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Les nouvelles technologies et le cinéma de demain

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réalisateur de documentaires, doctorant en cinéma à l’université Lyon 2.

Interview de Rodolphe BACQUET

<< Avec l’évolution des nouvelles technologies, la théorie du cinéma est entrée en crise >>.

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Date : 30/09/2009

L’irruption du virtuel grâce aux nouvelles technologies dans la représentation du réel change-t-elle la notion même de cinéma ?
D’un point de vue théorique, c’est intéressant, car ça modifie effectivement complètement la définition qu’on a du cinéma, telle qu’elle a été théorisée par André Bazin. La base du cinéma, c’est l’impression sur pellicule de quelque chose qui fut réel devant l’objectif. C’est ce qui semblait non négociable, le noyau dur de ce qu’était par essence le cinéma – et là, j’exclus le dessin animé ou le film expérimental qui travaille la matière même de la pellicule sans avoir nécessairement impressionné le réel préalablement. Le régime général du cinéma, c’est donc la représentation du réel. On passe à autre chose avec les films hybrides. C’est le cas des films de James Cameron par exemple ; ce réalisateur est, depuis vingt ans, un pionnier dans l’évolution des effets spéciaux. Il fut le précurseur des images de synthèse hyper-réalistes avec Terminator 2 en 1992 (Spielberg a fait Jurassic Parc en 1993). Prochainement, il sort Avatar, réalisé en « motion capture » et en 3D. Avec ces films, on n’est plus dans le régime de la photographie de la réalité, mais dans la recréation du mouvement réel, sans confrontation véritable entre l’objet filmé et son rendu cinématographique. Avec l’évolution des nouvelles technologies, la théorie du cinéma est entrée en crise.
Malgré tout, on conserve quelque chose au fondement du cinéma : le rendu, l’écriture du mouvement, selon un tout autre mode.

Vous évoquez la 3D ; pensez-vous que cette technique est susceptible de devenir la norme ?
Il est en train de se passer aujourd’hui, avec la 3D, ce qui s’est passé avec l’arrivée du parlant à la fin des années 20. On va ressortir certains films en 3D (Cameron ressort Terminator 2 en 3D) comme à l’époque on a pu sonoriser des films muets. On entre peut-être dans un processus de « 3déification » des films…
Mais je ne pense pas que tout le cinéma devienne en 3D. La 3D est une technologie assez onéreuse : seuls les grands studios peuvent s’offrir ces technologies. De même, seules les grandes salles – les multiplexes - peuvent jusqu’à présent se payer le matériel adéquat.
Je ne pense pas que ça devienne la règle ; ça restera circonscrit à un certain cinéma à grand spectacle. On assistera d’ailleurs sans doute à une re spectacularisation du cinéma. Mais, je ne pense pas qu’Arnaud Desplechin par exemple ait envie de tourner en 3D. Pour un cinéma plus modeste, la 3D n’a pas d’utilité.
Car le but de la 3D, c’est aussi de faire intervenir des éléments fantastiques, c’est un peu « l’effet de foire ».
A mon sens, ces technologies ne font qu’accentuer le divorce entre un cinéma à grand spectacle et un cinéma plus modeste, plus artistique.

Pensez-vous que les nouvelles technologies à l’œuvre dans le domaine des jeux vidéo puissent avoir une incidence sur le cinéma de demain ?
Je ne pense pas qu’on arrive un jour à une dimension interactive avec ce qui se passe sur l’écran, comme c’est déjà le cas avec la wii : des capteurs de mouvements enregistrent les mouvements de la personne qui joue (sans manettes) pour les répercuter dans le jeu vidéo.
En revanche, le « motion capture » est déjà une application directe au cinéma de cette technologie. Avec le passage au « motion capture », l’acteur interprète le personnage (voir le King Kong de James Cameron) sans être filmé : il ne donne pas son image mais sa gestuelle, ses mouvements – grâce à des capteurs sur tout son corps.
Steven Spielberg et Peter Jackson sont en train de tourner plusieurs Tintin selon cette méthode.

Le cinéma en salle a-t-il un avenir selon vous ?
La 3D est un motif pour ramener des gens dans les salles. Dans la démarche de spectacularisation à outrance du cinéma, on peut imaginer aussi que se développe   l’expérience du siège » qui permet d’impliquer davantage le spectateur, de plus en plus amené à ressentir les agissements du film.  De façon générale, tous les « plus » qu’apporte une projection en salle (différence de taille et de profondeur de l’écran, expérience d’immersion) devront être valorisés pour justifier que les spectateurs sortent de chez eux. Car aujourd’hui, avec le home-cinéma, les rétro-projecteurs, on peut projeter chez soi en HD, alors que jusqu’ici, tout le monde ne pouvait pas avoir chez soi l’équivalent d’une cabine de projection.
Je pense que la différence va se jouer sur ce qui va entourer la projection en salle. On le voit  bien avec l’Institut et le Festival Lumière : le seul moyen de sauver le cinéma du point de vue des entrées dans les salles est l’événementiel. Mais il faut créer assez régulièrement l’événement…
Alors que les cinémas « art et essai » et les multiplexes commençaient parfois, et de plus en plus, à projeter les mêmes films, les uns et les autres vont sans doute se spécialiser. Des salles vont se faire une spécialité de proposer des films en pellicule. Le numérique est une esthétique de la grandeur et de la grandeur du détail : dans les petites salles, c’est un peu vain. 
La qualité des films peut aussi justifier d’un retour en salles : quand le film plaît vraiment, on va voir le film en salle. Il y a presque une zone tampon qui fait sortir les films qui ont de la valeur de l’anecdotique. Alors que le plus souvent la valeur confort l’emporte sur la valeur film. Mais parfois ça se renverse car le film a de la valeur et sort de la banalisation dans laquelle les modes de consommation l’ont plongé.

Les nouvelles technologies permettent également de démocratiser l’accès aux outils : presque n’importe qui peut réaliser un film et le poster sur dailymotion ou youtube…
Ce n’est pas parce qu’on démocratise les pratiques que ça démocratise le talent et le professionnalisme. C’est déjà le cas depuis l’arrivée des caméras vidéo, support plus léger, moins coûteux. On est en train d’arriver à quelque chose de comparable à l’écriture, en terme de facilité, de légèreté. Mais les conditions d’émergence sont encore plus redoutables ; il y a encore plus d’exigence. La démocratisation technique n’est pas du tout une démocratisation artistique. Car le plus souvent, les personnes qui se lancent le font en velléitaires, peu en passionnés. De plus, ils le font en reproduisant des codes et des clichés qui n’ont rien de neuf. Pour moi, cette démocratisation est un trompe l’œil. Cela rend encore plus exigeant et critique sur le contenu.
Certes, Internet a élargi l’audience, mais Internet, pour moi – et c’est une antiphrase… - est une plateforme publique de partage privé. Potentiellement, les films sont visibles par tous, mais dans 98% des cas, ils ne sont vus que par les proches.
C’est un paradoxe : on consomme beaucoup d’images, on en engendre beaucoup, mais plus on en consomme, moins on en retient. C’est comme la photo numérique : on n’a jamais autant pris de photos mais on n’en a jamais aussi peu développé et tout cela s’évapore… Car les nouvelles technologies posent aussi la question de la conservation et de l’archivage.