD, ça marche pour les mariages pas vraiment pour les funérailles qu’on ne se repasse jamais. À terme, il y en a qui commencent à réfléchir à l’opportunité de projeter des hologrammes du défunt ou un film du défunt pendant la cérémonie, mais tout cela est considéré comme étant d’assez mauvais goût. D’une manière générale j’ai observé qu’il y a une forme de bon sens dans les familles : pour qu’on puisse continuer à vivre, il faut quand même qu’on tourne la page. Donc le recours aux nouvelles technologies qui troublent les frontières en faisant croire que le défunt n’est pas totalement défunt, ce n’est pas très apprécié. C’est considéré comme une forme d’intrusion. J’ai montré des films de vidéos post-mortem déposés sur des sites destinées à être envoyées aux survivants à des dates anniversaire et cela a  suscité systématiquement une grimace voire du dégoût. En revanche, s’il s’agit, grâce aux nouvelles technologies d’utiliser des nouveaux matériaux, des nouveaux éclairages pour la cérémonie, pourquoi pas. Il faut faire preuve de discernement.
Concrètement, on observe que des innovations comme le cercueil en carton ne se vendent pas. De même pour les cercueils personnalisés sur lesquels vous mettez des coquelicots ou une photo du défunt en impression. Des Anglais se sont amusés à presser des disques vinyles avec les cendres du défunt, ça ne se développe pas non plus. D’autres ont imaginé qu’on pouvait faire par compression des diamants avec les cendres du défunt, ça ne décolle pas. Même la « promession » (abolition du corps par plongée dans un bain d’azote) ne franchit pas les frontières des pays nordiques où elle reste expérimentale.

Avec les messages post mortem, c’est comme si on créait des fantômes 2.0…

Ce sont exactement des fantômes modernes. Des fantômes des châteaux écossais mais au XXIe siècle. C’est une incapacité à assumer que le mort est mort. Alors que la société écossaise du XVIIe vénérait les morts, dans la société française du XXIe on demande de tourner la page très vite et de reprendre le travail au bout de trois jours. Nous ne sommes plus dans le culte des morts. C’est donc en total décalage aujourd’hui de vouloir créer des fantômes.

On ne peut nier qu’il y a un désir d’immortalité qui continue à subsister en chacun de nous…
Oui mais il prend d’autres formes aujourd’hui. Le désir d’immortalité  va s’appuyer sur les technologies pour nous faire croire non pas que les défunts ne sont pas morts mais que nous pourrions être immortels. On va recourir aux prothèses, à l’informatique, on va numériser notre cerveau, toute notre séquence génétique… C’est à destination des vivants pour les empêcher de mourir. En revanche tenter de maintenir en vie de manière très artificielle des défunts cela ne provoque que des incapacités à faire le deuil.  Deux films illustrent cela assez bien : Minority report de Steven Spielberg, où le personnage joué par Tom Cruise a perdu un enfant et s’aliène au passé en se repassant en boucle des films de son enfant disparu, et Sous le sable de François Ozon. Dans ce film, la femme interprétée par Charlotte Rampling perd son mari et continue à le « voir » vivant parce qu’elle ne consent pas psychiquement à faire le deuil. Si on ajoute de la technologie pour nous donner l’impression, d’un point de vue sensoriel, que les gens sont encore vivants, on crée de la névrose voire de la psychose. D’un point de vue de santé publique, c’est dévastateur. Comment se reconstruire si on a toujours un fantôme sur nos épaules ?

Aujourd’hui  les gens sont tentés d’être immortels grâce aux nouvelles technologies, mais une fois qu’ils sont morts, laissons les morts ! Célébrons-les en tant que morts. En allant dans les cimetières, en entretenant leur mémoire et non pas en faisant croire grâce à la technologie, grâce à des hologrammes ou des algorithmes qui nous donneraient l’impression qu’ils dialoguent avec nous, l’illusion qu’ils seraient encore vivants.

Ne peut-on imaginer que la jeune génération qui, a 90%, détient un profil Facebook, sera plus sensible à ces innovations technologiques ?

Je me suis retrouvé dans une salle de cinéma pleine d’adolescents, quand a été diffusée une publicité pour un site présentant un service de messages post-mortem. Le rejet a été unanime. « C’est glauque ! » s’exclamaient les jeunes. Je ne crois pas du tout que ça ait la moindre perspective de développement. Au salon de la mort de 2011, plusieurs sociétés exposaient des produits comme cela. Elles n’ont pas vraiment réussi à se développer. Ce qui marche assez bien en revanche ce sont les sites pour exprimer ses condoléances, parce que c’est plus facile de mettre un message sur un forum que de prendre son manteau et d’aller sonner à la porte de son voisin. En revanche les sites qui font des vidéos pour les poster dix ans après votre mort, je ne suis pas devin mais je n’y crois pas.

Croyez-vous à la retransmission de cérémonies funéraires pour ceux qui ne peuvent pas se déplacer ?

Pour les funérailles, on se déplace ! Beaucoup de personnes interrogées lors de l’enquête m’ont dit : je me souviens des funérailles de mon père et j’en veux toujours à mon beau-frère qui ne s’est pas déplacé, alors qu’il pouvait être là. Même quand on habite Los Angeles : on n’est plus à l’heure des bateaux transatlantiques, on prend un avion. Même dans une société virtuelle, ou peut-être justement parce qu’on est dans une société virtuelle, le besoin de présence réelle des gens est intact. On a besoin de se toucher, de se voir, de se sentir. Ces perspectives de développement flirtent sur un attrait pour les nouvelles technologies, mais de la même manière que je vous disais que le rapport à la mort reste assez traditionnel, je ne pense pas que demain on fasse à grande échelle des vidéos conférences de funérailles. Ça marche pour le business, ça ne marche pas pour les funérailles, d’autant plus que les Français restent très attachés aux cérémonies funéraires.

N’y a t’il pas des innovations technologiques qui apportent un vrai plus, un vrai service ?

Il y en a une que je trouve amusante, qui pourrait se développer car elle est facile et ne vient pas bouleverser l’ordre des choses, ce sont les cimetières dans lesquels on a introduit des flash codes sur les tombes. Vous passez avec votre Smartphone et vous avez en dix lignes les informations sur le défunt qui est enterré là, ou quelques éléments historiques. C’est valable pas seulement pour le Père Lachaise, mais pour tous les cimetières. Ce n’est pas compliqué à utiliser, ça répond à la curiosité d’un certain nombre de promeneurs dans les cimetières ou même de voisins, et ça ne porte pas offense au défunt. Je trouve ça assez original et recevable. Pour le reste, il me semble que la modernité passera plus par la dimension paysagère et le design. Lors des enquêtes qualitatives, plusieurs personnes m’ont demandé comment l’esthétique ou le design pouvait intégrer les cimetières afin qu’une créativité artistique et un sens du beau soient incorporés.

Le désir de beau n’est-il pas lié à un besoin de spiritualité ?

Si, fondamentalement, même si les mots ne sont pas associés dans l’esprit des gens. La recherche du beau est une recherche d’élévation de l’âme, d’émerveillement, d’apaisement. Ce sont des recherches très liées à la spiritualité. Mais quand vous regardez ce que les créateurs en matière d’art funéraire tentent de proposer comme innovation esthétique, il n’y a aucune originalité. Je trouve qu’il n’y a aucun dynamisme dans l’art funéraire. J’imagine qu’ils retournent l’argument en disant : de toute façon si on propose des innovations, les clients ne les achètent pas. Oui mais les clients n’achètent pas car cela n’a pas encore atteint un effet de seuil qui fait que c’est rentré dans la culture. Ils ne vont pas acheter parce qu’ils ne veulent pas passer pour le provocateur de service. La difficulté c’est le positionnement du curseur : comment innover sans dénaturer ? Quand on fait appel aux nouvelles technologies pour des vidéos post mortem on innove en dénaturant, quand on met des flash codes dans les cimetières on innove mais sans dénaturer. Pour moi le critère est vraiment là.

Vous déplorez l’absence de politique publique en faveur des endeuillés. Que faudrait-il mettre en place selon vous ?

C’est mathématique. 5000 décès surviennent par accident de la route chaque année, et l’on a une politique publique extrêmement médiatisée dans ce domaine. 550 000 personnes décèdent chaque année, ce qui fait 3 ou 4 fois plus de population endeuillée. En permanence dans le paysage français, on a donc entre 2 et 5 millions de personnes en situation de deuil. Ces personnes peuvent être en souffrance aiguë,  se mettre en arrêt maladie, faire des dépressions, avoir des troubles du sommeil, devenir alcoolique, etc.  Or il n’y a aucune politique publique considérant que ce serait un problème de santé publique. Je trouve cela ahurissant ! Peut-être que les politiques locales peuvent compenser en proposant des espaces de rencontres ou en aidant des associations. Mais cela relève également du domaine de la loi : il faut reconnaître la situation de fragilité de ces gens-là au même titre que les accidents du travail. En France quand vous perdez un enfant vous avez droit à 2 jours de congé, quand il s’agit d’un conjoint vous avez droit à un jour. Il y a une négation de ce danger là. On n’est pas plus vertueux que les autres. Dans les pays nordiques ils sont un peu plus scrupuleux sur ces aspects-là, et dans les sociétés américaines, c’est plutôt le volontariat qui prend le relais. Le bénévolat de proximité est très développé. En France, on a une solidarité assez sommaire. On a encore quelques associations d’accompagnement du deuil, pas très développées, des paroisses qui mettent en place des groupes d’accompagnement, et pour le reste, débrouillez-vous ! Ne venez pas nous casser les pieds avec votre deuil. On a là des marges d’amélioration considérables.