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La dynamique associative aux Minguettes depuis la marche pour l'égalité

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Militant de la marche pour l’égalité (les Minguettes 1983) et étudiant à l’Institut des Sciences Sociales Appliquées (ISSA) de l’Université Catholique de Lyon.

Interview de Yaya CAMARA

<< La France, c'est comme une mobylette, il faut du mélange pour la faire avancer. >>.

Interview de Yaya Camara, militant de la marche pour l’égalité (les Minguettes 1983) et étudiant à l’Institut des Sciences Sociales Appliquées (ISSA) de l’Université Catholique de Lyon. 

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Date : 27/08/2008

Vous avez participé à la marche pour l’égalité en 1983, quel souvenir gardez-vous de cette période ?

Je garde de cette marche pour l'égalité un souvenir inoubliable. J’avais le sentiment d’exister, de pouvoir agir. Enfin on pouvait dire que les choses pouvaient changer par l'action politique, que l'égalité des chances existait, que, par le biais de l'école, on pouvait "réussir", que chacun avait sa place. "Personne n'est de trop en France", la fameuse phrase du Président  Mitterand prenait une résonance toute particulière. L’école allait conduire à l’égalité, à diplôme égal, on aurait les mêmes chances. Il ne fallait plus parler d'intégration pour les enfants issus de l'immigration nés en France et qui ont été de la maternelle au collège avec les enfants français de "souche". En parlant de Noah, il ne fallait plus dire "le Français d'origine camerounaise" quand il perdait un match. Notre slogan de l'époque avait du sens : "La France, c'est comme une mobylette, il faut du mélange pour la faire avancer".

Comment un étudiant de l’Institut des Sciences Sociales Appliquées (ISSA) de l’Université Catholique de Lyon, fraîchement arrivé en France et à Lyon, se retrouve-t-il aux Minguettes, militant de la marche pour l’égalité ?

Je militais particulièrement pour les droits de l'homme, et plus précisément contre la politique raciste en Afrique du sud

Avant la marche pour l’égalité, j’étais déjà un militant. Je militais particulièrement pour les droits de l'homme, et plus précisément contre la politique raciste en Afrique du sud et pour la libération de Mandela. En fait, j’étais militant avant d’être étudiant, j'avais déjà la fibre du militantisme avant de m'inscrire à l'ISSA. Lorsque je suis arrivé du Sénégal en 1981, j’ai d’abord été hébergé chez un ami à la Croix Rousse et j’ai cherché, non sans difficultés, un hébergement. Je l’ai trouvé aux Minguettes, c’est là où, pour les étrangers, c’était le plus facile de trouver une chambre. J'ai donc habité au foyer Sonacotra de la Darnaise, un des quartiers de la ZUP des Minguettes, et je m'intéressais à la vie de la cité.
Les contacts et les connaissances se faisaient principalement dans le bus, pendant les trajets qui étaient très longs. Et comme dans les banlieues, contrairement aux arrondissements de centre-ville, le contact se faisait très facilement et les "attroupements" ne choquaient personne, tout le monde pouvait participer aux mobilisations. Par ailleurs, j’ai retrouvé là quelques Sénégalais, assez isolés comme moi, et nous formions comme une famille, une petite bande qui s’entraidait.

Très rapidement, j’ai intégré l’AESF, l’Association des Etudiants Sénégalais Français dont j’ai été le secrétaire général de la section de Lyon, puis la fédération des étrangers d’Afrique. À l’ISSA, j’ai également rencontré des Kanaks qui habitaient aussi aux Minguettes, non pas en foyer, mais dans de vrais logements auxquels ils avaient pu accéder puisqu’ils étaient français, et qui militaient pour l’indépendance de leur île. Il faut dire que, comme l’indépendantiste Jean-Marie Tjibaou avait fait ses études à l’ISSA, notre école était très connue en Nouvelle-Calédonie, et elle accueillait à l’époque de nombreux étudiants kanaks. Je baignais donc dans cet esprit de lutte et c’est tout naturellement que j’ai rejoint la marche pour l’égalité.

Qui a permis qu’une telle mobilisation pacifique soit possible ?

Toutes les personnes, connues ou simples militants, étaient dans un état d’esprit certes de revendication, mais tout à fait pacifique tant l’espoir était grand, tant la dynamique semblait partie dans le bon sens, tant ce souci d’égalité semblait partagé. De nombreuses personnalités se sont mobilisées dans cet esprit de revendication pacifique.
C’est ainsi que j'ai pu rencontré et milité avec le père Delorme, Julien Dray, David Assouline, le secrétaire général du FLNKS en France, Toumi Djaïda l'ex-dirigeant de la marche pour l'égalité, et non de la marche des beurs, Harlem Désir ou Fodé Sylla qui s’investiront pleinement dans l’association SOS Racisme, Jean-Pierre Cot (ancien ministre de la coopération qui, en désaccord avec la politique africaine du Président Mitterrand, venait de démissionner). Il faut se souvenir qu’à l’époque, en France, et à Lyon en particulier, il n’y avait pas de boulanger, ni de serveur, ni de chauffeur de bus noirs. 1983 : ce n’est pas si vieux !

Après le succès de la marche, avez-vous poursuivi d’autres actions militantes aux Minguettes ou ailleurs ?

Après le "succès" de la marche, on a poursuivi d'autres actions comme la création du JALB "Jeunes Arabes de Lyon et Banlieues" ou celle d’AC le chômage. J’ai continué également à militer avec le FNLKS, SOS racisme, le droit au logement, notamment pour l’égalité entre étudiants français et étudiants étrangers, les sans papiers ou encore les réfugiés.

Les personnalités que vous avez rencontrées à cette occasion sont-elles encore influentes, et avez-vous gardé des liens avec certaines d’entre elles ?

Il est vrai que cette marche nous a permis d’approcher de nombreuses personnes que nous n’aurions jamais eu l’occasion de rencontrer. La plus belle rencontre est probablement celle de Philippe Léotard qui nous appelait " Ho, les Français des sous-sols !" et ce pour deux raisons. La première, parce que nous travaillions comme pompistes à la station d’essence dans le parking souterrain de la place Bellecour, et l’autre parce que, nous les Noirs, nous étions les Français d’en bas. Aujourd’hui, pour la plupart, elles ne sont pas vraiment influentes. Certes Yannick Noah fait passer des messages de tolérance et agit à travers ses associations, mais il n’est pas dans la lutte, il ne se bat pas. Et les autres, devenus des politiciens, font toujours de beaux discours, mais ils ont plus utilisé les blacks pour leurs  intérêts personnels : je suis avec eux, mais je ne mange pas à la même table ! 

Avec le recul, quel bilan faîtes-vous de cette dynamique militante ?

Après tout ce temps de militantisme, nous constatons qu'il n'y a pas grand-chose de changé pour certains comme Toumi et les autres qui croyaient aux valeurs de la République. Ils se sont sentis floués et ne veulent plus entendre parler de politique. Certains de ces jeunes ont trouvé leur voix dans la religion. D’autres, qui pourtant étaient  brillants à l'école, ont basculé dans la délinquance et la violence par manque de repères. Khaled Kelkal en est un triste exemple.

À votre avis, où en est la dynamique militante ou associative aujourd’hui et pensez-vous que de nouveaux acteurs aient pris le relais de l’action militante dans ce quartier ?

Le problème est celui de la prise en compte et de la reconnaissance des jeunes originaires de l’Afrique du Nord et des Noirs.

Je ne sais pas si les événements des Minguettes ont contribué à la mise en oeuvre des premiers dispositifs de politique de la ville. En tout cas, ils ont permis de penser que l'Etat ne pouvait pas tout faire et qu’il fallait faire confiance aux associations. Mais là aussi, il faut relativiser. Si certaines maisons de quartier ont bien fonctionné et généré des dynamiques dans un sens constructif, d’autres ont produit des effets inverses.
En 1983, j’étais animateur dans une des trois maisons de quartiers de Rillieux, celle des "Arabes et des Noirs". Les deux autres accueillaient, l’une principalement des Français blancs, et l’autre des Blancs et des Chinois. Elles dépendaient toutes de la municipalité, mais elles n’étaient pas traitées de la même façon. La nôtre disposait de moyens bien moins importants, fonctionnait qu’avec des animateurs noirs ou Arabes, et ressemblait plus à une garderie qu’à un centre d’animation. Petit à petit elle est devenue, non plus un lieu culturel, mais un lieu cultuel. Le problème est celui de la prise en compte et de la reconnaissance des jeunes originaires de l’Afrique du Nord et des Noirs. Ils n’ont jamais été réellement écoutés et donc compris. Les élus, les sociologues, les professionnels de la ville, tous ces experts du dimanche, n’ont jamais pris le temps d’écouter pour vraiment connaître et comprendre les phénomènes de discrimination et de fait, ils l’ont entretenu, voire renforcée. Aujourd’hui encore, les Arabes et les Noirs sont plus souvent vigiles, placés devant les portes des collectivités locales pour surveiller les entrées, mais pas pour participer à la réflexion ou aux décisions, alors que nombre d’entre eux ont bac + 4 ou +5. C’est le cas notamment des étudiants africains de l’ISSA que nous étions. Où est l’égalité des chances ?