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Comment réaménager les cimetières ?

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Bertrand Vignal, paysagiste Base
paysagiste, paysagiste, co fondateur de l’agence Base

Interview de Bertrand VIGNAL

<< Le cimetière est un lieu de récit, un lieu fort en émotion, un lieu de l'imaginaire et du sensible un espace fermé, une structure pour provoquer une rupture dans la ville un contraste >>.

Base (Bien aménager son environnement) est une équipe de paysagistes, architectes et ingénieurs, basée à Paris et implantée également à Lyon et à Bordeaux, réunis autour de trois paysagistes dplg associés, issus de l’École nationale supérieure du paysage de Versailles : Franck Poirier, Bertrand Vignal et Clément Willemin.

Depuis l’an 2000, leurs projets intègrent le plus souvent une approche programmatique des environnements qui leur sont confiés, qu’il s’agisse de parcs urbains (parc Tempelhof à Berlin, parc Blandan à Lyon, les Prés de Lyon à la Chapelle Saint-Luc), de parcs touristiques (Eana terre des possibles à l’abbaye du Valasse, jardin du familistère de Guise), de restructuration écologique de berges (berges du Perreux-sur-Marne), d’aires de jeux pour enfants (aire de jeux du parc de Belleville à Paris), d’espaces publics (Cité du design à Saint-Étienne) ou d’urbanisme (quartier Saint-Jean à Bordeaux, Dijon Grand Sud).

Base fonde sa réflexion sur une analyse croisée entre des problématiques urbaines (architecture / paysage) et esthétiques (art des jardins / art contemporain). La mise en œuvre de ses projets repose sur le statut et la nature des espaces, une approche fine des milieux, et la prise en compte du caractère évolutif et insaisissable de la ville et du territoire. Dans l’agglomération lyonnaise, Base participe notamment au projet de réaménagement des rives de Saône.

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Date : 01/07/2013

Quelle est votre perception des cimetières urbains d’aujourd’hui ?

D’une manière générale, les cimetières urbains sont tristes. Des cimetières comme celui de la Guillotière à côté duquel nous réalisons un parc urbain sur les anciens terrains de la caserne Sergent Blandan est particulièrement peu attrayant. D’autres construits sur le haut des villes, à l’instar de celui du Père Lachaise ou de Pragues, présentent un intérêt du fait de leur adaptation à une topographie improbable et de leur position symbolique sur la ville où les morts regardent les vivants. D’autres encore aménagés loin des villes sont comme une dalle posée dans un paysage, tramés et standardisés comme des bâtiments des années 1960 ; un système certes efficace mais nullement propice à la méditation. Les cimetières actuels ressemblent à des espaces remplis de rien, si ce n’est de dépression. Et souvent, des ifs plantés le long des grandes allées grises renforcent encore cette image et amplifient le caractère lugubre du lieu. Aujourd’hui les cimetières ne racontent rien.
C’est comme une deuxième peine, l’image de la dureté de là où l’on sera après. La main mise des pompes funèbres sur les marbriers n’est certainement pas pour rien dans cette triste réalité. Si l’on pouvait choisir par exemple des pierres qui s’effritent et ramènent de la poésie, les cimetières actuels ne seraient pas aussi froids. Ils sont aussi la marque de nombreuses années d’une certaine gestion des services municipaux attachés aux principes de l’alignement et du gravier gris ratissé d’où aucune herbe ne peut espérer avoir la chance de se développer. Comme on mesure aujourd’hui combien Le Nôtre a enfermé l’image du jardin à la Française dans des principes rigides où règne le thuya bien taillé, on mesure l’impact d’une gestion municipale trop rigoureuse des cimetières. Ce que l’on produit en s’inscrivant dans un tel schéma, c’est tout simplement la négation de l’après la mort.

Quel devenir imaginer pour ces espaces urbains particuliers ?

La question sur laquelle il me paraît intéressant de construire un raisonnement est de se demander comment partir de ces structures rigides et proposer des lieux où l’on aura envie d’entrer parce qu’on y trouve quelque chose que l’on ne trouve pas ailleurs dans la ville ?

Dans la perspective d’une telle évolution de ces lieux, l’idée à retenir n’est pas celle de les connecter à la ville, de les lier au quartier ou de les transformer en parc urbain habité par les morts où l’on pourrait faire du sport ou pic niquer. L’idée serait plutôt de partir de la particularité du lieu, de ses atouts et de ce qu’il évoque. Le cimetière est un lieu de récit, un lieu fort de l’imaginaire, sensible et riche en émotion, un espace fermé, une structure pour provoquer une rupture dans la ville ; un contraste. Les cimetières sont le lieu des morts, et renvoient au passage, à l’érosion du temps, à la transmission, à la mort, à la vie. C’est à partir de ces éléments qu’il serait intéressant de créer des lieux dans lesquels on puisse s’arrêter, se poser, se reposer ; des lieux qui offrent de la fraicheur dans les moments de canicule, du noir dans la nuit urbaine très éclairée, de l’espace dans la ville dense.

On peut tout à fait apporter une unicité dans la réponse car le site fermé s’y prête. Une dramaturgie est possible. Une unicité qui se conjugue avec une liberté de tableaux de paysages et de combinaisons de parcours et de lumières.

Il ne s’agit pas de planter quelques arbres, mais bien de construire un paysage complet lié au ciel et à la terre, d’élaborer une mise en scène.
Dans les parcs cimetières danois, les arbres qui se nourrissent de la terre pour se développer vers le ciel font partie du récit, introduisent du romantisme.
Venir sentir les tilleuls, croiser un écureuil, chercher une émotion simple, déambuler, mais aussi lire, se concentrer sur un travail important grâce à la présence d’une borne wifi, contempler la nature qui se développe confortablement installé dans un fauteuil, se retrouver entre amis pour penser ensemble à un proche parti, méditer, se reposer, etc. sont autant de nouveaux usages que le cimetière de demain pourrait offrir.

Un traitement particulièrement différencié des différents espaces avec parfois des choses très composées ou thématiques, des lieux où l’on peut partager des moments avec des proches et des lieux où l’on peut s’isoler : de l’acuponcture pour lutter contre l’avidité des cimetières contemporains et proposer des récits.

N’est-ce pas un paradoxe que de vouloir plus ouvrir des lieux en s’appuyant sur leur caractère fermé ?

D’une manière générale à l’agence, lorsque l’on détecte un enfermement on ne va pas à priori le considérer négativement. On cherche plutôt à prendre cette caractéristique comme une qualité. Dans un monde où l’on peut en permanence être connecté à Internet, le paysage peut amener d’autres choses, peut-être plus humaines. C’est plutôt ainsi que je perçois la place des cimetières, comme un paysage dans la ville qui offre un contraste. Bien sûr, il faut se demander comment plus l’ouvrir, à quels endroits ? à quels moments ? comment on les traverse ? comment certains espaces restent moins accessibles et plus intimes que d’autres ? comment on introduit de la verticalité ? quels points de vue sur la ville on permet ?

Mais, c’est parce que l’on va l’ouvrir un peu plus, que le cimetière pourra dévoiler son attrait et s’offrir comme un nouveau paysage dans la ville.
Par ailleurs, si  l’espace doit être traité comme un espace fermé, il n’en demeure pas moins qu’un travail sur sa porosité doit accompagner sa transformation. Les trottoirs étroits qui courent le long des hauts et interminables murs des cimetières renforcent le caractère actuel des cimetières. Des fenêtres, des vues, des ouvertures seraient les bienvenues. Le cimetière produit du paysage pour la ville, doit le montrer et inviter à sa contemplation.

La collectivité devrait-elle lancer un concours auprès d’artistes et de paysagistes pour renouveler l’image des cimetières et permettre une plus grande appropriation ?

En France, et contrairement aux pays anglo-saxons, les concours, les programmes, comme la commande publique en générale sont aujourd’hui très définis, très formatés. De fait, on produit plus de la résolution de système que de l’imaginaire.

Pour un tel projet, il faudrait vraiment une carte blanche sur le concept pour développer du sentiment, du récit, pour créer le lieu où peut s’écrire la flute enchantée, pour trouver de la nourriture pour les jeunes générations plus poétique et riche en valeurs et en sens.
Un simple concours sur la notion de posture et d'attente qui pose la question du  mobilier urbain, du type de bancs envisageables par exemple, pourrait permettre de lancer une première réflexion, d’entrer dans le sujet.

Le parc Sergent Blandan est en face du cimetière de la Guillotière : cette proximité a t-elle été pensée dans le projet de réaménagement du parc ?

Nous n’avons pas réfléchi à cette proximité car ce n’était pas notre sujet, ni la commande. Nous avons seulement travaillé sur le parc, pas sur la rue. On sait que la rue sera reprise et évoluera en fonction de ce que vont produire les projets du tramway T4 et de la Part Dieu, et bien sûr celui du parc. Il est encore trop tôt pour intervenir sur la rue. Pour le moment, nous avons plutôt cherché à protéger le parc de la rue, de ses nuisances sonores en gardant de grandes parties du mur même si celui ci n’est pas esthétique. La caserne était un lieu fermé, une enceinte interdite du fait du sujet de la défense. Nous avons préféré consacrer entièrement l’enveloppe financière donnée à la qualité des aménagements intérieurs. Cette option correspondait également aux attentes exprimées à l’occasion des réunions de concertation où l’ouverture du parc sur la rue n’était pas souhaitée. Ce sont les futurs passages des piétons que vont générer les projets qui vont interroger la rue. L’aménagement du lieu va induire de nouvelles pratiques qu’il faudra réinterroger. Il y aura alors probablement une réflexion sur la continuité visuelle depuis la rue et sur de nouvelles liaisons entre le parc et la rue, le parc et le cimetière, le cimetière et la rue.