Cinéma et numérique

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directeur du Pathé Vaise

Interview de Joël LURAINE

<< La salle de cinéma s’ouvrira de plus en plus à l’événementiel >>.

Entretien avec Joël Luraine, directeur du Pathé Vaise, cinéma multiplexe de 14 salles et 2800 fauteuils ouvert en janvier 2008 dans le quartier de l’Industrie, Lyon 9e.

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Date : 30/09/2009

Pathé Vaise est un site pilote pour la diffusion numérique ; en quoi consiste l’expérience ?
Pour tout le groupe Europalaces, Pathé Vaise est un site d’expérimentation et de mise en place d’une exploitation normale en diffusion numérique. Nous sommes une plate-forme technique de travail réel, d’immersion dans le numérique. Nous testons par exemple les différents modes de livraison des contenus : par satellite, par fibre optique, ou sur disque dur, et même un système de streaming (diffusion de flux continu) qui permet de récupérer le signal transmis par satellite et piloté par l’opérateur lui-même directement en ligne.
Nous sommes aussi un site de formation pour l’ensemble des personnels du groupe. On participe de ce fait aux réflexions qui amèneront une redéfinition des différents postes et emplois dans le cinéma. Il y aura de toute évidence une évolution des métiers du cinéma qui ne seront plus seulement dédiés au cinéma mais à différentes formes d’événementiels. On accueille d’ores et déjà des conventions d’entreprises, par exemple de nos voisins Cegid ou Atari.

La création de nouveaux multiplexes déséquilibre-t-elle selon vous l’offre de cinéma dans l’agglomération ?
Les premiers résultats de l’Observatoire de la fréquentation du cinéma montrent que la fréquentation moyenne à Lyon est relativement faible avec 3,5 films par an. Objectivement, il y a donc de la place pour créer des outils supplémentaires, si les endroits sont bien choisis. A Vaise comme au Carré de soie, il n’y avait pas d’impact sur les autres salles, en tout cas pas au point de les mettre en péril. Cela a suscité une véritable création de spectateurs. En 2009, le Pathé Vaise a enregistré une augmentation de 25% de sa fréquentation ! Car l’emplacement est au centre d’une zone (Monts du lyonnais, rives de Saône) où il y avait peu d’offres, donc les gens allaient peu au cinéma.

Les études du CNC montrent que le cinéma est déserté par la tranche des 15-24, pour qui sont justement calibrés les multiplexes. Est-ce une erreur de stratégie ?
La désertion des 15-24 ans, je crois que c’est en train de changer. On a beaucoup de films d’heroic fantasy qui leur plaisent : Le monde de Narnia, Harry Potter, etc. C’est à nous de nous adapter par des tarifs et des offres attractifs. Si on a des films qui leur plaisent, ils viennent ! La vision d’un film sur internet n’a rien à voir avec une sortie en salle. La 3D avec des films comme « Avatar » devrait contribuer à faire revenir ce public.

Vous projetez des films en 3D. Qu’apporte cette technologie à la fréquentation du cinéma ?
La 3D crée un effet de nouveauté qui donne envie d’aller en salle. Mais ça ne va pas révolutionner le cinéma, car c’est d’abord la qualité et l’intérêt des films qui motive les spectateurs.
Un bon exemple de film en 3D me paraît le dessin animé « Là-Haut » des studios Pixar. Sans exagération, la 3D apportait vraiment un plus, une immersion dans l’histoire plus importante. Mais pour un certain nombre de films, la 3D n’est pas nécessaire. Surtout qu’il y a la contrainte des lunettes et une petite fatigue pour les yeux. De plus, pour l’instant, nous sommes obligés de majorer le prix de 3 euros pour compenser les surcoûts, ce qui décourage une partie du public. Mais à terme, il n’y aura plus de différence de prix d’entrée.

Quel impact aura selon vous le numérique sur la distribution des copies ; cela simplifiera-t-il l’accès des films aux salles indépendantes ou de proximité qui disent peiner à obtenir les copies ?
Comment les distributeurs vont-ils gérer l’accès aux films avec le numérique ? Pour nous, c’est une préoccupation car aujourd’hui, notre investissement dans le numérique se justifie par une relative exclusivité des films. Vont-ils élargir l’accès aux copies ? Comme la VPF (Virtual Print Fee : contribution de copie virtuelle versée par les distributeurs pour aider au financement des équipements numériques) n’est payée par le distributeur qu’à la sortie du film, on peut imaginer que par mesure d’économie, le nombre de salles soit restreint pour la première semaine de diffusion ? Ou au contraire, assistera-t-on à une multiplication exagérée du nombre de copies virtuelles ? Je pense que le numérique permettra un accès plus facile aux films, à partir de la 3e ou 4e semaine pour les salles de la périphérie, mais le principal n’est-il pas qu’ils aient accès aux films ? Par ailleurs, les producteurs pourraient avoir de plus en plus envie de sorties simultanées au cinéma et à la télévision ; qu’en sera-t-il ? Mais pour ce qui est du délai de 4 mois de sortie en vidéo, je ne crois pas qu’il sera diminué car il est parfait. Trop court, il tuerait la salle ; trop long il ne bénéficierait plus des retombées, en terme de communication, de la sortie en salles.

Le numérique devrait permettre une plus grande liberté éditoriale ; allez-vous diversifier les types de films projetés ?
Aujourd’hui, la tendance pour les multiplexes est d’élargir notre offre. Pathé-Bellecour diffuse désormais des films en VO. Le numérique permettra de travailler à cet élargissement de l’offre.  Cela nous permettra par exemple de faire tous les jours de la semaine à 18h une séance en VO car  40% des 4000 employés qui travaillent dans notre quartier sont anglophones. Le numérique va nous permettre d’affiner notre programmation en fonction de notre environnement.

La salle de cinéma a-t-elle de l’avenir selon vous ?
Je crois à l’avenir de la salle de cinéma, plus exactement à l’avenir d’un lieu bien fait, bien placé dans la ville ou l’agglomération, qui diffuse des images. Car le cinéma ne constituera plus 99% des activités d’un tel équipement. Ce sera une salle de spectacle avec le film qui reste au cœur, mais qui accueille aussi des événements uniques multi diffusés. On a présenté au Pathé Vaise un concert d’Elton John en direct de Bercy, et ça a très bien marché ! Prochainement, ce sera un concert de Robbie Williams en direct de Londres. Depuis deux saisons nous programmons les Opéras du MET en direct de New York. On peut imaginer de projeter le premier épisode de séries comme 24h ou Braco au cinéma. Le cinéma est un vecteur unique, évident, pour mettre en avant un film et en faire sa promotion.

Le tribunal administratif de Lyon a tout récemment rejeté la demande du Pathé Bellecour à être affilié au dispositif carte M’ra piloté par la Région Rhône-Alpes, qui permet à 280 000 lycéens et apprentis de bénéficier chaque année de 6 places de cinéma gratuites dans des salles le plus souvent classées « art et essai » et travaillant avec le jeune public. Que pensez-vous de cette décision ?
Je trouve cela injuste, et discriminatoire. Le tribunal nous reproche de ne pas justifier d’un travail d’animation à l’attention des jeunes, mais c’est justement ce à quoi nous nous étions engagés lors de l’ouverture de nos multiplexes, par une sorte de « code de bonne conduite ». Nous avions accepté de nous interdire de mener une politique qui nuirait délibérément à d’autres salles, et de laisser le travail de proximité et d’animation aux salles de la périphérie. Nous nous étions ainsi engagés à ne pas prétendre aux dispositifs collégiens ou lycéens au cinéma… ce que le tribunal nous reproche aujourd’hui !  On fait comme s’il n’y avait pas de concurrence entre les cinémas actuellement, or c’est faux. Il vaudrait mieux le reconnaître, et l’organiser intelligemment.