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Les apports de la psychologie sociale

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Chercheur

Interview de Markus BRAUER

<< Contrairement à ce qui se passe en France, à l’étranger, les acteurs sociaux, les responsables politiques, les institutions font souvent appel aux psychologues sociaux puisqu’ils étudient ce qui les préoccupe : le comportement humain ! >>.

Propos recueillis par Sylvie Mauris-Demourioux le 20 avril 2011.

Après des études de psychologie en France et aux Etats-Unis, Markus Brauer enseigne à l'Université de Constance en Allemagne avant d’intégrer le LAPSCO en 1997. Ses principaux sujets de recherche portent sur la catégorisation sociale (les stéréotypes, l'ethnocentrisme, l'influence du pouvoir sur les perceptions intergroupes, etc.), la différentiation intra-groupe (les pressions normatives dans les groupes restreints, la gestion des membres déviants, etc.) et le contrôle social (les réactions des gens face à des incivilités et d'autres comportements contre-normatifs, etc.).
Il nous donne ici sa vision de la psychologie sociale, de ses évolutions et souligne les apports encore trop souvent méconnus de cette discipline pour aborder les problématiques d’usage et de comportements des citoyens auxquelles les collectivités sont confrontées.

Quelle définition donneriez-vous de la psychologie sociale ?

La psychologie sociale étudie le comportement humain et les processus mentaux dans leurs composantes sociales. Elle s’intéresse à l’influence d’autrui, personnes réellement présentes ou personnes imaginaires, à l’influence de la publicité et des campagnes de sensibilisation sur ce qui se passe dans la tête des gens dans la mesure où ces  processus mentaux ont des conséquences sur les comportements. Cependant, la consistance entre attitudes et comportements n’est pas forcément parfaite. De bonnes idées ne mènent pas nécessairement à de bons comportements. L’exemple classique est le don de sang : plein de gens sont pour mais peu donnent.

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Date : 19/04/2011

Quels sont les sujets les plus traités à l’heure actuelle ?

Les sujets abordés sont très vastes. Tout d’abord, c‘est tout le domaine des relations interpersonnelles qu’elles soient professionnelles, amicales, amoureuses… Qui tombe amoureux de qui ? Qui se lie avec qui ? Quelles sont les variables qui vont permettre de prédire s’ils vont rester ensemble ou se séparer ? Qu’est ce qui est de la communication efficace ? Quelles sont les manières de parler pour résoudre un conflit possible ? Comment gérer une relation professionnelle ?, etc. Viennent ensuite les relations entre groupes, entre grandes catégories sociales. Très souvent nous agissons, non pas comme individu, mais comme membre d’un groupe. Par exemple, je suis allemand et dans certaines situations, ce qui va être saillant, c’est ce fait là. Je vais un peu agir en tant qu’allemand dans telle situation sociale. Je suis également un homme, donc dans certains cas, je vais agir en tant qu’homme, ou en tant que blanc et non pas comme Markus Bauer… Sont abordées ici toutes les questions liées à la manière dont nous percevons les autres, aux stéréotypes, aux préjugés, à la diversité. Cela permet de mieux comprendre les conflits en Irak, en ex-Yougoslavie, en Irlande du nord, en Palestine…  Elle s’intéresse aussi au travail en petit groupe de 4, 5, 8 personnes. Quelles sont les organisations qui amènent au meilleur résultat ? Qu’est-ce qui fait que des groupes prennent des bonnes décisions ou des mauvaises ? Par exemple, comment le groupe d’experts qui a autorisé le décollage de la navette Challenger a pu prendre une décision aussi néfaste ? Comment créer de la cohésion dans un groupe de travail ? Comment motiver les gens ?

Elle étudie le domaine de l’éducation, notamment de l’apprentissage scolaire. Une classe est un groupe social. Ce qui se passe dans la classe, les comparaisons ascendantes ou descendantes avec les autres élèves, la motivation, l’insécurité que les uns peuvent avoir par rapport autres, etc., influencent les performances académiques parfois autant que l’intelligence. Enfin, la psychologie sociale s’intéresse aux comportements et à la manière dont on amène les gens à adopter des comportements considérés comme souhaitables. Les recherches ont été très abondantes sur ce sujet et en grande partie reprises par les experts du marketing et de la publicité. Actuellement, l’intérêt se porte de plus en plus sur les comportements qui intéressent la communauté : comment inciter les gens à recycler, utiliser des transports publics, donner leurs organes, ne pas laisser leurs mégot sur la plage, ramasser les crottes de leurs chiens, faire face aux incivilités… En s’appuyant notamment sur la théorie des jeux, on essaie de mieux comprendre certains comportements comme le fait de profiter des autres. Prenons l’exemple d’un lac avec quatre pêcheurs. Si les quatre pêchent au maximum, il n’y aura plus de poisson et ils feront faillite. Chacun doit se limiter dans sa pêche pour le bien-être de tous et le sien. Si trois pêcheurs jouent le jeu, le quatrième peut tricher, justement parce que les autres jouent le jeu. Les gens ont une tendance naturelle à se comporter ainsi quand il y a un avantage personnel à ne pas respecter un accord mutuel ou les normes sociales. Mais si tout le monde le fait, c’est voué à l’échec ! Qu’est-ce qui incite les gens à jouer le jeu ou la carte personnelle ? C’est très intéressant de comprendre ce type de double lien notamment pour la question de la protection de l’environnement ou la mobilité. Si tous les autres recyclent et moi non, alors ça ne changera pas grand-chose… Qu’est ce qui m’incitera, moi, à recycler ou à moins utiliser ma voiture ?

En matière de prédiction des comportements, l’aide au recrutement est un autre aspect très demandé actuellement : détecter qui est le mieux adapté pour un poste précis, déterminer quels sont les facteurs qui nous permettent de prédire certains comportements souhaitables dans le cadre bien défini de l’entreprise…

Quelles ont été les principales ruptures conceptuelles et découvertes de la psychologie sociale ?

Au titre des grandes découvertes récentes, je pencherai pour la mesure implicite des attitudes et tout ce qui concerne les mesures physiologiques et l’imagerie cérébrale. Les émotions sont aussi la grande révolution du moment. Pendant longtemps, ces émotions ont été considérées comme un facteur perturbateur de notre raison. Elles étaient jugées dysfonctionnelles. Il s’est avéré, qu’au contraire, ceux qui ne savent pas traiter les informations émotionnelles de manière appropriée s’en sortent beaucoup moins bien, sont moins satisfait de leurs choix et décisions. Le concept d’intelligence émotionnelle s’est développé à la suite de ça et est très utilisé en matière de recrutement ? Ce quotient d’intelligence émotionnelle est beaucoup plus prédictif du succès professionnel que le QI classique ! On n’arrête pas de découvrir l’utilité et la fonctionnalité des émotions dans notre vie quotidienne, que ce soit pour les prises de décision individuelle, les relations avec autrui, la gestion des groupes, l’interprétation des expressions faciales d’autrui...

La théorie de l’engagement, domaine plus ancien, a été raffinée. Des progrès ont été faits sur la manière d’inciter les gens à adopter des comportements souhaitables. Comment peut-on amener des gens à faire des premiers pas, les inciter à s’engager, leur donner des feedback de formes différentes et au final changer leurs comportements ? Comment utiliser ces théories pour inciter les gens à vraiment changer ? Les travaux de Robert-Vincent Joule à Aix-en-Provence sont extraordinaires. Dernièrement, il a été sollicité par l’hôpital d’Aix-Marseille qui était confronté au manque de cornée. Comment amener les familles dont un membre venait de décéder à faire don de la cornée ? Il a établi un script basé sur les recherches théoriques en psychologie sociale et sur la théorie de l’engagement et a formé la personne chargée de l’appel téléphonique à la famille. Avec cette méthode, le pourcentage d’acceptation est passé de 10% à 45% ! Il est aussi intervenu auprès de jeunes pour essayer de réduire le nombre d’accidents de la route: comment les inciter à ne pas prendre la voiture quand ils sortent de boîtes de nuit soûls ? Il a obtenu de très bons résultats en impliquant les pompistes de la ville d’Aix et des alentours qui interpellaient chaque jeune prenant de l’essence, leur demandant de s’engager via un formulaire, de signer un auto collant déposé sur la fenêtre de la voiture…

Quelles sont les évolutions à venir ? 

C’est difficile à prédire mais je pense que les grandes ouvertures vont continuer à venir des neurosciences, des émotions et du comportement social. J’espère aussi que de plus en plus d’acteurs s’intéresseront aux travaux des psychologues sociaux qui ont plein de choses à dire ! Quand une campagne de sensibilisation est basée sur des travaux de psychologie sociale, elle est plus efficace et pourtant je suis toujours aussi surpris de constater l’absence de cette expertise ! Quand je regarde une énième campagne de sensibilisation, je sais tout de suite que cela ne peut pas marcher : elle viole toutes les règles de base sur le comportement humain et comme par hasard, ça ne marche pas ! C’est du gaspillage. Récemment, le laboratoire a participé à une campagne de sensibilisation en réalisant une affiche et en comparant son efficacité par rapport aux affiches de la Halde ou d’Acsé . Résultat ? Notre affiche est plus efficace que celles réalisées par les agences de communication, de marketing ou de publicité.

Percevez-vous une demande croissante des acteurs socio-économiques et/ou des collectivités ?

Oui, on passe de 0,01 à 0,03 ! Nous sommes plus sollicités parce que les collectivités réalisent qu’elles dépensent de l’argent pour rien et aimeraient bien comprendre pourquoi. Elles ont parfois l’idée de se tourner vers ceux qui font des recherches empiriques sur ces thèmes. Nous proposons des actions qu’il faut ensuite tester puis évaluer les résultats. L’évaluation une phase essentielle, trop souvent oubliée, comme le montrent les campagnes de sensibilisation qui s’enchainent sans succès. Notre travail s’inscrit dans la durée et peut s’étendre sur plusieurs années mais changer les comportements, les modes de vie, les mentalités demandent aussi du temps, voire des années. Un parent d’élève qui souhaite se réorganiser pour amener son enfant à vélo à l’école attendra sans doute la rentrée prochaine. Notre laboratoire travaille avec la ville d’Aix-en-Provence sur les incivilités. Sur ce même thème, j’anime des formations à destination des élus à l’Ecole normale supérieure de police de Saint-Cyr. Il est aussi vrai que très souvent les universitaires sont hésitants à faire de la recherche appliquée. Ils aiment bien rester dans leur petite bulle, mener les recherches au sein du laboratoire où tout est maitrisé. L’appliqué n’est pas considéré comme très intellectuel, cela ne fait pas avancer la carrière, n’assoit pas une réputation internationale. Pour un jeune maitre de conférences qui veut devenir professeur, travailler sur les transports publics n’est pas reconnu. Pourtant, le psychologue social doit confronter de temps en temps ses théories sur le comportement humain à la réalité, aux contraintes de terrain. C’est tout l’intérêt des travaux de R-V. Joule même s'ils ne constituent pas une révolution théorique majeure. Il est capable de donner des conseils très concrets sur ce qu’il faut faire, de les tester et les modifier si nécessaire.

La situation est-elle similaire à l’étranger ?

Non, c’est très différent. L’image de la psychologie en France est très mauvaise. Ici, ceux qui ont choisi « psycho » sont des « ratés » qui n’ont pas pu faire autre chose. Maintenant, je ne dis plus que je suis psychologue pour éviter les commentaires désagréables ! Dans d’autres pays, en Allemagne, en Belgique ou aux Etats-Unis, la psychologie a une très bonne réputation. C’est de la recherche empirique, la sélection est rude comme pour les médecins ou les pharmaciens. Les acteurs sociaux, les responsables politiques, les institutions font souvent appel aux psychologues sociaux puisqu’ils étudient précisément ce qui les préoccupe : le comportement humain ! Quand il y a un événement social, ce n’est pas rare de voir un psychologue social au journal de vingt heures. En France, je n’ai encore jamais vu ça et si quelqu’un est invité ce sera plutôt un psychanalyste ! La psychologie sociale a une approche rigoureuse, scientifique et en conséquence, ses résultats et ses taux de prédiction en matière de comportement humain sont de qualité. Elle peut affirmer : si vous faites ceci, vous aurez plus de gens qui feront cela. C’est tout l’intérêt de cette démarche par rapport à l’anthropologie, l’ethnologie ou une toute une partie de la sociologie qui restent très abstraites.

Y-a-t-il des particularités françaises ?
La France est forte sur la théorie de l’engagement et en psychologie de la santé. Olivier Desrichard à l’Université de Chambéry et Sid Abdellaoui à l’Université de Rouen sont très compétents sur la manière d’inciter les gens à adopter des comportements sains. Notre laboratoire est très fort sur la question de la diversité, des discriminations, des préjugés. Ce n’est pas une spécificité française mais on est « dans la cour des grands » sur ce domaine ! Les laboratoires d’Aix-en-Provence, Grenoble, Clermont-Ferrand et Paris sont les principaux laboratoires connus et reconnus sur la scène internationale et nationale.

Comment la psychologie sociale aborde-t-elle l’acceptabilité sociale ?

C’est une longue discussion car la limite est assez floue entre manipulation et acceptabilité sociale. Une fois connus les mécanismes permettant d’influencer les gens sur ce qu’ils trouvent acceptables et sur leurs attitudes, la manipulation n’est pas loin. La seule différence est l’accord commun sur la finalité : si c’est en faveur de l’environnement, ce n’est pas de la manipulation mais de « l’influence sociale », si c’est pour vendre un produit dont les gens n’ont pas besoin, c’est de la manipulation ! Avec les mêmes mécanismes, il est possible d’inciter les gens à plus utiliser la voiture, ce qui sera dans l’intérêt de la filière automobile, ou à prendre un vélo ou les transports en commun…

Quelles sont les spécificités de votre laboratoire ?

Le laboratoire est mondialement reconnu pour ses recherches sur les émotions, sur la diversité, les préjugés, stéréotypes et discriminations. Nous travaillons aussi sur le langage (accès lexical, apprentissage de l’écriture, du langage, représentations lexicales…) et sur le domaine scolaire en cherchant à comprendre comment cette situation sociale peut être utilisée pour améliorer l’apprentissage et la formation des élèves. Nous nous intéressons aux différentes méthodes d’enseignement (de l’enseignement frontal, qui est de loin le moins efficace, avec un taux de rétention de moins de 5%, au travail en groupe, beaucoup plus efficace, avec un taux de rétention de 50%, la méthode la plus efficace étant d’enseigner à autrui avec 90% de taux de rétention !), à la motivation intrinsèque ou extrinsèque, aux objectifs posés : buts de performance, de compétition ou buts de maitrise ? En France, tout le système est tourné, explicitement et implicitement, vers les buts de performance, faire mieux qu’autrui plutôt que sur le plaisir et la satisfaction de maîtriser des savoirs.

De quelle manière abordez-vous les problématiques urbaines ?

Nos recherches sur les incivilités sont un bon exemple. Nous nous intéressons particulièrement à la réaction des gens : est-ce qu’une personne, témoin d’une autre personne en train de commettre une incivilité, manifeste son désaccord ou non ? Notre intérêt est à la fois théorique et appliqué. Théoriquement, il est important de mieux comprendre la manière dont un groupe social donné gère la transgression des normes sociales. Les mécanismes au sein d’un petit groupe, dans lequel les gens se connaissent, sont bien connus mais ce n’est pas le cas pour les grands groupes, comme les citoyens d’une ville : Est-ce que j’interviens alors que je ne reverrais sans doute jamais l’auteur de la transgression ?

Qu’est ce qui motive une personne à exprimer sa désapprobation ?

Il peut y avoir deux raisons : d’un côté, une personne de mauvaise humeur qui profite de cette situation pour se défouler sur ce petit adolescent qui a jeté son mégot sur le trottoir et de l’autre côté, une personne animée par une motivation plus positive comme le souci du bien-être général, l’intérêt de la communauté. Dans notre expérience, nous avons utilisé des acteurs pour commettre ces incivilités devant témoins et mesuré les réactions. Il semblerait que la tendance à intervenir est davantage associée à des gens altruistes qui s’engagent par ailleurs. Ce sont les mêmes qui donnent leur sang, qui votent, qui s’impliquent dans le milieu associatif, qui recyclent ou, qui, dans un jeu économique, respectent davantage les règles et aident les autres… C’est aussi corrélé avec l’expressivité et le fait d’être plutôt extraverti.

L’intérêt appliqué est de réfléchir à ce qu’il est possible de faire face aux incivilités sachant que mettre un policier à chaque coin de rue n’est ni souhaitable ni faisable. Est-ce que ce genre de comportement n’est finalement pas mieux géré par les gens eux-mêmes ? Effectivement, il y a moins de transgressions dans les environnements sociaux où il y a plus de réactions aux transgressions de normes. C’est dans les pays du sud aux cultures plus interdépendantes que les réactions sont les plus nombreuses. A côté des facteurs de personnalité et de motivation, il faut donc tenir compte de facteurs culturels.