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La technique comme un moyen de compenser les handicaps

Interview de Pierre ANCET

Maître de conférence en Philosophie à l'Université de Bourgogne

<< Les mesures en faveur de l'accessibilité servent avant tout aux personnes handicapées, mais aussi à tout le monde : ce n'est qu'à cette condition que nous pourrons envisager une humanité élargie >>.

Pierre Ancet envisage la question de la robotique de service à la lumière de ses recherches sur  les personnes en situation de dépendance. Il évoque tour à tour les opportunités et les limites de l'utilisation de robots, pour les personnes handicapées et les personnes valides, et les logiques visant à pallier à des déficiences, voire « augmenter » l'humain.
Il nous invite enfin à reconsidérer la technique comme un moyen de compenser les handicaps et d'adapter l'environnement à tous, à reconnaître les capacités propres aux personnes handicapées et à élargir notre vision de l'humain.

Cette interview s'inscrit dans le cadre de deux études conduites par la Direction de la prospective du Grand Lyon et son réseau de veille sur la robotique de service et le handicap.

Réalisée par :

Date : 05/07/2011

Les robots, des moyens pour les personnes handicapées de gagner en autonomie

Vous travaillez depuis plusieurs années sur la question du handicap et du vieillissement. Que pensez-vous de l'utilisation éventuelle de robots de service auprès de personnes handicapées et de personnes âgées ?

Je pense tout d'abord que ce n'est pas pour demain. Dans le champ de l'aide à la personne, un robot qui puisse remplacer la présence humaine et assurer l'ensemble des actions composant un accompagnement, me parait encore très utopique. J'en ai parlé avec des personnes handicapées, des gens jeunes, qui a priori ne sont pas contre l'usage d'objets techniques de toutes sortes : en termes d'accompagnement et de présence, jamais une machine ne remplacera un être humain.

C'est également l'avis d'un ami atteint d'une infirmité motrice cérébrale et par ailleurs informaticien averti. Il a des difficultés à s'exprimer, n'est généralement pas compris et est souvent considéré comme ayant un déficit intellectuel. Lui qui est très lucide quant à l'intérêt des moyens techniques pour l'aider face à son handicap se montre très réservé face à la possibilité d'utiliser un moyen de compensation comme celui-là. Ce dont il a besoin à la maison, c'est vraiment d'un contact humain et non d'un  robot. Ceci dit des concepteurs de maisons de retraite envisagent très sérieusement le développement de la domotique, et à plus long terme des robots, dans ces structures.

Mais les personnes en situation de handicap peuvent aussi préférer commander une machine et « garder la main », plutôt que de bénéficier d'une assistance humaine qui peut décevoir, infantiliser ou se révéler peu efficace...

C'est très différent dans ce cas en effet. Il faut distinguer ce qui permet l'autonomie et ce qui relève de l'accompagnement. Accompagner ce n'est pas seulement aider ou suppléer à une capacité, c'est aussi partager (ce qu'indique l'étymologie de ce terme accompagner). Évidemment, tout ce qui favorise l'autonomie motrice ou fonctionnelle est souhaitable et profitable pour les personnes en situation de handicap. Mais dans ce cas, il n'y a pas besoin d'interactions ou de rapports humains, juste besoin d'une suppléance à une fonction qui fait défaut. La personne récupère une fonction qui était la sienne. C'est par exemple un exosquelette qui permet à une personne ayant perdu l'usage de ses jambes de marcher. Elle incorpore l'objet technique comme si cela faisait partie d'elle-même. Cette idée d'incorporation est très importante. Pour une personne aveugle, la canne qui lui sert à se déplacer est un prolongement de son corps, il développe son toucher par son intermédiaire, il y a bien incorporation qui conduit à un toucher à distance plus important que le nôtre. Ces moyens permettent de retrouver des capacités ou de les étendre.

Finalement, quels usages justifieraient pour vous l'existence de robots, à part celles favorisant l'indépendance ?

Les robots adaptés aux milieux extrêmes et inaccessibles pour l'homme sont très utiles. Pensons par exemple aux techniciens exposés aux radiations nucléaires suite au récent séisme de Fukushima. Tous les milieux industriels dangereux pour l'homme (risque d'irradiation, d'intoxication chimique...) pourraient profiter d'une alternative robotique. On peut penser aussi aux chirurgies assistées par des robots, ceux-ci reproduisant à distance le geste exécuté par le médecin, ou décuplant la précision du geste. Je pense aussi aux métiers « robotisants », exigeant d'accomplir des tâches répétitives à longueur de journée et très peu d'adaptation. Pourquoi ne pas substituer à terme un robot à un poste répétitif ? Dans ces cas-là, l'efficience prime, leur apparence extérieure n'a aucune importance : inutile pour un robot fonctionnel qu'il ressemble à un être humain.

Pourtant, les concepteurs de robot nous promettent des relations avec eux. Ils travaillent leurs « comportements » et leur design pour nous les rendre sympathiques (des formes arrondies, des yeux mobiles, etc.)...

C'est l'effet recherché par les concepteurs mais est-ce vraiment le cas ? N'est-on pas autant dans une recherche esthétique que technique visant à nous rendre cet objet désirable ? Les robots à l'image de l'homme peuvent aussi susciter une « inquiétante étrangeté » comme le disait Freud, c'est-à-dire une variété particulière de l'effrayant qui se rapporte à ce qui est depuis longtemps connu, depuis longtemps familier. Le texte de Freud prend l'exemple de l'homme au sable, une nouvelle du romantique allemand Hoffman dans laquelle apparaît Olympia, une poupée à laquelle on a donné vie et qui ressemble à s'y méprendre à un être humain. Un trouble nous étreint à partir du moment où nous voyons un être qui nous ressemble, laisse passer semble-t-il autant d'émotions que nous-même, se déplace avec une grande fluidité, parait animé de l'intérieur ou nous répondre avec justesse... Je me souviens d'une simulation d'une séance de psychanalyse menée par un robot qui était très troublante (basée sur le logiciel Eliza, qui date des années soixante !), l'illusion était quasi-parfaite et drôle.

On n'éprouve pas le même trouble lorsqu'un humain imite un robot alors que logiquement, cela devrait être le cas. On admire plutôt la maîtrise des mouvements. En revanche, quand un robot a une grande maîtrise de ses mouvements au point de nous faire croire qu'il puisse être animé par un homme à l'intérieur, et qu'en fait il n'y a personne, le trouble est à son comble. On peut comparer cela avec les robots humanoïdes : on pense qu'il y a quelqu'un et en fait, il n'y a personne. Mais il n'est pas impossible que l'on se fasse réellement piéger dans 10 ou 20 ans car cette « inquiétante étrangeté » fascine et l'histoire nous montre que bien souvent quand on peut  faire une réalisation technique, on finit par la faire... Il ne faut pas penser que l'éthique puisse bloquer cette évolution. Comme le dit une de mes collègues, cela s'apparente à vouloir bloquer un 747 avec un élastique ! Quand on voit les enjeux économiques, le désir autour des robots, il y a fort à parier qu'ils ne cessent de se perfectionner... on s'inquiète beaucoup mais mieux vaut se demander ce qu'on pourrait en faire individuellement, plutôt que laisser cela à d'autres que nous. L'éthique est aussi une affaire de décisions collectives, de politique au sens noble du terme. D'autant que l''évolution des mentalités humaines est toujours plus lente que celle des techniques.

Retrouver des capacités ou augmenter l'Homme ?

Pouvez-vous nous donner des exemples marquants où la technique permet de retrouver des capacités et d'en étendre ?

J'ai interrogé de nombreuses personnes handicapées sur la question de l'informatique. L'un d'entre eux, un ami totalement paralysé qui ne peut absolument pas bouger, peut utiliser un ordinateur équipé d'un logiciel de reconnaissance vocale. Grâce à cela, il a une pleine liberté d'écrire, cela a bien sûr complétement changé sa vie. Lorsqu'il avait 20 ans, il devait réfléchir à ce qu'il voulait dire, le mémoriser et le dicter à une tierce personne, ensuite il a utilisé une synthèse lettre à lettre, puis mot à mot, et aujourd'hui, à 56 ans, il utilise une synthèse vocale. Il peut aussi naviguer sur internet tout seul (la voix remplace les clics), cela signifie pouvoir s'informer, choisir de manière complètement autonome ce qu'il consulte, échanger par mail...

On pourrait imaginer la demande future pour quelqu'un qui poursuit non pas des velléités d'écriture mais pour quelqu'un qui voudrait développer une activité physique par exemple. Être sans jambes aujourd'hui est-ce toujours un handicap ? L'exemple d'Oscar Pistorius, le coureur bi-amputé souhaitant courir avec des athlètes non-handicapés car il ne se considère par lui-même comme handicapé, nous invite à nous poser cette question. Des études ont montré que ces prothèses lui procuraient un avantage conséquent, notamment sur la fin de course. Dans ce cas, les prothèses qu'il utilise pour compenser le fait qu'il soit amputé des deux jambes est considéré comme du dopage technologique. C'est intéressant d'un point de vue philosophique car on passe de la conception « prothèse comme compensation » à « prothèse comme augmentation ». La question des moyens de compensation vue sous l'angle de l'augmentation de l'humain reste posée. Doit-on augmenter l'humain ?

Ce n'est pas parce qu'on peut le faire, qu'on doit le faire...

Si jamais un jour on me propose des yeux plus performants que mes yeux qui vieillissent, pourquoi pas ? Si on me propose des implants auditifs qui me permettent non seulement d'entendre aussi bien qu'auparavant mais aussi d'entendre loin si je le souhaite, pourquoi je conserverais mes fonctions actuelles déclinantes ? On peut aller très loin dans cette logique d'offre et de demande... Cela nous confronte à l'idée : où est l'humain ? Qu'est-ce qui reste d'humain là dedans ? Est-ce qu'une humanité augmentée peut être envisagée ? Bernard Andrieu, dans son livre « Devenir hybride » (2008), n'est pas sûr qu'on puisse préférer les organes biologiques d'origine « si les outils apportent plus satisfaction que les organes naturels ». Dans le cas où je peux remplacer un organe défectueux, pourquoi ne pas choisir un organe plus performant ? Plus inquiétant, même si l'organe n'est pas défectueux, pourquoi ne pas opter pour un organe plus performant ? Souvenez-vous de l'exosquelette Sarcos, déjà ancien, qui permet de décupler les forces, il permet de soulever des charges très lourdes et de bouger de manière extrêmement fluide : son intérêt industriel et militaire est évident mais il aiderait grandement les personnes âgées et handicapées également. Tout ce qui permet la suppléance, quand cela peut permettre l'augmentation, pose aussi des problèmes de limites. Des débordements peuvent être craints. Et comme souvent en bioéthique, cela pose des problèmes de limites quant à la nature de l'humain. Reste-t-on humain lorsqu'on est équipé d'un exosquelette ou d'yeux artificiels ou d'autres choses que nous inventerons demain ?

La bioéthique pourrait-elle servir de garde-fou pour réguler ces techniques permettant d'augmenter l'humain ?

Ce n'est pas simple. On a tendance à dire que la technique est un outil qu'on peut utiliser bien ou mal sauf que, Habermas l'a bien décrit dans « La technique et la science comme idéologie » (1968), ce n'est pas seulement le fait d'être utilisé qui est important : la science et la technique transforment notre façon de penser et d'éprouver notre propre corps. A partir du moment où les moyens de nous augmenter existent, on ne va pas les éviter mais les choisir. Comment tolérer de devenir vieux, avec des difficultés pour se déplacer, quand on voit ce qu'un exosquelette pourrait nous apporter et que d'autres l'utilisent ? On se posait les mêmes questions au début de la chirurgie esthétique, alors qu'aujourd'hui ses pratiques tendent à se banaliser. A partir du moment où la technique existe, elle transforme nos désirs. Ce n'est plus l'usage de la technique qu'il faudrait limiter mais la limitation des désirs. Or, le désir est précisément ce qui nous meut en tant qu'humain. Vous voyez bien combien il est difficile de poser des limites. Les lois de bioéthique nous servent à manifester au sein du champ social les acquis des réflexions qui ont été menées en amont, notamment par les comités d'éthique. Là-dessus, la France est un pays qui est très restrictif par rapport aux États-Unis où les tests génétiques par exemple sont sur le marché, font l'objet de publicité, etc. On peut s'attendre à ce qu'il y ait dans quelques années des publicités proposant des techniques pour augmenter telle ou telle capacité. Et on connait très bien l'efficacité des publicités s'appuyant sur des désirs anthropologiques...

On comprend le bénéfice pour les personnes valides de se dégager de tâches répétitives ou de faciliter son quotidien grâce à l'usage de robots ou d'objets techniques. Mais quels en sont les risques ?

Considérons l'exemple des nombreux services en ligne... ceux-ci nous font vraisemblablement gagner du temps, mais ils contribuent à augmenter notre sédentarité. Or, notre manque d'activité physique nous expose à un risque accru d'obésité, de maladies cardio-vasculaires, de certains cancers, etc. Mes collègues physiologistes vous en parleraient mieux que moi. A cela s'ajoute le stress lié aux sollicitations croissantes, à la suractivité, à l'accélération des rythmes de vie... Les moyens techniques dont nous disposons nous permettent de faire plus, mais nous exigeons sans cesse plus de nous-mêmes et si nous gagnons du temps sur certaines tâches, nous les remplaçons immédiatement par d'autres. Nous sommes loin de notre modèle biologique qui implique de pratiquer des activités physiques et loin du stress.

Avec ces objets techniques qui nous entourent, nous ne faisons pas seulement l'expérience de l'interactivité, mais aussi celle de l'interpassivité telle que le philosophe Slavoj Zizek la définit, dans ce cas, « je suis passif à travers l'autre, c'est-à-dire que je cède à l'autre la dimension passive de mon être (la jouissance) tout en restant activement impliqué d'ailleurs ». Qui n'a pas déjà enregistré des films, sauvegardé des articles ou des photos « pour plus tard » sans jamais prendre le temps de les regarder par la suite ? Seul le disque dur en profite... et ce n'est pas si grave. L'objet technique fait à

ma place et jouit par procuration, j'en tire une certaine satisfaction, certes pas la même. Cela peut paraître étrange mais l'interpassivité est plus répandue que nous le pensons.

Compenser les handicaps et adapter l'environnement

Nous avons évoqué le besoin de relation, le besoin de pallier à des déficiences... Quels autres besoins expriment les personnes handicapées ?

Tout ce qui touche à l'environnement technicisé : la domotique au domicile, la robotique associée à une voiture... Ces différents moyens sont un confort pour les gens ordinaires, mais suppléent des fonctions pour des personnes en fauteuil par exemple. On n'est pas dans le registre de l'augmentation de capacités humaines. Il existe aujourd'hui des voitures qui sortent le fauteuil roulant du coffre au moyen d'un bras articulé et le déplient près du conducteur... si bien que la personne peut se passer d'un accompagnateur et changer de mode de mobilité en toute indépendance. Je préfère le terme d'indépendance car l'autonomie renvoie à beaucoup plus que se déplacer tout seul.

Tout ce qui permet d'adapter l'environnement à la personne handicapée est bien acceptée...

Tout ce qui permet de ne pas s'épuiser est très bien accepté. Il faut savoir que les personnes handicapées témoignent de beaucoup de douleur et d'épuisement. Imaginez devoir chercher votre équilibre en permanence ou vous concentrer pour articuler le moindre mot, comme une personne atteinte d'IMC/PC (infirmité motrice cérébrale/paralysie cérébrale) ou « cerebral palsy »... Tout ce qui permet de ne pas s'épuiser permet de développer l'autonomie au sens strict, c'est-à-dire la capacité de créer ses règles de fonctionnement. Car l'autonomie, contrairement à l'idée reçue, est plus psychique que physique. La mobilité physique ne se confond pas avec l'autonomie. Elle n'est qu'un appui pour elle. La technique laisse donc beaucoup plus de libertés. Mais la contrepartie sera peut-être que, le jour où l'on aura de bons moyens de compensation des handicaps, on demande aux personnes handicapées de travailler comme les autres, de se montrer productives et efficaces, de se débrouiller pour le quotidien...

Les personnes handicapées sont encore peu visibles dans l'espace public, notamment en raison des problèmes d'accessibilité et ce, malgré la loi de 2005. Recourir à la technologie ne pourrait-il pas aider à changer cela ?

Bien sûr, tous les moyens favorisant l'accessibilité des personnes handicapées dans l'espace public physique doivent avoir toute notre attention. Il est évident pour moi qu'il se joue bien plus que l'accessibilité : plus on améliorera l'accessibilité, plus ces personnes seront visibles, plus nous seront familiers à la présence de personnes handicapées, appareillées de telle ou telle prothèse, ayant des difficultés d'expression ou des comportements étonnants pour des personnes ordinaires, se déplaçant ou s'exprimant lentement... Les personnes handicapées pourront enfin acquérir le droit à l'indifférence (que leur présence soit indifférente dans l'espace public). Actuellement, les personnes handicapées témoignent à la fois de regards trop appuyés sur leurs déficiences et d'absence totale de regards, de regards qui se détournent. Il semble ne pas y  avoir de juste milieu. Les mesures en faveur de l'accessibilité servent avant tout aux personnes handicapées, mais aussi à tout le monde : ce n'est qu'à cette condition que nous pourrons envisager une humanité élargie. Traiter la question de l'accessibilité peut changer considérablement les choses. Lors d'un voyage à Minneapolis (Minnesota, États-Unis) l'année dernière, j'ai été frappé de constater combien tout est accessible. Les personnes handicapées n'attirent pas le regard, elles occupent parfois des postes en relation avec le public qu'on ne pourrait envisager ici. C'est donc que cette modification culturelle du regard est possible. Et l'accessibilité est l'un des moyens de la produire, en même temps bien sûr qu'elle permet aux personnes concernées d'entrer dans tous les lieux publics pour profiter de leur offre culturelle, pédagogique, commerciale, etc...

Vouloir rendre tous les lieux publics accessibles n'est-ce pas un peu utopique ?

L'obligation de mise en conformité de tous les lieux recevant du public pour 2015 a fait bouger les choses en France. Mais il faut surtout changer la manière de raisonner. Actuellement, vous devez prouver que vous êtes handicapé pour obtenir un logement adapté à vos besoins ou des aides vous permettant d'aménager votre logement. Pour les nouveaux bâtiments, il faut penser l'inverse, c'est-à-dire prévoir l'accessibilité et adopter les normes de cette loi dès la conception, cela me semble davantage pertinent. C'est d'autant plus essentiel qu'il est long et coûteux de mettre aux normes des bâtiments anciens comme il en existe beaucoup par exemple à Dijon, ville d'art et d'histoire. Petit à petit, les villes doivent devenir accessibles à tous. C'est aussi très appréciable pour les valides d'avoir des ascenseurs larges, des salles de bain spacieuses... j'ajouterai que cela profite aussi aux personnes ayant un handicap temporaire ou ayant tout simplement des enfants en bas âge et donc des poussettes. Je crois beaucoup au design universel, qui sert à tout le monde potentiellement. Bien sûr, on ne pourra jamais répondre à tous les types de handicaps mais cela n'est pas pour autant utopique : la marge de manœuvre en France est très importante.

Quant à l'espace public virtuel, il offre aussi de nombreuses opportunités pour les personnes handicapées. On peut y faire des rencontres comme tout un chacun. Dans un monde virtuel où chacun utilise un avatar et ne se montre pas en chair et en os, il y a une égalisation des rapports. Ce que nous perdons tous en incarnation et en relation directe, physique, beaucoup de personnes le gagnent en pouvant entrer en contact virtuel là où il n'y avait pas de possibilité de rencontres physiques. Nous sommes aujourd'hui virtuellement interconnectés avec le monde entier, et cela a des répercussions sur la manière de nous penser nous-mêmes. Je pense aux propos de Bernard Andrieu « la technique n'est plus seulement à comprendre comme une extériorisation du geste dans le monde, mais aussi comme une internalisation du monde dans le corps ». L'artiste Stelarc l'a bien montré lors d'une performance où tout son corps était mû par électrostimulation par des internautes du monde entier, les ordres différents arrivant à chacun de ses muscles lui faisant réaliser une danse bien étrange. Il a voulu montrer par là notre dépendance aux stimulations que nous recevons du monde entier dans notre vie actuelle à laquelle se mêle sans cesse le virtuel.

La solidarité en péril ?

S'appuyer sur la technique pour compenser à tout prix des handicaps et déléguer certaines tâches d'assistance à des robots ne sont pas neutres. N'est-ce pas remettre en cause certaines de nos valeurs humaines comme la solidarité ?

En effet, il y a déjà des problèmes de solidarité dans notre société envers les personnes handicapées et âgées. Ce n'est pas le développement de moyens permettant à chacun de se couper des autres et de se développer de manière individuelle qui va favoriser les solidarités. Ceci dit, il y a toujours un autre versant. Voyez ce qu'a permis internet aux personnes handicapées. Leurs relations, certes virtuelles, sont beaucoup plus importantes : les personnes handicapées peuvent désormais échanger avec tout le monde et notamment des personnes vivant la même chose au sein des forums de discussion, dialoguer avec des personnes qu'elles n'auraient jamais rencontré dans la rue parce que justement elles sortent très peu... Je pense aussi aux personnes parlant très lentement ou articulant avec beaucoup de difficultés. Internet leur permet très facilement de communiquer via leurs messageries et de gommer cette déficience. Il faut donc rester très prudent.

On voit bien les bénéfices à court terme, mais sur un temps long, n'y a t-il pas danger à ne pas exercer ses capacités de solidarité ?

Cela ne relève pas seulement de notre recours croissant à la technique. Actuellement, plus de la moitié des aidants des personnes âgées sont des personnes de la famille (ce qui est plus que ce que l'on imagine communément). Il est clair que la structure familiale a déjà profondément changé mais on peut s'inquiéter pour l'avenir car cette tendance s'accentue et l'éclatement familial est aussi synonyme d'éclatement géographique.

Quant aux services de domotique dans les établissements pour personnes âgées dans le futur, ils relèvent plus de la logique « sollicitation-réaction » que de la relation. On aurait par exemple un robot qui proposerait à un résident de lui donner les nouvelles, la météo du jour ou de jouer aux échecs avec lui... Il va manquer des éléments essentiels comme le toucher, toutes les nuances d'humeur et de comportement d'un être humain, des réponses adaptées aux manifestations de dépression ou encore d'agressivité des personnes âgées... Avec ces projets, on oublie justement le facteur de solidarité qui permet aussi de tenir compte de nos propres fragilités et d'avoir une conception de l'humanité plus étendue. Si vous incluez au sein de l'humain des personnes auxquelles vous n'auriez pas spontanément pensées, par exemple des personnes lourdement polyhandicapées qui peuvent susciter des réactions de peur et de rejet, alors vous étendez cette humanité dont vous participez, vous modifiez ce que vous vous sentez être. Les métiers d'accompagnement et d'aide à la personne sont loin d'être simples contrairement à l'idée reçue et à ce que certains décideurs expriment. Un robot peut faire le ménage bien sûr, mais une personne qui accomplit cette tâche réalise bien davantage que cela en interagissant avec la personne âgée.  

Les Japonais croient beaucoup aux robots pour faire face au vieillissement de leur population mais leur confiance en la technique est supérieure à la nôtre et les dirigeants japonais y voient aussi d'importantes opportunités économiques.

Reconnaître les capacités propres aux personnes handicapées

On a tendance à ne se focaliser que sur les déficiences des personnes handicapées et à ne raisonner qu'en termes de compensation. Or, nombre d'entre elles développent des capacités qui leurs sont propres. Cet aspect-là ne semble absolument pas pris en compte lorsque des solutions techniques sont mises au point...

Tout à fait, Marcel Nuss (écrivain, consultant), avec qui je travaille, a un plurihandicap : il est paralysé des bras et des jambes, sous respirateur en raison d'une amytrophie spinale infantile, une maladie évolutive. En essayant de rendre compte réciproquement de notre expérience du corps vécu, nous nous sommes aperçus qu'il avait des microsensations corporelles. Il possède une sensitivité hyperdéveloppée qui lui permet de prévenir d'éventuels accidents (occlusion intestinale, obstruction de la trachée ou des voies respiratoires). La sensation de l'intérieur de son corps (sensation viscérale, sensation de l'os) échappe aux valides ou est laissée de côté, jugée comme ayant peu d'intérêt. De même, nous n'avons pas certaines capacités de mouvement des personnes sans jambes ou les mêmes perceptions que des personnes malvoyantes. Pourquoi ne pas concevoir des outils qui prolongent ces capacités propres aux personnes handicapées plutôt que de penser uniquement en termes de compensation et d'imposer ainsi notre modèle de « valide » ? Cela nous apporterait certainement beaucoup à tous : être mieux à l'écoute de son corps pour prévenir des maladies, développer ses sens pour redécouvrir une œuvre d'art (comme toucher une sculpture plutôt que de la voir) ou un plat (comme faire l'expérience d'un repas dans l'obscurité)...

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