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Point de vue : Anne Grumet, du mouvement HF

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Portrait d'Anne Grumet
© DR
Membre du Haut Conseil à l’Égalité

Interview de Anne Grumet

Cet entretien a été mené dans le cadre d’un état des lieux des revendications portées par les associations du territoire de la métropole lyonnaise, en lien avec les questions de genre, d’égalité femmes/hommes et des droits des LGBTQI+.

Cette série d’interviews, qui compile des points de vue parfois opposés, est disponible sur Millénaire 3 au sein de notre chantier Égalité Femmes/Hommes. 

Anne Grumet, membre du Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes (HCE) a participé en 2009 à la création, à Lyon, de HF Rhône-Alpes, point de départ du Mouvement HF dans les arts et la culture, dont elle est aujourd’hui présidente.

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Date : 08/05/2020

Quel est votre parcours militant, et pourquoi avoir créé une association pour l’égalité entre les hommes et les femmes dans le secteur culturel ?

J'ai toujours été extrêmement intéressée par la question de l'égalité hommes-femmes. Je réfléchissais à la question de la place des femmes en politique, à une époque, il y une trentaine d'années, où les femmes n'avaient aucune place. Elles n’en ont guère plus aujourd'hui. En cette période de crise liée au Covid-19, regardez ne serait-ce que visuellement, les images de ceux qui parlent de la crise, de l’épidémie, du confinement, du déconfinement : on ne voit que des hommes, en particulier à la télévision ! C’est une image frappante du plafond de verre. Les femmes sont partout, on le sait bien. Elles sont caissières (80%), elles sont médecins à l’hôpital (50%), elles sont infirmières (90%). Mais sur l'image, sur la photo, elles sont complètement absentes. Autour du président de la République, des ministres hommes, des scientifiques hommes, etc. Le HCE vient de produire un communiqué sur l'absence des femmes dans les médias et parmi les experts en ce temps de crise. Et le Mouvement HF appelle à un plan d’urgence pour soutenir les femmes dans le secteur des arts et de la culture, parce que la crise les impacts de manière plus spécifique (communiqué du 30 avril 2020). Je referme la parenthèse. A un moment donné, un croisement s’est fait entre ma vie professionnelle et ma vie militante, alors que je m’interrogeais sur la place des femmes dans la culture, sans avoir ni les mots pour qualifier la situation, ni surtout les données suffisantes. C’est alors, en 2006, qu’une inspectrice du ministère de la Culture, Reine Prat, qui avait été chargée de faire un diagnostic sur la place des femmes dans le spectacle vivant, a rendu son rapport.

Ce rapport de 2006 a-t-il été un point de départ pour le Mouvement HF ?

En le comparant avec d'autres secteur d’activités de l'Etat, elle montre que le secteur culturel est moins égalitaire que l'armée et la police, qui ont mis en place des politiques paritaires.

Oui, ce rapport est l'acte de naissance de l'association HF Hommes-Femmes, qui milite dans le domaine de la culture pour l’égalité entre les femmes et hommes. Le rapport a fait l’effet d’une bombe, parce que Reine Prat a enfin objectivé la situation. Chiffres à l’appui, elle nous apprend que c’est une catastrophe : exemple parmi mille, 5% des musiques que nous entendons à la radio, sur nos chaines, les musiques de film, de théâtre, ou jouées par nos opéras et nos orchestres, sont écrites par des femmes. Son constat épouvantable, remue le monde culturel, car personne ne s’attendait à ça. En le comparant avec d'autres secteur d’activités de l'Etat, elle montre que le secteur culturel est moins égalitaire que l'armée et la police, qui ont mis en place des politiques paritaires. Un deuxième rapport, en 2009, montre qu'il n'y a eu aucune amélioration, malgré un début d’intérêt du ministère de la Culture.

Pouvez-vous expliquer comment, la stupéfaction passée, des personnes décident de se mobiliser, et que l’on passe ainsi de rapports d’expert à un mouvement associatif ?

Reine Prat est venue présenter officiellement son rapport à la Direction Régionale des Affaires Culturelles (DRAC) Rhône-Alpes. A cette occasion, un certain nombre de femmes, artistes, comédiennes, metteuses en scène, professionnelles dans le domaine culturel — à l’époque j’étais directrice du pôle culture de la Ville de Lyon — l’ont rencontrée, une discussion s’est engagée. Nous, des femmes et quelques hommes, nous sommes demandés ce que l’on faisait de cela. Le mouvement HF est né à Lyon, en 2009, du sentiment qu’il fallait absolument avancer. Pour commencer, nous avons choisi le travail pédagogique, pour alerter, et essayer de susciter une prise de conscience. D’autres collectifs se sont créés en France. Aujourd’hui il existe neuf collectifs HF, dans 9 régions, chapeautés par une fédération, le Mouvement HF.

Quelles ont été les étapes de l’action de HF, avec quels résultats ?

Il y a eu plusieurs séquences. Pendant trois ans nous avons diffusé les chiffres, fait connaître le rapport, rencontré des gens. Mais au bout de ces trois ans de pédagogie, il a fallu se rendre à l’évidence : rien ne bougeait. Nous avons alors amorcé une deuxième séquence, et monté les États généraux de l’égalité femmes/Hommes dans les arts et la culture, en 2016. Cet événement très important a eu lieu au théâtre des Célestins à Lyon, rempli pour l’occasion. Les structures culturelles étaient invitées à s’engager dans une « Saison égalité HF dans les arts et la culture ». Nous les avons appelées à faire un état des lieux, à compter, à voir où elles en étaient en cette année zéro, le principe étant qu’elles se donnent trois ans pour progresser. Des structures ont adhéré au projet. Trois ans après, au moment du bilan, rien n’avait changé. Au sein du mouvement HF, on s’est dit : attention, la pédagogie seule ne sert à rien ; la concertation et le partenariat avec les structures culturelles seuls ne changent rien. Il faut passer à une troisième séquence d’engagement militant, en reconnaissant que cette question systémique est bien une question de politique culturelle. Il fallait donc en passer par une étape bien plus politique, et travailler avec les politiques pour qu’ils fassent de cette dimension de l’égalité HF une priorité de leur action et qu’ils la traduisent par des décisions.

Comment convaincre ceux qui fabriquent les politiques culturelles de changer ?

Dès lors que les politiques publiques sont financées par l’impôt, l’argent public doit être le levier d’une politique égalitaire, et non, comme c’est encore largement le cas, le levier de discriminations et d’inégalités.

La culture est un secteur extrêmement financé par l’impôt. 20 milliards d'euros de budget de l’Etat et des collectivités territoriales vont chaque année à la culture, via des subventions, des aides diverses, bourses, commandes, etc. Ces 20 milliards, c’est de l’impôt, donc c’est un vrai problème démocratique s’ils sont mal redistribués. Nous questionnons alors les collectivités publiques en leur disant : vous engagez de l’argent public. Il n’est pas vertueux dès lors qu’il subventionne le secteur culturel sur une base inégalitaire. Durant cette troisième séquence, nous avons compris que l’on pouvait de cette manière « convaincre » le politique. Dès lors que les politiques publiques sont financées par l’impôt, l’argent public doit être le levier d’une politique égalitaire, et non, comme c’est encore largement le cas, le levier de discriminations et d’inégalités.

En quoi l’argument du caractère vertueux du subventionnement public est-il plus efficace que d’autres ?

Nous posons toute une série de questions : la question d’inégalité d’accès aux lieux, la question d’inégalité d’accès à la direction des établissements, la question de l’inégalité d’accès aux moyens, puisque les moyens sont encore très accaparés par des projets dirigés par des hommes…

Il faut voir qu’entre-temps notre pensée s’est peaufinée, suite à un certain nombre de rapports, notamment celui du HCE en 2018. Avant 2016, ce Haut conseil, qui est une structure nationale chargée d’expertiser toutes les politiques publiques à l’aune de l’égalité, n’avait jamais abordé la question culturelle. Cette année-là, le HCE repère deux membres du Mouvement HF — Stéphane Frimat, un collègue des Hauts-de-France, et moi-même — et nous demande d’y travailler la question culturelle. L’un et l’autre sommes nommés par le Premier ministre. Je suis actuellement membre experte du HCE, en charge d’intégrer la question culturelle à son expertise. Avec Stéphane Frimat, nous réalisons un rapport, présenté en 2018 au ministre de la culture, Françoise Nyssen, puis à son successeur Franck Riester : « Inégalités entre les femmes et les hommes dans les arts et la culture. Acte II : Après 10 ans de constats, le temps de l’action ». Nous appelons à reconnaître que l’égalité femmes-hommes est un combat politique et culturel. En tirant le fil de cette pelote nous posons toute une série de questions : la question d’inégalité d’accès aux lieux, la question d’inégalité d’accès à la direction des établissements, la question de l’inégalité d’accès aux moyens, puisque les moyens sont encore très accaparés par des projets dirigés par des hommes… Nous disons que la moitié de l’humanité n’est pas représentée dans la direction artistique et culturelle de notre pays, et que cela pose problème. Ce secteur n’échappe pas au phénomène du plafond de verre observé ailleurs.

On aurait pu penser que le secteur culturel est plus égalitaire que d’autres, parce qu’il a l’image d’être à l’avant-garde des combats de société.

Les inégalités entre les hommes et les femmes s’observent dans tous les secteurs artistiques et culturels, tous domaines confondus, y compris les secteurs les plus « jeunes » d’apparence comme les musiques actuelles.

Oui c’est un secteur a priori moins conservateur que d’autre, un secteur a priori plus ouvert que d’autres, un peu donneur de leçons, mais qui ne se les applique pas. Les inégalités entre les hommes et les femmes s’observent dans tous les secteurs artistiques et culturels, tous domaines confondus, y compris les secteurs les plus « jeunes » d’apparence comme les musiques actuelles. Dans les écoles de formation en France et dans les formations supérieures dans le domaine du cinéma, du théâtre, du patrimoine, les jeunes femmes sont bien présentes, et sont en moyenne un peu plus de 50% des effectifs. Dans les écoles du patrimoine, elles forment 80% des effectifs. Elles sont formées, mais ensuite ce sont les hommes qui dirigent les établissements. Quand les femmes dirigent, elles le font avec un salaire qui est de l’ordre de 10% inférieur à celui des hommes, et avec moins de moyens. Et elles dirigent les petits établissements, qui ont des petits budgets. Les hommes dirigent les grandes entreprises de la culture, les blockbusters, les équivalents du CAC 40… 

Les stéréotypes de genre transmis par la socialisation interviennent-ils dans ces inégalités, en poussant les hommes à davantage oser, se mettre en avant ?

Oui, le secteur culturel est extrêmement stéréotypé, avec une organisation genrée des métiers. Les métiers techniques sont encore à 75% tenus par des hommes, alors que les métiers du care — script, maquillage, coiffure et habillage dans le cinéma par exemple — sont à 90% exercés par des femmes. Cette distribution genrée des métiers engendre une difficulté tant pour les garçons que pour les filles à passer d’une famille de métiers à une autre. Là où les choses sont très graves, en termes de stéréotypes, c’est que les écoles et formation transmettent et reproduisent ces stéréotypes dans les organisations. C’est là-dessus aussi que nous travaillons à HF. Si je regarde la distribution des disciplines artistiques dans un conservatoire de musique, par exemple au Conservatoire Régional de Lyon, le CRR, j’observe qu’il y a 69% de filles et 31% de garçons, tous cycles confondus. Les filles forment moins de 20% des classes de percussions, moins de 40% des classes de cuivre, et elles deviennent majoritaires dans les classes des bois, forment 60% des classes des cordes, et presque 85% des classes de danse. Les écoles reproduisent bien une distribution genrée, avec les bois et cordes pour les filles, les percussions et cuivres pour les garçons. Au niveau des enseignants au Conservatoire de Lyon, il n’y a aucune femme professeur de cuivre, par contre il y a presque 70% de femmes professeurs de cordes, et ainsi de suite. Tout cela est terrible en terme de déterminisme, parce que si les gamins dans un conservatoire, à l’âge de 12,13,14 ans sont dans une telle organisation genrée, et qu’ils font ensuite de la musique leur métier, ils le feront en fonction de cette première répartition.

Vous avez parlé de l’échec des premières séquences (pédagogie et partenariat) de l’action du Mouvement HF, quels sont les résultats de la troisième phase ?

Il y a donc à faire un travail de réhabilitation de la place des femmes dans l'histoire des arts.

À partir de la troisième étape, nous choisissons trois axes d’engagement :

- Premièrement l’accès égalitaire des hommes et des femmes aux postes de direction et aux moyens de production ; 

- Deuxièmement, la lutte contre les violences sexuelles et sexistes, extrêmement présentes dans le champ culturel, et qui ont la particularité d’être déniées ou pire, considérées comme faisant partie du jeu ; 

- Troisièmement, travailler la question du matrimoine, et réhabiliter la présence des femmes dans l’histoire des arts.

Les femmes ont toujours été présentes mais les siècles passés ont organisé une invisibilisation des femmes qui se perpétue aujourd’hui. On nous dit régulièrement, « on veut bien programmer des femmes au théâtre, mais il n’y a pas de femmes autrices de théâtre ». C’est faux. Aurore Evin, une universitaire et metteuse en scène qui est membre de HF a réalisé un travail de recherche sur les femmes autrices de théâtre. Par des archives, elle a retrouvé plus de 3000 œuvres écrites par des femmes depuis le Moyen-Age. Elle s’est rendue compte aussi qu’à l’époque de Molière par exemple, ces textes étaient joués, et avaient un grand succès. L’histoire les a ensuite invisibilités. Il y a donc à faire un travail de réhabilitation de la place des femmes dans l'histoire des arts.

Le Mouvement HF contribue aux Journées du matrimoine, chaque année en septembre depuis plusieurs années, sur le modèle des Journées Européennes du Patrimoine. Mais d’où vient ce mot matrimoine ?

Matrimoine et autrice sont deux mots qui existaient au Moyen-Age et qui ont ensuite disparu, parce qu’il fallait invisibiliser les femmes dans l’histoire des arts. Le patrimoine est l’héritage venant des pères, le matrimoine est le patrimoine issu des mères, l’héritage des mères. Les pays anglo-saxons ont fondu ces deux notions avec le mot heritage. Quand nous parlons de patrimoine, nous coupons l’une des branches de notre histoire. Au Moyen-Age également, les femmes étaient autrices de théâtre, mais petit à petit ce mot a disparu au profit d’auteur. Nous cherchons à faire requalifier les Journées européennes du patrimoine, en Journées européennes du patrimoine et du matrimoine. C’est difficile.

En matière de distribution des aides publiques au secteur culturel, portez-vous des demandes auprès des collectivités locales, à commencer par la Métropole de Lyon ?

Le principal moyen pour avancer, et que nous cherchons à utiliser à toutes les échelles de territoire, Etat et collectivités territoriales, est celui de l’éga-conditionnalité des aides publiques. C’est tout simple, cela consiste à conditionner toute aide publique à un engagement sur l’égalité. Je dis bien, toute aide publique : si la Métropole de Lyon l’appliquait à partir de ses compétences, cela concernerait les travaux dans des parcs et jardins, les dénominations des collèges, les subventions culturelles, les subventions aux clubs sportifs, en veillant à ce qu’il y ait une promotion du sport féminin, et ainsi de suite. Aujourd’hui, toutes les subventions dans la culture de la part de de la Métropole devraient être éga-conditionnalisées. 

Quelle est la procédure pour conditionnaliser ainsi les aides publiques ?

La première étape consiste à lister les structures aidées en matière culturelle. C’est ce que le mouvement HF fait avec l’Etat en ce moment. La Métropole pourrait faire exactement la même chose. Il faut ensuite choisir une année zéro, pour savoir quelle est la situation de départ de chaque entreprise ou institution : la situation de l’Opéra de Lyon, la situation de la Biennale de la Danse, la situation du Conservatoire, la situation de tel et tel orchestre. Ces données sont disponibles, parce qu’elles leur sont demandées par la DRAC. Ensuite, il faut faire rentrer la dimension égalité dans la convention d'objectifs et de moyens qui lie cette structure à la Métropole. Toutes les structures culturelles aidées par la Métropole — la Biennale de la Danse, la Biennale d’Art Contemporain, les Nuits sonores, les Nuits de Fourvière, etc. — lui sont liées par une telle convention, soit bilatérale, soit multipartite. Sur la durée de la convention, qui est d’en général de trois ans, on évalue l’indice de progression. On se met d’accord parce qu’il s’agit d’un partenariat, sur cet indice. Nous prônons 5% d’augmentation par an pour les structures ayant une politique égalitaire déjà un peu amorcée, 10% pour les structures qui n’ont pas de politique d’égalité et dont les résultats laissent pour le moins à désirer, en particulier dans le domaine musical.

Une collectivité pourrait-elle être prête à jouer sur ce levier du financement ?

C'est comme l'arrivée des femmes en politique : il a fallu, par la loi, obliger les partis politiques à mettre des femmes sur leurs listes.

Oui je le pense, et c’est une technique très efficace. Je vous donne un exemple. L’enquête « Situation actuelle de la parité » est réalisée par la DRAC Auvergne-Rhône-Alpes. Lors de la troisième année d'enquête, la DRAC a écrit aux structures pour leur demander leurs chiffres. Seules 40% des structures ont répondu. Ne pas répondre à un courrier de la DRAC, alors qu'elles avaient répondu l'année précédente à l’enquête, signifiait qu'elles n'en avaient rien à faire, pour le dire vulgairement. Après une réflexion, la DRAC a eu le courage de produire un courrier, indiquant : « en l’absence de réponse, on ne vous versera pas la seconde tranche de votre subvention ». Le résultat ne n’est pas fait attendre : toutes les structures ont répondu et donné leurs chiffres. Cela signifie que pour mettre en œuvre une politique d'égalité hommes-femmes, il n'y a que l'injonction politique. Sinon cela ne se fera pas. Puisque cela ne fonctionne que comme ça, et bien allons-y ! C'est comme l'arrivée des femmes en politique : il a fallu, par la loi, obliger les partis politiques à mettre des femmes sur leurs listes. Leur dire, si vous ne le faites pas, vous payerez. Certains partis d’ailleurs préfèrent payer plutôt que de mettre des femmes sur les listes… C'est d’ailleurs une honte.

Outre la conditionnalité, cela revient aussi à une variabilité des financements en fonction de la réalisation des objectifs d’égalité.

Pour avancer, il faut lier les aides publiques à la réalisation d’objectifs en matière d’égalité hommes-femmes, et utiliser les conventions d'objectifs et de moyens pour cela. Nous avons des données extrêmement précises qui permettent d’évaluer chaque année l’action menée. Si une structure n’a pas rempli ces objectifs, on peut imaginer qu’elle ait -5% sur un volet de l’aide. On peut aussi utiliser la technique du « bonus ». Le ministère de la Culture le fait actuellement pour le cinéma, à la suite des préconisations du HCE. La production d’un film long-métrage bénéficie d’un bonus de 15% sur l’aide sélective du CNC, si parmi les principaux métiers à la direction du film (production, réalisation, etc.), les équipes sont paritaires. Ce bonus encourage le recrutement des femmes cheffes de poste, il permet d’encourager la parité dans les équipes, et évite de recourir à un quota. Selon un bilan publié en novembre 2019, 22% des films d’initiative française ont bénéficié de ce bonus, contre 15% en 2018. Plus largement, le ministère de la Culture a une feuille de route égalité 2019-2022 extrêmement bien faite, qui reste à appliquer.

Comment faites-vous pour résoudre la question du plafond de verre ?

Le ministre de la Culture a récemment fait annuler le recrutement du TNP de Villeurbanne. Au moment de la succession Christian Schiaretti au TNP, sur la short-list, il y avait un seul nom de femmes pour 6 noms d’hommes. En apprenant cela, on s’est dit à HF que ce n’était pas possible, sachant qu’une circulaire ministérielle demande la parité des short-list pour les candidatures aux établissement labellisés par l’Etat, comme les centres dramatiques nationaux (CDN) et les scènes nationales. Dans l’un des plus grands CDN de France, symbolique au niveau de la décentralisation et de la démocratisation culturelle, comment accepter ce non-respect de la parité sur la short list ! Nous sommes intervenus, dans notre rôle de lanceur d’alerte, et le ministère, en toute conviction, a ajourné le recrutement, relancé la procédure, et imposé en l’occurrence de refaire la short list.

C’est intéressant, parce que cela atteste que malgré sa volonté à agir, le ministère de la Culture a besoin de la société civile. Demandez-vous l’éga-conditionnalité des aides pour les établissements culturels soutenus par la Métropole ?

Oui, nous demandons l’éga-conditionnalité, de manière à ce que toute aide apportée par la Métropole soient conditionnées à une politique d’égalité. Nous avons eu l’occasion d’en discuter avec le président David Kimelfeld, ainsi qu’avec Myriam Picot, vice-présidente déléguée à la culture. Nos demandes portent sur le champ culturel, mais je rêverais que l’éga-conditionnalité s’applique à toutes les politiques de la Métropole !

Pour cela, de quoi avez-vous besoin ? D’une évolution de la loi ? D’outils ?

Non, nous avons tout ce qu’il faut sur le plan législatif, nous avons juste besoin que les politiques changent. Cela rejoint notre deuxième demande : que la gouvernance de la métropole, dans tous ses organismes, soit paritaire. Si on veut engager une égalité hommes-femmes, il faut la parité dans la gouvernance, sinon elle ne se fera jamais. Il faut que tous les organismes de la Métropole, du Conseil de la Métropole au Conseil de développement — mais je ne les connais pas tous —, soient paritaires. Que des femmes en soient présidentes. C’est à partir de là que la volonté politique va changer. Mais je sais que l’actuel président est sensible à cette question, qu’il est vigilant à l’existence d’une gouvernance égalitaire. Le Comité qu’il vient de mettre en place sur le Covid est mixte me semble-t-il.

La mise en place de ces mesures d’éga-conditionnalité dépend-elle beaucoup des élus ?

Oui, les élus ont un rôle important. De notre côté nous avons toutes les études pour les convaincre, et les outils existent. En matière d’études, le ministère de la Culture lui-même s’est doté voilà quelques années d’un Observatoire de l’égalité entre les femmes et les hommes. Tous les ans il édite une plaquette complète sur la situation de l’égalité entre les femmes et les hommes. En Auvergne Rhône-Alpes une enquête annuelle donne aussi la situation en matière de parité. Secteur par secteur, on peut savoir où nous en sommes. Nous avons donc tout ce qu’il faut pour pointer les problèmes aux élus, grâce à l’objectivation chiffrée. Cela vient dissiper leur sentiment illusoire d’égalité dans le champ culturel, qui pourrait empêcher d’agir.

Si les chiffres indiquent que les femmes bien plus que les hommes forment le public de la culture, et donc bénéficient d’une aide payée par les impôts, serait-ce un problème pour HF ? Qui justifierait d’agir pour que les publics soient plus masculins ?

Il est incroyable de constater qu’un système inégalitaire, où les hommes occupent les positions dominantes, produit des spectatrices.

Dans le spectacle vivant, le public est formé surtout de spectatrices. Les publics de la culture sont féminins à 70%. Oui, je serais favorable à la mise en place de politiques marketing ou tarifaires. On pourrait imaginer dans le cadre d’une campagne humoristique d’information sur les inégalités et les violences sexuelles et sexistes, qu’un homme qui accompagne une femme à un spectacle paye sa place à moitié prix. Il est incroyable de constater qu’un système inégalitaire, où les hommes occupent les positions dominantes, produit des spectatrices. Le public du festival d’Avignon, c’est à 80% des femmes

La lutte contre les violences sexuelles et sexistes est l’un de vos axes. Comment agir dans ce domaine ?

À HF nous sommes en capacité de dire des choses sur le sujet, mais nous ne sommes pas armés pour agir, ni sur le plan juridique, ni en organisant des consultations, comme le font des associations amies (CIDFF, etc.). Ce que nous disons, c’est que les violences sexuelles et sexistes sont très nombreuses dans le domaine de la culture. Actuellement, quatre signalements par semaine arrivent au ministère de la Culture, c’est énorme. Le ministre s’est engagé à mettre en place une cellule d’écoute ouverte 24 h/24, 7j /7. Nous veillerons à HF à ce qu’elle démarre et à faire en sorte qu’elle se déploie à l’échelle nationale. A l’échelle territoriale, il est important dans les conventions d’objectifs et de moyens signées entre la Métropole et les établissements culturels, il y ait l’obligation que chaque établissement se dote d’une charte d’égalité. C’est en cours. Et que dans chaque établissement, soit prise en compte la question des violences sexuelles et sexistes, avec une adaptation à la spécificité de chaque établissement. Et la mise en place soit d’un référent, soit d’un lien avec une structure compétente, de manière à ce qu’une femme victime de violence puisse s’exprimer en dehors de son lieu d’exercice.

Vous luttez contre les inégalités hommes-femmes dans la culture, mais êtes-vous également attentifs à HF aux inégalités et discriminations qui touchent les LGBT ?

Les inégalités hommes-femmes sont la matrice des inégalités et des discriminations de genre

Les inégalités hommes-femmes sont la matrice des inégalités et des discriminations de genre. A travers ce prisme, nous prenons en compte la situation des femmes racisées, la situation des femmes LGBT, la situation des femmes handicapées. Toutes ces discriminations font partie du combat féministe.

 

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