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Limites de la Robotique de service

Interview de Nicolas BEROUD

Responsable technologies-clés&territoires à L'Agence d'Etudes et de Promotion de l'Isère (AEPI)

<< Ce n’est pas parce qu’une entreprise développe une technologie intéressant la robotique qu’elle se positionne comme un acteur de la robotique ou même que le terme de robotique ait du sens pour elle. >>.

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Date : 26/01/2011

Interview réalisée le 26 janvier 2011 par Boris ChabanelL'AEPI mène l'ensemble des démarches de promotion et de valorisation du département de l’Isère afin de favoriser les implantations d'entreprises nouvelles. Sa mission s'organise autour de 3 objectifs : la promotion économique du département de l'Isère ; la contribution au développement économique des territoires ; la prospection, l'accueil et l'implantation d'entreprises nouvelles.
Dans cet entretien, Nicolas Beroud, met en évidence les limites de la thématique « Robotique de service ». La nouveauté, les débouchés et le caractère mobilisateur auprès des acteurs économiques de la robotique de service semblent être plus incertains que ce qu’affirment certains observateurs.

Aujourd’hui, on parle de robotique de service pour désigner ce champ de la robotique qui se trouve en dehors des usines. Pour vous, que recouvre la robotique de service ?

Je pense spontanément à mon robot aspirateur Roomba. Pour moi, la robotique de service c’est comment apporter un service à la personne au travers d’un robot. Même s’il y a des passerelles technologiques avec la robotique industrielle ou la robotique médicale, la robotique de service est un univers complètement différent puisque tourné vers le grand public. Nous ne sommes pas dans les mêmes logiques de coûts, de marché, et donc les technologies utilisées sont beaucoup plus light. Un particulier va peut-être mettre 300 ou 400 euros dans un robot de service alors qu’un robot industriel aura un coût nettement supérieur.

La robotique peut-elle être assimilée aux systèmes dits intelligents ?

Non, je ne crois pas. Mettre un capteur de lumière connecté à un volet roulant ce n’est pas faire de la robotique. A la différence d’une machine à laver intelligente qui est programmée pour réagir de façon automatique à des variables d’environnement très précises, un robot est capable de s’adapter à des changements d’environnement qui n’ont pas été prévus au départ. Autrement, tout est de la robotique ! Les volets roulants, l’airbag de votre voiture, votre téléphone portable… cette distinction me parait importante parce que derrière ce ne sont pas les mêmes filières, les mêmes marchés, les mêmes acteurs. Ce n’est pas parce qu’une entreprise développe une technologie intéressant la robotique qu’elle se positionne comme un acteur de la robotique ou même que le terme de robotique ait du sens pour elle. Par exemple, ce n’est pas parce que ST Microélectronics développe des puces qu’il est un acteur de la robotique.

Pour certains, le chiffre d’affaire de la robotique de service pourrait connaitre un essor considérable dans les toutes prochaines années. Qu’en pensez-vous ?

Je vous répondrai que c’est comme pour la domotique. Cela fait 20 ans que l’on en parle et ça n’a toujours pas explosé ! Alors certes on voit se diffuser les systèmes de gestion intelligente de l’énergie dans les nouveaux bâtiments mais cela ne prend pas la forme d’une révolution. On pourra parler de rupture lorsque la robotique aura un impact important sur l’environnement de la vie quotidienne et les modes de vie. Plus largement, je pense que l’on assiste surtout à de l’intégration de plus en plus poussée d’électronique dans notre environnement, des capteurs, de l’intelligence embarquée, etc. L’évolution des ventes du robot aspirateur d’IRobot est un signe important mais l’idée de robolution est sans doute excessive. Il y a d’autres évolutions sur le plan technologique et industriel qui sont davantage porteuses de changement que la robotique. Enfin, je pense que ce sont les usages qui vont tirer le marché et orienter la technologie. Si je reprends l’exemple du robot aspirateur Roomba, je ne pense pas que la question de départ de ses concepteurs ait été « on a un robot, qu’est-ce que l’on peut lui faire faire ? ». La question de départ devait plutôt être « comment révolutionner le marché de l’aspirateur ? ». Et à partir de là on rassemble les composants technologiques adéquates, dont la robotique.

La robotique de service peut-elle devenir une véritable filière à l’échelle locale ?

A l’heure actuelle, je ne pense pas que la robotique de service soit une opportunité de développement économique prioritaire pour la région. Au niveau de l’AEPI, la robotique de service ne fait pas partie de nos axes de travail en matière d’études et de prospection parce qu’il n’y a pas de filière constituée. L’AEPI ne travaille que sur des filières constituées ou en émergence qui disposent d’un réel avantage compétitif à l’échelle internationale. Une filière c’est un secteur d’activité dans lequel on retrouve des leaders industriels, des sous-traitants, des fournisseurs de solutions, de la recherche académique et privée qui permet de générer de l’innovation, de la formation supérieure qui permet d’alimenter ces acteurs avec de la matière grise. Aujourd’hui, sur la robotique de service, je n’ai aucune de ces composantes qui permettraient de dire que c’est une véritable filière en émergence. Il existe certes des acteurs qui pourraient faire partie de l’une ou l’autre de ces composantes mais, à l’heure actuelle, ils sont positionnés sur d’autres marchés que celui de la robotique de service. Autrement dit, pour l’heure nous ne disposons d’aucun élément nous permettant de nous différencier sur le champ de la robotique de service.

Ce constat vaut-il également pour le Nord-Isère ?

Oui. Ce territoire développe des compétences fortes dans le domaine de l’éco-construction et ses acteurs, comme tout le monde, doivent sans doute s’intéresser au thème de la maison intelligente. Pour autant, à ma connaissance, il n’y a pas de compétences ou de connaissances identifiées sur ce thème dans le Nord-Isère. Avec la présence d’acteurs comme Lafarge ou Vicat et d’un site comme celui des Grands Ateliers, l’éco-construction est abordée sous l’angle des matériaux, des structures, du bâti, etc. Par ailleurs, les acteurs de la logistique présents sur ce territoire sont des utilisateurs de robots manipulateurs, de chariots automatiques. Mais là aussi, être utilisateur d’automates ne fait pas de vous un acteur de la robotique.

Comment amorcer une dynamique économique autour de la robotique de service ?

Il manque un intégrateur des briques technologiques existantes sur le territoire. Dans chacune de nos filières d’excellence, il y a à chaque fois au moins un leader industriel puissant qui porte des projets et pousse ses fournisseurs et ses partenaires à innover. Pour la robotique de service, on voit bien que pour l’instant ce leader n’existe pas. Il manque un donneur d’ordre capable d’aller voir les différents acteurs concernés pour les faire travailler ensemble autour de concept-produits bien identifiés.

A l’image d’Imaginove et de ViaMéca, certaines filières d’excellence existantes n’ont-elles pas intérêt à se positionner sur le marché de la robotique de service ?

Oui, la robotique de service est sans doute un champ d’opportunité pour certaines filières existantes. Mais plusieurs d’entre elles se sont d’ores et déjà positionnées sans pour autant faire référence explicitement à la robotique de service. Les exemples que vous mentionnez sont très différents et je ne pense pas qu’Imaginove et ViaMeca aient tout à fait la même vision de la robotique de service. Je peux prendre également un exemple grenoblois avec le projet Smart Electricity lancé en 2005 par Schneider Electric dans le cadre de Minalogic. Ce projet fait converger les domaines de l'électricité, des automatismes et de la communication pour concevoir des bâtiments intelligents. Schneider Electric n’a pas attendu d’avoir un coup de tampon « robotique de service » pour lancer ce projet. Je pense que là où la robotique présente des opportunités intéressantes, les acteurs se sont déjà mobilisés mais sans forcément faire référence à la robotique, et encore moins à la robotique de service. Il y a sur Grenoble de très fortes compétences en termes de recherche et de développement industriel autour de la « surgétique » (chirurgie robotique et assistée par ordinateur) ; on est là dans le champ de la médecine, de la chirurgie, sans pour autant pouvoir parler de robotique de service.

Le thème de la robotique de service aurait finalement un potentiel fédérateur assez limité ?

Ce qu’il faut bien voir c’est que la thématique robotique de service n’a pas forcément de sens et n’est pas forcément valorisante pour les acteurs. Il faut bien réfléchir à l’utilité de cet affichage robotique de service et surtout bien définir de quoi on parle. En soi, le mot robot est porteur d’imaginaires, de questions, d’appréciations tellement différents selon la personne à qui vous avez affaire ! Lorsque l’on parle de Clean-Tech, c’est la même chose ! Un grand fourre-tout dans lequel chacun met ce qu’il veut. C’est pratique mais c’est difficile ensuite de passer à une démarche plus structurée en termes de filières. Plus c’est fourre-tout, moins c’est cohérent, moins c’est percutant, plus c’est difficile de mobiliser les acteurs. L’électronique embarquée, les capteurs, le traitement du signal, les algorithmes de déplacement, les micro-sources d’énergie sont des technologies indispensables à la robotique que l’on retrouve en région grenobloise, pour autant, on ne peut pas dire que ce sont les éléments constitutifs d’une filière « robotique de services ». Leur présence sur le territoire est une condition indispensable mais loin d’être suffisante…