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Les enjeux au cœur de la réflexion sur l'espace public

Interview de Pascale PICHON

<< Cette mise en projection de l'espace public ne peut se réaliser qu’en croisant les savoirs, les pratiques et les expériences de l'architecte, du designer, de l’urbaniste, du géographe, du paysagiste, de l'artiste, du sociologue… >>.

Date : 20/03/2009

Pascale Pichon est par ailleurs co-responsable du Master "Espace public : design, architecture, pratiques", master pluridisciplinaire (sciences sociales, architecture, design) co-géré par trois institutions d’enseignement supérieur à Saint-Etienne : l’université Jean Monnet, l’école d’architecture et l’école d’art et de design. Elle a publié de nombreux articles et ouvrages sur la question des sans domicile fixe, et plusieurs articles sur l’habitat précaire, les catégories des politiques publiques et l’intégration des compétences des usagers et des habitants dans le projet urbain. Ses travaux actuels portent sur l’urbanité contemporaine et ses fondements : l’habiter, la mobilité et la citoyenneté.
Interview réalisé par Sylvie Mauris.
Aujourd'hui, quels sont les enjeux au cœur de la réflexion sur l'espace public ?

L'urbanité est au cœur d’une pensée des espaces publics car c'est sur la pluralité des modes de vie et sur la capacité des groupes et des individus à vivre la ville, en recomposant sans cesse son équilibre écologique, que reposent nos espaces publics contemporains. Actuellement, les trois fondements de l'urbanité que sont la mobilité, la citoyenneté et l’habiter, sont mis en débat, voire en crise. Les phénomènes d'étalement urbain ou de développement durable réinterrogent les mobilités qu'elles soient résidentielles, professionnelles, générationnelles ou sociales. Vient ensuite la question de la citoyenneté. L'espace public est un espace concret de visibilité et d’invisibilité des publics, de publicité. Les aménagements délaissent cet aspect car il est difficile à traiter si ce n’est en s’attachant prioritairement aux usages, aux modes de vie citadins, aux formes multiples de l’habiter et de la citoyenneté pratique. Du côté des compétences des usagers et des habitants, on confond souvent participation, concertation et information. La question que nous posons dans le cadre par exemple de la formation des futurs concepteurs est celle-ci : Comment intégrer au mieux ces compétences plurielles aux différentes étapes des projets urbains ? Quels sont les outils les plus adéquats pour cette démarche ? De quelle manière faire un retour sur le travail mené ? Comment évaluer un "bon aménagement" urbain ? Toutes ces questions n'ont pas de réponse définitive. On cherche et on procède par expérimentations et on met à l’épreuve la pluridisciplinarité ! Enfin, la question de l'habiter est centrale, pourtant il manque parfois le vocabulaire adéquat pour parler des conditions de possibilités de l’habiter, ce que l’on peut appeler l’habitabilité. Il faut poursuivre l’énonciation d’une grammaire de l’habitabilité qui ne désigne pas seulement les conditions de logement, le cadre de vie, mais aussi différentes formes d'appropriation collectives, des limites poreuses, des circulations de biens et de personnes, des flux, qui instituent des échelles de socialité et de sociabilité dans différents rapports et les passages de l’un à l’autre avec leurs seuils : public-public, public-privé, privé-intime…Ce sont des enjeux très forts liés à la pluralité des mondes et des gens qui se côtoient dans des espaces publics pourvus de qualités d’ouverture différentes selon leur situation centrale ou périphérique ou encore interstitielle, selon les ressources et la multiplicité des usages qu’ils offrent et permettent, car si la question essentielle est bien celle du vivre ensemble et de la construction de biens communs, ce sont alors des questions concrètes liées à l’accessibilité, à l’hospitalité, à leurs dramaturgies qui doivent être traitées, ce que les travaux du Plan Urbain dans les années 80-90 ont largement mis en évidence.
Est-on face à une urbanité fragilisée ?

Oui, je crois dans la mesure où notre monde commun plus complexe est fragilisé car incertain dans son devenir. Je travaille depuis quinze ans, à l’articulation entre question sociale et question urbaine, sur la question des personnes sans domicile dans les villes de nos pays riches, en France, en Europe ou en Amérique du Nord. C'est un travail qui interroge les situations limites d'occupation des espaces publics, les situations de dénuement exposées qui sont indécentes par rapport à la sécurité ontologique que représente le "chez soi" : une capacité à recevoir, à être accueilli, un lieu pour se soustraire aux regards des autres, pour se reposer, le lieu de l’intimité, où l’on peut toujours revenir… Quand ce "chez soi" dans toutes ses dimensions n'existe  plus, la personne vit "de" et "dans" les espaces publics. Ce travail de recherche m’a permis de saisir les formes interstitielles, marginales d'occupations des espaces, leur hiérarchie également, les conséquences des aménagements urbains et matériels, les conséquences des politiques publiques et les tensions ou conflits d’usages qui se manifestent, par exemple dans les espaces centraux ou les espaces denses de circulation piétonne, d’où les personnes sans domicile sont bien souvent refoulées. Les délaissés, les espaces considérés sans qualité, deviennent alors des lieux pour s’abriter : un terrain vague, une friche … D'ailleurs, ce sont toujours les mêmes lieux qui sont investis eu égard aux contraintes d’accès et aux limites de l’hospitalité. L'occupation est plus ou moins visible : ici, c’est l’ensemble du maillage de l’espace urbain qui se donne à voir dans sa matérialité instituée, par exemple à travers une géographie de la charité publique et privée. On ne peut pas faire comme si cela n'existait pas. On se trouve au contraire obligés de prendre en compte, dans les aménagements, "le tort" dont parle Jacques Rancière qui est fait à ces personnes. C'est une question politique qui touche aussi à des questions d'éthique et de décence et qui ne peut être résolue par la seule approche humanitaire, aujourd’hui prédominante.

Quels aspects ne vous semblent pas assez considérés dans les réflexions sur
l'aménagement ?

Trop souvent l'aménagement se fait dans une temporalité qui est celle des aménageurs pour des raisons techniques et politiques. Les contraintes financières sont également présentes. Cette dimension du temps dans l’aménagement est essentielle mais néglige d’autres temporalités qui sont celles de l’habiter et de la citoyenneté dont j’ai parlé. Dans la formation du master "espace public : design, architecture, pratiques", la démarche et la réflexion sur l'aménagement d'un espace public s’appuie sur les usages, les pratiques urbaines et sociales qui s'y déroulent, les scènes de la vie quotidienne, l’appréhension sensible des espaces et intègre les dimensions historiques, géographiques et économiques de la vie urbaine. Bref nous nous intéressons à un "espace plein". Je reprendrais volontiers cette définition de l’espace d’Isaac Joseph qui me semble un point de départ intéressant : "un espace n’est ni une enveloppe ni un vide dans lequel prend place un drame ou une intrigue. C’est un milieu plein dans lequel l’activité d’adaptation et de coopération des individus ou des collectifs trouve ses ressources ; c’est un univers de plis et de niches qui gardent une opacité relative et qui sont instrumentés comme tels. C’est l’idée que toute activité trouve dans son environnement des prises. D’où l’importance d’un traitement qualitatif et sensible des espaces urbains, garant d’un sens et d’une pertinence pour les usages qu’en font les citadins". C’est pourquoi, il est important de construire des mises en rapport entre les matérialités urbaines et les usages actuels et à venir. C’est ce que nous appelons des "matières à projet" dans notre master, qui se concrétisent par la construction d’outils de coopération et de communication entre tous les acteurs concernés par l’aménagement urbain. Ce sont des dispositifs de mise en visibilité de l’espace qui permettent une meilleure compréhension des enjeux présents selon différents points de vue (habitant, usager, concepteur, technicien, élu..), qui conduisent à intégrer dans les projets urbains des dimensions jusque là absentes et invite envisager autrement l'aménagement. Prenons l’exemple de la Place Carnot à Saint-Etienne où les étudiants -architecte, urbaniste, sociologue, designer- ont mis en œuvre une approche sensible de l’espace : c’est une place en bordure de l’hyper-centre. Sur cette place, à la fois square et nœud de transports multimodal (gare, bus, tram, voiture), se retrouvent régulièrement, à différents moments de la journée et de la soirée, des jeunes de Montreynaud, un quartier de Saint-Etienne excentré. La vie urbaine de la place est alors apparue étroitement reliée à un espace d’habitat distant de plusieurs kilomètres. Dans cette mise en lien et en rapport, l’aménagement de la place se devrait dès lors être pensé à partir de ce "plein", de ses prises et des ressources qu’elle offre Cet exemple, quoique très simplifié, permet néanmoins de se départir d’une approche surplombante et lisse de l’espace. Elle permet de déplacer le regard de l’espace circonscrit à aménager, de considérer d’autres mises en lien et en réseau que celles qui apparaissent sur le plan de l’urbaniste ou de l’architecte : des mises en lien relevant de la quotidienneté, des habitudes, des usages et des pratiques, qui attestent des formes d’urbanité et des identités des lieux. C’est cette approche qui permet de déplacer des limites spatiales, de rendre visible des seuils qui peuvent se trouver au plein cœur d’une place, de considérer les identités, les mémoires, les imaginaires que le lieu véhicule. Lors du réaménagement de la gare du Clapier, un important travail sur l'histoire du lieu a été conduit. Néanmoins, prendre en compte les mémoires habitantes ne peut devenir une recette et le risque, soit de patrimonialiser le lieu, soit d’instrumentaliser la mémoire habitante, par exemple dans le cas des démolitions de logements sociaux, demeure présent.

L'aménagement de l’espace public doit-il influencer les pratiques qui s'y déroulent ?

L'espace public est un espace pacifié au sens politique, tout en étant l’espace de la pluralité, l’espace de la diversité des points de vue. Comment arriver à construire des espaces publics avec des points de vue différents, parfois antinomiques (celui du riverain qui veut de la tranquillité, celui des noctambules qui s’y donnent rendez-vous, celui du commerçant qui veut du passage, etc.) ? Plus on uniformise, plus on fragilise la dimension politique. L'espace public doit rester ouvert pour permettre à une part d'inconnu d'émerger, à de nouveaux possibles d'exister. Dans ses contraintes d’aménagement mêmes, l'espace commun doit proposer des perspectives multiples, qualité qui se manifeste à travers la pluralité des usages. Plus il offre une disponibilité d'usages et de prises, une combinaison de séquences différentes de la vie urbaine, mieux l'espace fonctionne. Mais en même temps tous les espaces ne possèdent pas les mêmes qualités, tous ne peuvent offrir les mêmes ressources. La diversité permet de mailler les espaces entre eux, de construire une cohérence d’ensemble. Et puis les usagers sont familiers du détournement des usages prévus et réinventent, aux marges, de nouveaux usages éphémères ou durables. L’ombre et la lumière, les niches et les aspérités  jouent ensemble pour donner lieu à des usages inattendus. Les saisons, les transformations de la nature en ville invitent aussi à cette diversification. A contrario, le mobilier urbain qui se décline de façon uniforme est l’une des limites aux arts de vivre du citadin et aussi à l’art tout court. Comment préserver le plaisir de la pérégrination, le changement des perspectives, la diversité des points de vue ? Le réaménagement des rives du Rhône à Lyon est sur ce point une réussite. Au fil des berges, le promeneur ou le cycliste franchit des étapes, passant d'endroits peu aménagés à d'autres très aménagés. La succession des paysages et des ambiances urbaines accompagne le parcours du citadin. Le choix des matériaux, leur simplicité offrent une diversité d’usages, de pratiques, d’espaces de rencontres et de co-présence. Plus généralement, l’aménagement de l’espace urbain ne peut être linéaire, ce sont les cours, les impasses, les retraits qui préservent les dimensions du secret et de l’imaginaire. L’aménageur ne peut évidemment tout maîtriser et aménager un espace sécurisé, ce n’est pas en faire un espace sécuritaire. Sur ce point, la ligne 14 automatisée du métro parisien offre cette accessibilité pour tous et des jeux de visibilité qui donnent un sentiment de sécurité alors qu'il y a moins de personnel. Le voyageur est placé sous le regard des autres sans avoir l'impression d'être sous l'œil de "big brother" !

Le mobilier urbain semble susciter beaucoup d'intérêt, est–ce un élément important dans le vocabulaire d'une ville ?

C’est vrai que l’on observe aujourd’hui des répétitions dans toutes les villes du point de vue du mobilier urbain et de la conception même de l’espace. Un praticien, architecte ou conseiller en urbanisme qui circule d'une ville à l'autre transporte tout naturellement son vocabulaire et son savoir faire. C’est parfois sa signature mais cette récurrence est ennuyeuse car elle ne prend pas assez en compte l'identité, la singularité de la ville et de ses habitants et la manière dont la ville se renouvelle sur elle-même. Et puis, il y a des tendances et des modes et des réglementations qui forgent des modèles. Les catalogues de mobiliers urbains dans lesquels puisent les élus proposent des solutions faciles mais limitées. Adopter un vocabulaire propre est un choix politique que font certaines villes. Plutôt qu'un catalogue qui uniformise tout, c’est une ligne directrice qui, en se déclinant, rend des consistances identitaires. Le lien entre les différents éléments de l’aménagement sur un grand territoire urbain n’est pas forcément visible : cela relève plutôt d'un équilibre délicat entre hétérogénéité et unité. Il est sans doute possible, en acceptant de travailler à partir d’une approche sensible et pluridisciplinaire des lieux, de concevoir des variations qui retranscrivent leurs qualités et leurs particularités : une ambiance de village, un marché, un espace contrasté entre densité des contacts à certaines heures et leur absence à d’autres… Ce travail demande de la subtilité, autrement dit l’appel à des compétences partagées et partageables entre praticiens et l’intégration des compétences des usagers et habitants. Cela représente, à mon avis, un pas de plus par rapport à ce qui s'est pratiqué jusqu'à présent. En particulier ce partage des compétences à chacune des étapes d’un projet. C’est d’ailleurs la démarche « design de projet »  que défend par exemple Alain Findeli. Or aujourd’hui, on sépare le plus souvent ces étapes et ces compétences et le dialogue entre les disciplines du projet urbain ne parvient pas à construire la démarche même du projet depuis le diagnostic jusqu’à la réalisation, voire l’évaluation. Mais ceci est un autre chantier !

Quelle piste vous semble la plus prometteuse pour affiner la réflexion sur les espaces publics et répondre aux enjeux à venir ?

Seule la pluridisciplinarité permet d'avoir une multiplicité de lectures, de confronter des savoirs-faire et permet le travail de traduction nécessaire à une prospective. Le master "Espace Public : design, architecture, pratiques" est né de cette conviction. Il combine trois grands champs disciplinaires : les sciences sociales, les arts et le design, l'architecture et l’urbanisme. Concrètement, il résulte d'une collaboration entre trois institutions d’enseignement supérieur stéphanoises : l'école nationale supérieure d'architecture, l'université Jean Monnet et l'école supérieur d'art et de design. Son approche de la pluridisciplinarité dans une pédagogie résolument centrée sur l’équipe pluridisciplinaire lui confère son caractère innovant. Cette formation a nécessité trois ans de préparation entre des enseignants, praticiens et chercheurs, qui ont du eux-mêmes mettre à l’épreuve du dialogue leurs compétences disciplinaires. Elle repose sur un premier temps d’immersion sur le terrain où, dans la tradition de l’écologie urbaine de l’école de Chicago, Saint-Etienne est abordé comme un laboratoire.  L’approche sensible et qualitative des espaces par les équipes d’étudiants conduit à un recueil d’observation et de données par des méthodologies spécifiques à l’approche des espaces publics ; elle s’inscrit dans un projet grandeur réelle de constituer un atlas des espaces publics stéphanois. Les séminaires disciplinaires étayent la réflexion et des expérimentations dans l’espace public tant d’un point de vue artistique que dans des travaux d’atelier avec des professionnels de l’urbain permettent de consolider les points de vue et les compétences. Le voyage d’étude à l’étranger permet quant à lui le déplacement du regard, l’approche d’autres cultures : penser ailleurs pour penser ici. A partir du recueil des données sur le terrain,  les étudiants font un travail d'analyse et réalisent des matières à penser, des matières à projet. Ce peuvent être des outils directement opératoires dans différentes phases du projet d’aménagement urbain. Cette mise en projection de l'espace public ne peut se réaliser qu’en croisant les savoirs, les pratiques et les expériences de l'architecte, du designer, de l’urbaniste, du géographe, du paysagiste, de l'artiste, du sociologue… Cette mise en forme des données est particulièrement innovante et peut vraiment servir dans le projet urbain, par exemple pour créer des outils de concertation et de dialogue. Mené en amont du projet réel, ce travail de projection peut par exemple servir à la construction d'un cahier des charges. Ainsi, le cahier des charges de l'appel d'offre pour le réaménagement d'une ancienne carrière près de Chambéry s'est appuyé sur ce travail de mise en forme, de construction de scénarios d'usages. De la même façon, le travail dans la médina de Fès a conduit à construire un répertoire raisonné des qualités des espaces publics selon différents points de vue. La formation permet de prendre plus de temps tout en proposant aux étudiants des outils communs pour aller plus vite dans la compréhension des autres et la reconnaissance des outils propres à chacune des disciplines. Chacun accède ainsi aux savoirs des autres et s'enrichit de cette capacité acquise à dialoguer. Chacun conserve son identité professionnelle mais apprend à re-connaître les compétences de l’autre.

Faudrait-il davantage évaluer les aménagements réalisés ?

L'évaluation est un enjeu majeur. Évaluer, c'est chercher à savoir ce qui marche, ou pas. C'est une pratique émergente qui relève encore du coup par coup alors qu’il serait très utile de construire des protocoles expérimentaux de mise en comparaison. La demande des collectivités publiques pourrait sur ce thème être plus volontaire ! Mais cette année, dans le cadre de leur stage professionnel dans le service des espaces publics de Saint-Etienne, quatre de nos étudiants vont tenter de répondre à cette commande.