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Un exemple de mobilisation contre les dysfonctionnements des lignes TER par un collectif d'usagers

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Illustration représentant des individus manifestant
Porte-parole de l’Association de défense des usagers de la ligne Lyon / Saint-Etienne (ADULST)

Interview de Mathieu Gouttefangeas

<< Aujourd'hui, dans notre société, il ne faut rien attendre. Les gens attendent tout de la société, mais s'il n'y a pas un groupe de citoyens, à un moment, qui se dit on va agir, on va essayer de faire en sorte..., rien ne bouge >>.

Cette interview a été réalisée dans le cadre d'un chantier de réflexion prospective consacré à "la conflictualité, les rapports de force et l'exercice démocratique", piloté par la Mission participation citoyenne de la Direction prospective et dialogue public du Grand Lyon, dans l'optique d'éclairer les défis auxquels les collectivités comme le Grand Lyon se trouvent confrontées dans la gestion des conflits autour de la chose publique.

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Date : 10/12/2013

Cette interview est complétée par une étude de Catherine Foret sur les mobilisations citoyennes, par une autre interview d'un acteur de mobilisations citoyennes (Jean-Pierre Frencel, association d'usagers de la SNCF), et par des fiches de lecture ("La mésentente" de Jacques Rancière et "Le conflit" de Georg Simmel).

 

Pouvez-vous vous présenter ?

J’ai 26 ans, je suis éducateur, CPE adjoint (Conseiller Principal d’Education) à l’Ecole La Mache à Lyon, en charge de la vie scolaire, de la discipline, du savoir être… Et j’habite à St-Chamond.

 

Qu’est-ce qui vous a amené à vous engager dans cette action collective autour de la ligne de TER Lyon/Saint-Etienne ?

Je suis quelqu’un qui aime bien s’investir pour les autres. Sans attendre rien en retour… Et comme des milliers d’autres usagers, j’emprunte cette ligne tous les jours depuis 4 ans, pour venir à mon travail. En 2010, nous avons été confrontés à une grève de longue durée des agents SNCF. Des conducteurs, des contrôleurs qui étaient en grève par rapport à la réorganisation du pôle multimodal de Saint-Etienne, où il avait été décidé de regrouper tous les métiers… Cela a duré d’octobre à février 2011, c’était une grève historique (80 jours) comme on n’en avait pas connu depuis très longtemps. Les syndicalistes estimaient qu’il y avait une perte d’emploi, par rapport à cette réorganisation. Nous nous sommes vite rendu compte que, malgré les plans de trafic prévus par la SNCF, il régnait un esprit de désorganisation totale de la ligne.

La continuité du service public n’était plus assuré. Un plan de trafic était prévu la veille pour le lendemain, cependant il n’était pas respecté. Nous subissions des retards d’une heure, de deux heures…, des suppressions de train… ; j’ai le souvenir, que le TGV Saint-Etienne-Paris avait été arrêté entre les gares de Lyon et Saint-Etienne ! Nous n’avons pas souhaité intervenir sur le fond du débat, en disant : « Les syndicats ont raison, ou la SNCF a raison ». On a simplement voulu interpeller la SNCF et une partie des syndicats en disant : nous sommes usagers, on souhaite se rendre d’un point A à un point B, avec les transports en commun. On paye notre abonnement, et de ce fait on a droit à un service public de qualité.

 

Vous dites « nous ». Comment s’est passé ce passage du « je » au « nous », dans la conduite de l’action ?

Une action sur la problématique des transports en commune ne peut pas être personnelle. J’ai des amis qui prennent la ligne, on a été plusieurs, petit à petit, à se fréquenter  sur cette ligne.  Au début, c’est parti d’une blague : « Nous allons créer un collectif d’usagers, on va sa plaindre contre la SNCF, les syndicats… ».

 

Vous en parliez pendant le trajet ?

Exactement. C’est devenu très sérieux quand la situation a commencé à atteindre le côté psychologique, et notre état physique. On était fatigués, usés. On fait tous déjà des grosses journées, et le soir attendre en gare…, quand il y a un ou deux trains supprimés… c’est usant. Surtout pendant cette période hivernale où il fait froid, il fait nuit très vite : cela agit sur le psychologique. Ainsi nous avons pris l’affaire en main et mesuré la gravité de la situation. Nous avons créé à deux ou trois le collectif d’usagers « Stop la grève 42 ».

 

Il s’agissait d’un collectif, et non pas d’une association ?

Oui, un collectif, pas du tout formalisé. Rien d’institutionnalisé.

 

Comment se fait-on entendre, lorsqu’on est un petit groupe, comme ça ?

On a commencé simplement, par la base de la base, c’est-à-dire faire des tracts. L’un de nous était étudiant, on est allé dans les boutiques de photocopies pour étudiants où on paye 20 cents la photocopie. Et on a fait un petit tract, moitié d’A5, on voulait sensibiliser les usagers en leur disant : « Réveillez-vous ! ».

 

Vous les distribuiez dans le train ?

Non c’est interdit, sans autorisation de la SNCF. On les a distribués aux abords des gares. Personnellement, je pense que la démarche du citoyen, c’est avant tout, de respecter les règles. Si les associations ou les collectifs commencent à transgresser les règles, le citoyen lambda, à ce moment là, n’a plus de repères dans la vie de la société, dans la vie de la Cité… Et puis, aux abords des gares, on sensibilise de la même manière que si on tracte dans les gares ou à bord des trains. On touche le même public. On a tracté dans les différentes gares ligériennes, Rive de Gier, Saint-Chamond etc. Et petit à petit, d’autres personnes sont venues se joindre à nous grâce à cette campagne intense. Ensuite, on s’est dit : « Les tracts, c’est bien, mais ce serait bien aussi de relayer l’affaire dans les médias ». C’est tout naturellement que nous sommes allés sur les sites internet de grands médias.

 

Qui visiez-vous exactement ?

Nous avons décidé d’avoir deux objectifs. Nous ne voulions pas entrer en lien direct avec la SNCF à cette période-là, car on considérait qu’ils avaient peut-être d’autres choses à faire, notamment dans leurs négociations internes. On ne voulait pas entrer dans la gestion du conflit interne de la SNCF avec les syndicats. On a plutôt choisi d’essayer de se faire entendre par les pouvoirs publics d’une part et qu’il existe un relais de la part des médias. Deux rapports de force, deux points d’appui : sensibiliser les pouvoirs publics en faisant des lettres ouvertes — ce qu’on a fait à l’intention des députés, des maires des communes ligériennes dont les habitants pouvaient utiliser cette ligne, et aussi au Président de la Région Rhône-Alpes... Des lettres publiques, ouvertes, dans lesquelles on disait : « Attention, on arrive sur une situation qui peut exploser à tout moment ». D’ailleurs, cela s’est produit certaines fois…

 

C’est-à-dire ?

Les forces de l’ordre sont intervenues pour faire descendre des gens du train. Des gens qui voulaient rentrer chez eux, mais comme le train était en surcharge…, il leur était demandé de descendre. Chose qu’ils ont refusé, car ils en avaient assez d’attendre sur le quai depuis trop longtemps. La SNCF a appelé les forces de l’ordre pour faire sortir les usagers. Ces mêmes usagers qui n’étaient pas des délinquants, ou des fraudeurs. Leur seul tort : avoir refusé de descendre du train.La SNCF n’avait pas d’autres moyens pour satisfaire la forte demande du moment.. 

Aberrant d’empêcher des gens de rentrer chez eux ! Vraiment, on était dans une situation complètement hallucinante. Insupportable. Nous, voulions alerter les pouvoirs publics. Nous avons fini, avant la fin de la grève, par faire une lettre ouverte au Président de la SNCF, Guillaume Pepy. Mais le mouvement s’est arrêté le lendemain de l’envoi de notre lettre…

 

Pourquoi avoir décidé de ne pas avoir de lien direct avec la SNCF, au début ?

On ne se considérait certainement pas assez légitimes pour le faire. La SNCF, comme toute institution, a un rapport privilégié avec les associations d’usagers. Nous n’étions qu’un collectif d’usagers. On n’avait pas forcément la légitimité, la structure, les moyens… Nous avons cherché d’autres moyens. Et les medias en ont été les principaux acteurs. Le travail de recherche, des adresses et des téléphones, notamment des médias ligériens, a été très rapide. Le carnet d’adresse était constitué. Facilité pour nous de leur adresser des communiqués. Finalement, nous avons agi de manière indirecte sur la SNCF : on a utilisé les élus comme moyen de pression, car à nous seuls rien n’était possible. Les politiques, qui ont l’expérience de telles situations étaient plus indiqués pour nous aider dans notre action. Pourquoi ? L’élu  a des leviers sur lesquels il peut appuyer, il a des liens avec les pouvoirs publics, des réseaux avec des ministres… C’est son rôle d‘aller voir la direction de la SNCF.

 

Qui rédigeait les communiqués de presse, chez vous ?

On a chacun de petits talents… C’est moi qui les rédigeais. On est apparu rapidement, dans les journaux gratuits, qui sont distribués dans les gares : 20 minutes, Lyon Plus, Métro… Ce sont les premiers médias à nous avoir contactés en presse écrite. Ils ont été les premiers à reprendre nos communiqués de presse, à vraiment se saisir du sujet. Et les gens, voyant finalement qu’un groupe de citoyens prenait les choses en main, se sont dit : «  Tiens ça y est… ». Souvent, sur les quais, j’entendais les gens dire : «  Tu as vu que le mec de Stop la grève a appelé à ne pas payer les abonnements ? ». Ils ne me connaissaient pas physiquement, puisque à aucun moment, on n’a joint une photo de nous. Le but de la démarche n’était évidemment  pas de faire notre promotion personnelle… Un certain nombre d’usagers ont soutenu notre démarche.

 

J’ai vu que « Stop la Grève » était un réseau national. Quel lien entreteniez-vous avec cette organisation ?

On ne s’est pas constitué à partir d’eux, on a mis à profit  leurs moyens. « Stop la Grève » a des revendications « politiques », avec lesquelles tout le monde n’est pas d’accord. Le mouvement est lié avec un syndicat d’étudiants de droite, l’UNI (Union Nationale Inter-universitaire). Nous cherchions un nom pour le collectif, j’ai pensé à « Stop la Grève » et contacté un ami au niveau national. Mais à aucun moment on n’a cherché, au niveau local, à ce que ce réseau national utilise notre action politiquement. On n’a jamais demandé aux gens qui rejoignaient le collectif d’adhérer à l’UNI. Notre but était de regrouper un maximum d’usagers pour peser dans la balance. On s’est vite rendu compte que communiquer constituait presque un second « métier »…

 

Vous dites « le métier » ?

La communication est un métier. Ce n’est pas le mien, je suis éducateur. Des gens ont des compétences dans ce domaine. Mais il est important d’avoir des notions. Il faut savoir utiliser les bons mots dans un communiqué de presse, les bons points stratégiques pour sensibiliser la presse… C’est important d’avoir quelques notions. Cependant, j’ai bien précisé aux responsables nationaux qui me disaient : « Tu pourrais peut-être taper sur tel mouvement politique », que le but principal n’était pas là. Nous ne tapons pas sur les syndicats, on ne rentre pas dans le conflit politique contre les syndicats, droite contre gauche, etc. Je suis monté deux fois à Paris pour les rencontrer, et après je les avais au téléphone régulièrement pour la publication des articles sur le site internet.

 

Donc vous utilisez les médias, vous envoyez vos lettres aux pouvoirs publics…, qu’est-ce qui fait que vous avez été entendus ?

A un moment donné, des élus nous ont répondu, en nous disant qu’ils étaient sensibles à notre message. Notamment les députés ligériens concernés : le député François Rochebloine, et le député Yves Nicolin, qui se sont saisi de la question, en intervenant à l’Assemblée nationale. En fait, le problème de la grève, si on rentre un peu plus dans le détail, était que les syndicalistes, suite à la loi sur le service minimum (d’après ce que j’ai pu comprendre),  avaient la possibilité de dire qu’ils venaient ou pas au travail 24h à l’avance. Ce qui désorganisait le plan trafic annoncé. La SNCF disait « demain on passe sur tel plan de transport », et une heure avant, tel salarié pouvait dire « je vais travailler », et 20 autres pouvaient dire « je ne vais pas travailler ». En fait, il y avait une faille dans cette loi — un problème que l’on peut interpréter comme une faille ou un atout : l’atout, c’est que la grève pouvait être annulée car des solutions avaient été trouvées, un compromis avant que le mouvement social soit enclenché ; la faille, c’était que cela pouvait permettre à des gens qui n’étaient pas grévistes à la base de le devenir au dernier moment. Les députés sont intervenus pour régulariser cette faille. Il me semble qu’un amendement a été déposé pour combler ce vide législatif. Evidemment, on peut contester leur intervention… Il y peut être eu un débat de connivence… D’autres élus nous ont interpellés : Paul Salen, Dino Cinieri…

Ce qu’on regrette c’est qu’aucun des députés aujourd’hui membres de la majorité ne nous aient contactés. Seuls des députés de l’ex-majorité (Sarkozy) nous ont contactés. Est-ce notre lien avec « Stop la Grève » qui a dérangé ? je ne sais pas…  De notre côté, nous avions écrit à tous les députés. On n’a joué aucun jeu avec eux ; on a laissé faire… Nous avons interpellé, eux ils ont agi. Je sais que le député Rochebloine a interpellé plusieurs fois Josiane Beaud, la Directrice régionale de la SNCF.

Il y a eu aussi un autre élément déclencheur : le fait que des usagers à Givors, à de nombreuses reprises, n’ont pas pu monter dans les trains ; un jour, 3 trains sont passés devant eux. Du coup, des usagers se sont mis sur les voies et ont interrompu le trafic pendant une demi-journée entière, pour dire « Stop, on en a marre ! ». Stop la Grève, en somme… Finalement, ils ont imposé notre slogan dans des actes ! Il y a eu ces deux faits déclencheurs : l’intervention des députés sur la SNCF, et cet événement. Pour que ce dossier arrive auprès du Ministre des transports, c’est qu’il y a un souci… J’ai été contacté par le cabinet du Ministère des transports qui m’a dit : « Vous êtes un collectif d’usagers, on voudrait savoir votre ressenti sur tout ça ». Pour être contacté par le cabinet du ministre , c’est bien qu’il existait un problème.

 

A votre avis, est-ce le nombre d’usagers que vous mobilisiez qui a fait poids ?

Non c’est l’action. Ce n’est pas la quantité, c’est la qualité de nos actions. Là ou on a frappé… si je puis m’exprimer ainsi. Le contenu des lettres, les arguments qui ont été développés. Cette action bénévole, cette action pour les autres interrogeait. Au bout d’un moment, quand ça ressort trop et qu’on voit qu’un collectif passe souvent dans la presse : « C’est qui ces mecs ? C’est qui ces gens qui viennent nous déranger dans notre petit conflit ? ».  On a fait des passages à la télévision locale aussi, dans des radios ligériennes… Donc, forcément à un moment donné, ça dérange.

 

C’est quoi exactement la qualité de l’action ?

Ce sont les arguments que l’on va développer dans les communiqués de presse. Je peux faire un communiqué en râlant… Non, il y a un vocabulaire à utiliser. C’est le travail de communiquant, Les médias nous ont été très utiles dans ce conflit. A un moment donné, le syndicat CGT a comparé notre mouvement au régime de Vichy, l’allusion était « l’usager voudrait qu’il n’y ait plus de grève, Stop la Grève veut l’interdiction de faire grève ». Non ! Nous sommes très clair là-dessus : le droit de grève doit être respecté, c’est un acquis dans notre société, dans notre pays. Nous comparer à un régime qui nous rappelle les heures les plus sombres de notre histoire, ce n’est pas acceptable. Nous avons réagi par un communiqué à la presse, pour dire : nous ne sommes pas contre la grève, nous sommes contre l’utilisation et la manipulation des usagers dans ce conflit. Et on leur a dit : "Vous nous parlez de Vichy, mais nous, on appelle les trains d’aujourd’hui les trains de la honte" ! Il y a un jeu de provocation aussi, dans la communication, il faut faire réagir. Si vous faites un communiqué de presse un peu fade,… "pépère", vous n’aurez jamais rien. Notre rôle est aussi de provoquer.

 

Votre action, finalement, n’est pas passée par des rapports de force physiques, violents, mais par des mots, du langage…

Exactement ! Les trains de la honte, on beaucoup fait parler ! Mais notre but n’était pas que de provoquer… Les lettres ouvertes ont également marqué notre action . La première a été adressée au Président de la Région Rhône-Alpes, qui est l’exploiteur direct du réseau ferroviaire régional, en clair le donneur d’ordre de la SNCF : c’est lui qui décide combien de TER vont circuler. La deuxième fut adressée aux députés. Pourquoi ? Parce qu’un tel débat sur la grève, sur la notion de négociation, etc. cela concerne aussi le législatif, la gouvernance publique. Et la troisième lettre était destinée aux maires. Eux aussi sont concernés par ce problème, puisqu’un certain nombre de leurs administrés prennent le train. On a sensibilisé tous les élus locaux.

 

Vous saviez tout cela, quand vous vous êtes lancés dans l’action ? Vous étiez plutôt des citoyens « éclairés »…

Oui. Engagés, même. Certains sont engagés ailleurs, politiquement. Ou bénévolement, dans  d’autres associations. Il y avait quand même une connaissance juridique, une connaissance du fonctionnement… Et puis, lorsque l’on s’engage, c’est qu’il y a un minimum de volonté de savoir ; on ne peut pas y aller la fleur au fusil sans rien savoir… : la recherche de l’information est nécessaire. Nous sommes allés à la Région chercher la convention collective qui lie la SNCF à cette collectivité ; on a cherché sur internet beaucoup d’informations utiles. Le texte législatif concernant le service minimum, par exemple. On a vraiment fait un intense travail de recherche. Ce qui nous motivait, c’était de penser : « OK, on est une petite vingtaine sur 20 000 voyageurs, mais notre satisfaction c’est  de répondre aux attentes de tous ». Aujourd’hui, dans notre société, il ne faut rien attendre. Les gens attendent tout de la société, mais s’il n’y a pas un groupe de citoyens, à un moment, qui se dit « on va agir, on va essayer de faire en sorte...», rien ne bouge. Ceci dit, il n’y a aucun retour, aucune reconnaissance. Il ne faut rien attendre de l’engagement public, moi je n’attends rien. Je crois en l’Homme, à sa capacité d’action.

 

Vous attendiez quand même une amélioration du service SNCF ?

Oui, mais pas de reconnaissance de la part des personnes. Bien souvent, il y a une confusion. Quand on écrit à des élus, à des hommes ou femmes politiques, le problème, c’est que tout de suite, ils en font un problème politique, ils vont chercher à nous coller une étiquette, à nous récupérer. Or la chose citoyenne ne doit pas être politisée. C’est ma conviction personnelle… Il est certain que l’engagement est forcément politique, en un sens, mais pas de la politique politicienne. Pourquoi a-t-on besoin de situer les uns par rapport aux autres ? J’ai des convictions politiques, mais je ne mélange pas tout. Il faut apprendre à séparer les choses dans l’action.. Eux ont été élus, ils ont des responsabilités, ils devraient être assez intelligents pour le faire également.

Nos convictions politiques ne se sont jamais affirmées dans ce conflit. Elles sont restées en dehors de notre action citoyenne. C’est très difficile aujourd’hui de faire cette séparation, c’est l’une des raisons pour lesquelles les citoyens refusent de s’engager. Parce qu’ils ont peur de ça. Dans le milieu professionnel, c’est sûr, ils ont peur d’être marqués, étiquetés. Ils ont peur aussi d’être « mangés » par ça. Personnellement, j’ai la chance de ne pas avoir encore d’enfants. Il y a le fait que je sois disponible pour m’en occuper, que j’en ai envie, et que j’aie la force de m’en occuper. Mais il faut comprendre les personnes qui ont une famille à charge et qui n’ont pas le temps nécessaire pour s’engager. C’est beaucoup de temps que de mener une action de ce genre. Le travail de recherche, les communiqués, les conversations par téléphone, sans cesse, en plus du travail…

 

Votre action s’est déroulée sur un temps limité, en lien avec un problème particulier. A-t-elle eu des suites ?

Le temps, c’est la grève qui le fixait. On réfléchissait sans cesse à des actions nouvelles. Les lettres ouvertes , étaient écrites toutes les semaines, ou au moins tous les 15 jours. Une fois, on a tracté les lettres ouvertes qu’on avait envoyées aux élus, et elles ont été distribuées aux usagers. Toutes les semaines, on réfléchissait : qu’est-ce qu’on va faire ? Sur quoi pourrait-on encore  intervenir ? Comment nous renouveler, comment argumenter ?
Quand la grève s’est arrêtée, on s’est rendu compte d’une chose, c’est d’ailleurs dit dans notre communiqué final de Stop la Grève, c’est qu’il  y a une réflexion à avoir sur cette ligne Lyon/Saint-Etienne. Notre collectif a continué d’exister, mais par la suite on s’est transformé en Association de défense des usagers de la ligne. Et là on a basculé.

Il faut dire qu’au cours de la grève, un collectif lyonnais s’était créé, sur les mêmes enjeux que nous, mais côté Rhône. Comme la ligne traverse les deux départements, Loire et Rhône… Stop la grève 42 était vraiment à l’origine du mouvement des usagers, on agissait depuis octobre. On a pris contacts avec eux, et finalement, on s’est regroupé, en janvier. On a fait deux collectifs au départ, puis nous avons créé une seule association, cette fois-ci institutionnelle, avec les statuts déposés en Préfecture, et qui s’est dénommée ADULST, Association de défense des usagers de la ligne Lyon / Saint-Etienne. De facto, on est passé à quelque chose de vraiment très sérieux. Avoir une reconnaissance de la SNCF, du comité de ligne..., on a pu entrer dans des lieux où nous ne serions jamais entrés en tant que collectif.  

 

C’est un vrai changement…

Oui, on passe à autre chose. Mais entendons-nous bien : en tant que collectif, on ne se plaignait pas de ne pas assister aux réunions, c’était un souhait. L’idée de créer une association a émergé après la grève : on a rencontré la SNCF, qui nous a dit : « On vous rencontre en tant que collectif, mais logiquement on n’est pas censés vous rencontrer. Vous êtes-vous posé la question de créer une association ? ». En fait, on s’est rendu compte qu’il existait une association qui essayait d’agir sur la ligne, mais qui n’était pas vraiment active. C’est un engagement noble, le travail associatif…, mais là, c’était surtout des retraités, très peu de gens actifs, qui utilisent cette ligne au quotidien. Nous on est jeunes : M. Benrekaa (président de l’ADULST) et tous ceux qui sont venus au bureau de l’association ont une trentaine d‘années. Des jeunes actifs, jeunes salariés, qui utilisent cette ligne. Créer cette association apparaissait comme naturel.

 

C’était quand  ?

En juin 2012. On a établi le siège social dans le Rhône, et une antenne ligérienne à mon adresse postale. Je n’ai pas souhaité être Président de cette association pour la simple et unique raison que j’ai des engagements ailleurs : je me suis dit que cela pouvait troubler serait le message de l’association. C’est donc Hamza Benrekaa qui est Président ; il n’empêche  que je continue à avoir un rôle de porte-parole et à travailler avec les médias. Et finalement, c’est passionnant, c’est vraiment passionnant.

 

Pourquoi est-ce si passionnant ?

Parce qu’on n’a jamais fini d’apprendre, d’une part. Et d’autre part, parce qu’on s’engage dans le concret du fonctionnement d’un système, de notre système, le système du transport public au sens large : c’est carrément de la politique  globale de transports qu’il s’agit. C’est vraiment passionnant, ça me passionne ! Parce qu’on lit des choses… Cet été, j’ai lu le rapport du conseil économique et social, sur l’ouverture à la privatisation. Ce sont de vrais enjeux de société. On ne se rend pas assez compte que tout cela nous concerne, que cela concerne notre quotidien. On a souvent l’impression que les gens se plaignent une fois que les décisions sont prises ; mais si on n’agit pas avant pour poser des questions au moment voulu, c’est sûr qu’on pourra toujours se plaindre... Nous, citoyens, on s’est éclairé sur ces sujets-là, et on continue à agir. J’ai donné encore une interview au Progrès ces jours-ci. Bien sûr, c’est souvent sur l’actualité qu’on intervient, la presse ne s’intéresse pas à nous au quotidien ; bien qu’on fasse un travail de fond. Mais on réagit sur l’actualité aussi, parce que c’est notre rôle. C’est ce que je dis à la SNCF : que devons-nous faire ? Doit-on laisser la pression monter, en tant qu’association d’usagers, dire : « Tout va bien », ou bien doit-on répercuter ce qui fait problème ?

Nous sommes le porte-parole des usagers. On est un sas de décompression. La complainte de la rue, on doit l’entendre, et on doit la faire ressentir à la SNCF. La SNCF nous reproche souvent nos communiqués de presse, qui sont assez acerbes, assez cassants, assez directs. Mais en même temps, si on ne joue pas ce rôle-là…, très vite, les usagers vont se dire : « C’est quoi cette association qui ne fait jamais de remarque ? ». Je prends un exemple concret : ce samedi 8 décembre, un certain nombre d’usagers ont souhaité se rendre à la Fête des Lumières en train, pour éviter de prendre leur voiture. Or les trains étaient bondés, certains usagers n’ont pas pu se rendre à Lyon. L’ADULST est intervenue à travers un communiqué de presse expliquant qu’on se posait des questions : ne pas prévoir ça, on s’interroge… Etait-ce une improvisation souhaitée ? On ne fait pas les naïfs, mais quand même, c’est le résultat de décisions. A un moment donné, cela a été tranché, c’est la Région qui décide de mettre tant de trains, c’est la SNCF qui donne son accord…, ou qui n’alerte pas les pouvoirs publics en disant : « Attention c’est le 8 décembre, samedi soir »… En sachant que ce n’est pas la première année qu’il y a des problèmes lors de la Fête des Lumières. Plusieurs fois, des usagers se sont trouvés bloqués à Lyon et ne pouvaient pas rentrer chez eux. La SNCF avait alors affrété « exceptionnellement » — rendez-vous compte des termes qui sont employés ! — un train pour que les usagers rentrent chez eux, alors que ça se répète tous les ans, et qu’ils payent leur billet pour rentrer chez eux. Et là, on se fait interviewer par la presse, qui veut avoir notre sentiment en tant qu’association…

 

Vous êtes aujourd’hui dans une situation un peu délicate, à la fois partenaire du dialogue avec la SNCF, et continuant à dénoncer les imperfections du système. Vous arrivez à tenir cette ligne ?

Oui, on arrive très bien à la tenir. Parce que dans le travail de communiquant, il y a un travail d’apparence et un travail de fond. Il faut dissocier les deux. On rencontre la SNCF la semaine régulièrement. A chaque fois qu’on se voit, ils nous remettent sur le tapis nos communiqués de presse. Mais ils ne sont pas nos donneurs d’ordre. Nous on fait ce qu’on veut, on a une ligne conductrice qui est de dire les choses franchement. Sans être trop excessifs non plus. J’essaie de rédiger des communiqués de presse de manière équilibrée. Après, ce que je donne en main…, les médias en font ce qu’ils veulent. Il y a ce qui est rédigé et l’interprétation que les médias en font. Ils vont sortir une phrase de son contexte, l’interpréter à leur manière. C’est ce que je dis à la SNCF : nous on fait des communiqués de presse, on ne vous les envoie pas, parce qu’il ne faut non plus plaisanter. Vous ne nous envoyez pas votre communication,  chacun son rôle. Mais dans ce qu’on envoie, il n’y a rien d’excessif, on met en avant une situation, on l’explique, on la détaille et on dit ce qu’on en pense. J’essaie de rédiger en exposant toujours le constat du problème, en quelques lignes, nos critiques et des propositions.

 

Vous êtes en dialogue avec quel niveau hiérarchique à la SNCF ?

Avec la directrice du nœud ferroviaire lyonnais, Mme Alexandra Autret, et avec le chargé de l’étoile stéphanoise, M. Satre. Et aussi M. Pascal Delaitre, directeur des TER Rhône-Alpes. Ces liens privilégiés, avec des cadres sont très utiles pour nous.

 

Est-ce que cela s’inscrit dans le contexte des comités de ligne ?

Non. Les comités de ligne ont été créés par la Région. Un peu sur le même principe que les conseils de quartiers, ou conseils citoyens. Nous y allons quelquefois, mais pas tout le temps. Ce n’est pas toujours pratique. Il faut se rendre sur place, à la Ricamarie, ou à Firminy…, moi je n’ai pas de véhicule. C’est intéressant, mais bon… De toute manière, si on n’y va pas, on a le compte rendu du comité de ligne sur internet, on peut le consulter.

 

Après la phase intense de « Stop la grève », diriez-vous que vous êtes entrés dans des discussions plus « constructives » avec la SNCF ? Emploieriez-vous ce mot ?

Oui oui, c’est constructif. Quand on se rencontre, on parle un peu de l’actualité, et on met en avant ce qu’on a noté comme faiblesses ou difficultés sur la ligne. Et parfois, on se rend compte qu’on a des propositions qui ne sont pas tenables. Parce qu’on n’a pas tous les éléments en main… On apprend des choses, mutuellement. Par exemple, nous avons émis l’idée de visiter le centre d’aiguillage. Ils l’ont retenue et ont même décidé d’inviter toutes les autres associations d’usagers, des différentes lignes. On a provoqué quelque chose auquel la SNCF n’avait jamais pensé. Pourtant, c’est la base du problème ! Quand il y a un problème de trafic à Lyon…, on sait que le nœud ferroviaire, c’est noir, c’est surchargé, une souris ne pourrait pas s’y glisser tellement c’est surchargé. Ils ont un nombre impressionnant de trains toutes les 5 minutes.

Donc, ils n’ont pas de solution alternative quand il y a un problème. Mais le fait de voir, ne serait ce qu’une heure ou deux, un vendredi soir, comment ça fonctionne, on apprend beaucoup de choses ; ça fait tomber un certain nombre de préjugés qu’on pouvait avoir. On voit comment ils s’organisent. Et pourquoi pas leur dire : « Attendez, c’est comme ça, mais il serait peut-être plus simple de faire autrement ». Il y a parfois des procédures qui s’enclenchent de manière « naturelle », automatique et systématique, alors que finalement, on pourrait faire les choses différemment. Eux, ça peut leur apporter, nous, ça peut nous apporter, finalement, on est complémentaires dans l’histoire.

 

Avez-vous rencontré des responsables syndicaux ?

Nous avons des réunions très informelles avec eux. On n’en a jamais eu en tant que collectifs — pas plus qu’avec la SNCF. Mais aujourd’hui, en tant qu’association, on les a tous rencontrés, de manière très informelle. On ne souhaite pas travailler avec eux. Pour une raison simple : respecter leur indépendance. Et qu’eux respectent la nôtre On s’informe mutuellement de nos actions, eux sur l’ambiance sociale qui règne dans leur entreprise, leur état d’esprit, et nous de l’ambiance dans les trains, de l’état d’esprit des usagers, et ça s’arrête là. On n’a pas fixé un calendrier de rencontres, cela se fait de manière très spontanée, inopinée. C’est un dialogue. Parce qu’on ne sait jamais : peut-être qu’un jour, on se retrouvera tous autour d’une table pour parler des problèmes de cette ligne. Et se connaître physiquement, c’est toujours mieux que d’arriver à  une réunion… C’est bien de s’être rencontrés avant, ça permet de mieux appréhender les problèmes ensemble.

 

Est- ce que ce genre d’action, d’expérience, d’engagement, a des effets en termes  de solidarité, de lien social, à votre avis ?

Oui, tout à fait. Parce que petit à petit, les gens disent : « tiens, il y a un tel, une adresse mail, un téléphone… on va les appeler». Le lien social s’est créé comme ça. On a rencontré des gens, on a fait des réunions publiques avec d’autres usagers… ; on a créé des liens avec des personnes. Je ne connaissais pas le président actuel de l’association. Ce n’était pas un ami, il ne faisait pas partie de mon réseau social… On a appris à se connaître, donc forcément on a créé du lien social entre nous… Comme avec les autres membres du bureau : ils ne faisaient pas partie de mes connaissances, on a appris à se connaître. Aujourd’hui, des gens nous informent dès qu’il y a une perturbation sur la ligne. Parfois, on est informé avant la SNCF ! Donc forcément, une solidarité se crée ; de notre côté, on essaye d’être réactif en mettant tout de suite les informations sur le site internet. Ceci dit, tout le monde n’a pas forcément internet… Notre volonté, ce serait d’avoir un centre d’opération téléphonique  SMS, un peu comme la SNCF, qui balancerait l’information à tous nos usagers. Un organisme (ça existe, mais il faut payer et on n’en a pas les moyens financiers) qui regrouperait tous les numéros de téléphone de nos adhérents. La SNCF a un service de ce genre, j’y suis abonné, ils nous envoient l’info, mais ce n’est pas toujours la bonne.

 

Vous pensez que votre action va durer dans le temps ?

Le souci dans notre société, c’est qu’il faut cesser de s’arrêter à la surface des problèmes, il faut vraiment les approfondir. Il y a des choses enclenchées aujourd’hui dans la société qui ne sont pas bonnes. On nous dit : ça fonctionne comme ça depuis 40 ans. OK, mais on est en 2012, au XXIème siècle ! Les choses changent matériellement, il faut évoluer. C’est ce qui est intéressant, il faut aller en profondeur du problème. Et cela  demande du temps. Le travail engagé avec la SNCF, on le voit sur dix ans ou plus. Advienne que pourra…

 

Mais vous n’êtes pas très nombreux à être actifs, finalement. C’est toujours une petite minorité qui s’engage ?

Oui, c’est toujours fatigant, usant, mais on le fait pour les autres. C’est important qu’il y ait des personnes dans notre société qui s’investissent pour les autres. On est dans une société qui se renferme de plus en plus sur l’individualisme, chacun ne pense qu’à soi. Alors qu’on a la chance aujourd’hui d’être dans une société où l’on peut connaître tout sur tout ; on peut faire profiter de nos connaissances aux autres, ou du moins s’engager pour l’autre. Le but ultime d’un engagement associatif et de l’action du bénévolat, c’est ça : c’est se rendre disponible pour les autres. C’est quelque chose qui m’est chevillé au cœur, ce sont des valeurs éducatives…

 

D’où tenez vous ça ?

De ma famille, tout simplement. Chez mon arrière grand-père, la porte était ouverte, on m’a toujours dit que tout le monde était le bienvenue à la maison. C’était une grande propriété, toutes sortes de gens venaient, même des SDF…  Ce sont des valeurs familiales, c’est quelque chose que j’ai vécu. Vous ne pouvez pas demander à quelqu’un qui ne l’a pas vécu de le faire, je le comprends, je ne jette pas la pierre sur les autres ; ça fait partie d’un tempérament, d’un charisme, d’un vécu. Et de valeurs qu’on inculque …. Mes parents nous ont donné cette éducation-là, le fait de s’intéresser à l’autre. Et puis j’ai aussi l’apport spirituel : je suis croyant, je suis pratiquant, je suis catholique. Il y a aussi ces valeurs-là qui m’animent. Sans faire de prosélytisme…, mais ça m’anime. Le regard sur l’autre. Pas un regard qui s’arrête simplement aux préjugés, non. Je vois plus loin, je vois avant tout la personne humaine que j’ai en face de moi, son travail, l’engagement qu’elle a. A la SNCF, ce sont des professionnels, nous sommes des bénévoles… : on a un respect pour leur travail, on sait très bien que ce n’est pas facile, qu’il y a d’autres problèmes à gérer. Mais  il y a un respect. La solidarité, c’est aussi se respecter les uns et les autres. C’est aussi un problème, dans notre société qui a tendance à monter les uns contre les autres… Dans ce genre d’action, chacun apprend à reconnaître l’autre. Et après pourquoi pas, on a envie de s’engager plus loin, dans des fonctions électorales ou autres. Cela peut se présenter, chacun est libre…