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Veille M3 : Quelle souveraineté dans nos poches ? Quand notre smartphone nous suit « À la trace »

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Couverture du livre d’Olivier Tesquet
© Premier Parallèle

Article

Dans son ouvrage « À la trace », Olivier Tesquet met en garde sur les dispositifs digitaux de surveillance, d’autant plus efficaces qu’ils restent imperceptibles pour les utilisateurs profanes.

En décrivant comment nos informations intimes ne sont plus stockées « chez nous, mais chez quelqu’un d’autre », cet ouvrage éclaire des enjeux concrets de notre quotidien, indissociables de la notion de souveraineté numérique.

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Date : 16/03/2021

À la trace, du journaliste Olivier Tesquet, publié en janvier 2020, dresse un panorama minutieux des nouveaux territoires de la surveillance : plateformes en ligne, réseaux sociaux, assistants vocaux, services de géolocalisation ou encore caméras de vidéo-protection. Cet ensemble de dispositifs débouche sur de nouvelles formes de fichages, d’analyses prédictives ou de ciblages, obtenus grâce à l’efficacité d’une divination algorithmique, permise par l’examen automatique des informations collectées auprès des utilisateurs. Or, nous dit Tesquet, l’une des caractéristiques majeures de ce type de surveillance est sa relative invisibilité. Celle-ci repose sur un écosystème de courtiers de données, de marchands discrets, et d’officines de renseignements dont nous n’entendons parler qu’à l’occasion de scandales qui rythment l’actualité depuis la massification des pratiques numériques : révélations sur la surveillance des données par Edward Snowden, répression des mouvements de protestation en Afrique du Nord et en Biélorussie par l’analyse des données de géolocalisation, analyse et pénalisation de la réputation des citoyens en Chine, etc.

Parmi les dispositifs décrits par le journaliste, la « privatisation de la vie privée » occupe une place essentielle. Cette expression désigne selon lui la mutation récente des usages du numérique, qui consiste à déléguer une part croissante de notre intimité à des services en tous genres. Les gestionnaires de mots de passe, de prise de notes, les plateformes de partage de photos ou nos carnets de contacts professionnels sont devenus des outils communs. Leur principal intérêt réside dans le fait de réduire ces petites frictions du quotidien, nous permettant par exemple d’aller plus vite, ou tout simplement d’accéder à de nouveaux services sans payer. Le revers de la médaille, dans ce que Olivier Tesquet nomme « le marché de la tranquillité », c’est que « vous gagnez en confort ce que vous perdez en contrôle : vous ne détenez plus la clé de votre solitude » (p. 190).

 

© Eucalyp

 

Cette économie des données n’est pas constituée d’un seul bloc, comme le révèle le conflit récent entre des acteurs comme Facebook et Apple. Le groupe de Mark Zuckerberg accuse en effet la marque à la pomme de vouloir réduire au maximum le traçage publicitaire, privilégiant le respect de la vie privée des utilisateurs. Cette attitude menace le modèle économique du réseau social, qui s’appuie principalement sur l'exploitation des données personnelles. Deux visions du numérique s’affrontent ici : celle du paiement pour la sécurisation des stockages de données dans le cas d’Apple, et celle de l’analyse automatisée des contenus dans le cas de Facebook.

En toile de fond, Olivier Tesquet décrit l’émergence d’un « marché de la tranquillité », reposant sur un pacte inédit entre utilisateurs et fournisseurs de services. Pourtant, qui lit vraiment les conditions générales d’utilisation ? Qui en perçoit les limites et les risques ? Qui comprend que notre vie privée devient potentiellement « un sujet de spéculation commerciale et discrétionnaire » (p. 194) ?

 

© surang

 

Smartphone : prothèse pour cerveau pas assez disponible

 

Nul autre objet que le smartphone ne permet de se rendre compte d’un tel bouleversement. Comme je l’ai relevé dans une enquête à ce sujet menée à Genève, Los Angeles et Tokyo, les utilisateurs emploient partout les termes « d’extension de mémoire » ou de « second cerveau » pour qualifier cet abandon à la machine du stockage de toutes sortes de contenus personnels. On utilise l'appareil comme moyen artificiel d’accélérer notre pensée, d’amplifier notre mémoire et d’étendre nos champs de connaissances, comme avec l’appli Shazam, qui identifie les morceaux de musique. Cette délégation de tous ces fragments de notre esprit dans le smartphone n’est pas surprenante. Elle correspond au fond à l'objectif annoncé par Steve Jobs dans sa présentation de l'iPhone en 2007 : « L'iPhone, c'est comme avoir sa vie dans sa poche. C'est l'appareil numérique ultime ».

Si cette vie dans la poche facilite beaucoup de choses, la nature numérique des informations externalisées sur le smartphone laisse pourtant perplexe certain.e.s participant.e.s à mes enquêtes, qui ne sont pas toujours conscient.e.s du fonctionnement général de ce système, ni de l'endroit exact où ces informations sont stockées. Certain.e.s s’en rendent compte par exemple en arrivant dans des lieux sans accès au Web, lorsqu’il n'est alors plus possible d'accéder aux photos mises sur le réseau social Instagram, à ses répertoires Dropbox, à la mise à jour de ses notes sur un logiciel comme Evernote, voire même aux dates plus distantes dans le calendrier. Autrement dit, les contenus et les informations ne sont pas toujours présents dans le téléphone lui-même.

Cette extension mnésique relève plus d'une distribution complexe au sein d'un écosystème d'objets (le smartphone, les serveurs distants d'applications, les répertoires personnels sur le Cloud, les réseaux des opérateurs de télécommunication), que d'une centralisation qui n'est qu'apparente sur le téléphone. L'interface laisse croire que tout est disponible et à portée de main, comme si les notes prises dans le calepin étaient à la fois dans notre poche, et quelque part ailleurs, sur un serveur dont la localisation géographique nous était inconnue, comme un animal familier fantastique à mi-chemin entre le chat de Schrödinger et le chat du Cheshire

 

© Freepik

 

La souveraineté, c’est dans la poche

 

Cette situation ne doit cependant pas nous faire oublier un autre enjeu tout aussi important : celui d’une surveillance mal vécue et mal comprise, associant à une attitude compulsive l’angoisse d’une perte d'autonomie, et le sentiment d’une forme de dépossession. On a certes sa vie dans la poche, mais aussi un mouchard, en permanence. Ce phénomène s’accompagne d’une incompréhension quant aux possibilités réelles de surveillance, de fuite, de piratage, de fichage, d’analyse automatisée en tout genre, ou au contraire des possibilités de contrôle, de reprise en main ou de protection laissées aux usagers, et aux pouvoirs publics.

Que faire face à cette situation ? Les « petits gestes en milieu surveillé » évoqués par Olivier Tesquet, peuvent-ils suffire ? Que penser des multiples recommandations d’hygiène numérique, qui nous incitent à reprendre le contrôle sur le flux de notifications de nos smartphones, et dans le même temps laisse des compagnies d’assurance maladie moduler nos primes sur la base des informations intimes à notre propos ? Pourquoi chiffrer nos échanges en utilisant des services de messageries comme Telegram ou Signal, si l’on utilise en même temps les applis TikTok et WeChat ?

 

© surang

 

Le cas du smartphone offre ainsi un exemple concret de ce concept abstrait qu’est la « souveraineté numérique ». D’après Sophie G’Sell, professeure de droit privé à Sciences Po Paris, ce terme désigne à la fois la capacité juridique commerciale et industrielle des États à agir face aux acteurs transnationaux de l’économie numérique, et leur difficulté à réguler leurs actions. Il est également employé pour aborder les problèmes causés par le passage d’entreprises françaises ou européennes sous pavillon américain lors de leur rachat, ou la dépendance de nos modes de vie envers les géants du numérique. Lorsque l'État utilise des services de grandes entreprises étasuniennes pour des missions régaliennes, comme l’hébergement des données de santé à des fins de recherche confiées à Microsoft, ce choix interpelle, notamment du fait de la récente méga-fuite de données médicales en France.

Si le terme de « souveraineté numérique » est souvent présenté comme lointain, d’une échelle géostratégique, les enjeux de transfert de notre intimité dans le smartphone et ses applis illustrent en quoi ces questions nous concernent toutes et tous. Ces problèmes de surveillance diffuse impliquent autant une puissance publique ébranlée par ces changements technologiques, que des usagers désorientés. Par ailleurs, les monopoles technologiques sur la fabrication des smartphones interrogent la constitution même de cet objet, dont les composants, l’assemblage, la conception et les brevets qui la protègent, relèvent d’autres territoires, avec leurs propres règles et standards légaux.

 

Si pas de retour en arrière possible, quel futur souhaitable ?

 

Face à ces risques, un effort collectif apparaît nécessaire et urgent. Dans un article de synthèse à la revue Foreign Policy, Julia Pohle et Thorsten Thiele distinguent trois types d’approches possibles, suivant l’échelon de souveraineté à considérer.

Du point de vue étatique, ou suprarégional dans le cas de l’UE, l’accent peut être mis sur la capacité à prendre des décisions autonomes à propos des infrastructures numériques. Le déploiement du Règlement Général sur la Protection des Données à caractère personnel (RGPD) illustre cette approche. Parmi les dispositions phares de cette initiative, l’obligation d’obtenir le consentement explicite des citoyens à propos de la collecte de données personnelles est la plus connue, mais il est aussi question d’un droit à l’effacement de données à caractère personnel, ou encore d’un droit à ne pas faire l'objet d'une décision fondée exclusivement sur un traitement automatisé.

 

© Payungkead

 

Un deuxième échelon décrit par Pohle et Thiele concerne la transformation numérique des entreprises privées, ou des consortiums public-privé relevant de la politique industrielle. Les initiatives actuelles autour de l’avènement d’une infrastructure de données (cloud computing) européenne, avec le projet GAIA-X en témoignent. Si ce projet, mené par un groupe d’industriels franco-allemands, est davantage tourné vers les entreprises, il s’agit néanmoins d’un service d’hébergement et de traitement qui pourra être employé par des acteurs européens, par exemple dans le secteur des données médicales ou du streaming de contenus culturels, services dont bénéficieront in fine les citoyen.ne.s, en lieu et place des solutions proposées notamment par les Gafam.

Au troisième niveau, il y a nous. À nouvelles techniques, nouveaux savoir-faire, et la capacité d’autonomie des citoyen.ne.s peut par exemple être renforcée en diffusant massivement la « littératie numérique », cet ensemble de compétences et de connaissances liées aux usages digitaux, permettant d’en comprendre les modes de fonctionnement et d’en saisir les enjeux avec une distance critique.

Ces trois échelons soulignent autant la multiplicité des acteurs impliqués, que la nécessité de combiner des échelles individuelles et collectives dans l’éventail des moyens d’agir. Ils illustrent également l’importance de considérer ces questions au-delà du seul déploiement de propositions techniques, qui seraient sans aucun doute insuffisantes. Alors que l’arrivée de la 5G annonce l’entrée dans une nouvelle ère de dématérialisation, la question de la place à donner aux technologies est plus que jamais au cœur du débat sur ce que chacun.e considèrera comme le meilleur des mondes…

 

  • Olivier Tesquet, À la trace : enquête sur les nouveaux territoires de la surveillance, Paris, Premier Parallèle, 2020