Vous êtes ici :

La pluridisciplinarité dans les problématiques urbaines

Interview de Jean-Michel DELEUIL

Chercheur à l'UMR du CNRS 5600 « Environnements Villes Sociétés »

<< Les comportements dépendent finalement assez peu des opinions tant ils sont contraints par des environnements, des contextes d'action, des logiques économiques et des normes sociales >>.

Réalisée par :

Date : 08/05/2011

Propos recueillis par Caroline Januel le 9 mai 2011

L’équipe de recherche ITUS traite des relations entre techniques et sociétés. L’axe dans lequel Jean-Michel Deleuil exerce traite de la ville en partant des dispositifs techniques et spatiaux, c'est-à-dire de l'ensemble des objets fabriqués nécessaires à la vie en ville : les espaces publics, les transports, les systèmes de signalisation, l'éclairage public, etc. Cette logique appelle une recherche pluridisciplinaire mobilisant urbanistes, sociologues, économistes, sciences de l'information et de la communication, etc.
Jean-Michel Deleuil nous explique l'intérêt d'une telle approche dans le cadre de diverses collaborations avec des collectivités ou des acteurs économiques, mais également ses difficultés et ses limites.

Le laboratoire ITUS regroupe des chercheurs de différents champs disciplinaires des sciences humaines et sociales. Pouvez-vous nous expliquer cette organisation et vos logiques de travail ?

L’équipe de recherche EVS-ITUS rassemble des chercheurs en urbanisme, sociologie, économie, épistémologie, sciences de l'information et de la communication, gestion, et autres. Notre équipe n'est pas homogène, et ne se situe pas même au point d'intersection de tous ces champs... Chacun est plus ou moins au cœur de sa discipline mais travaille avec les représentants des autres disciplines.
Comme nous sommes chercheurs en sciences sociales et dans une école d'ingénieurs, nous travaillons sur les rapports techniques-sociétés. Nous nous intéressons en particulier aux dispositifs techniques de la ville pour observer d'une part, comment ils sont fabriqués et d'autre part, comment ils sont réceptionnés et pratiqués par les usagers. Cela peut se décliner en autant de dispositifs techniques que la ville peut en présenter, en autant de  terrains, en France, à l'étranger, dans le temps, dans l'espace et dans toutes les disciplines qui sont les nôtres.
Nous pouvons rentrer par des logiques urbanistiques, spatiales, environnementales, par des logiques sociologiques si on est davantage dans l'observation des pratiques, ou encore par les sciences de l'information et de la communication quand on observe par exemple la production des discours autour de la technique (ex. Quel est le discours du Grand Lyon sur le tri des ordures ? Quel est celui des usagers ?), par l'économie comportementale (dans quelle rationalité s'inscrivent les pratiques des populations ?). Nous ne pratiquons pas du tout une économie rigide et quantitative qui ferait uniquement l'hypothèse de calculs rationnels. Nous essayons d'intégrer les différentes composantes de la rationalité : la logique économique mais aussi les logiques sociales, et les contraintes qui pèsent sur elles, y compris du point de vue technique...

L’ équipe ITUS est implantée dans une école d'ingénieurs... comment cela influe-t-il sur vos pratiques ?

En tant qu’enseignants-chercheurs, nous sommes confrontés quotidiennement à de futurs ingénieurs qui ont déjà une culture scientifique de très bon niveau mais qui ne sont pas initiés aux sciences sociales. Ils en ont parfois une vision très dégradée, parfois au contraire idéalisée, mais tout aussi fausse. Nous sommes confrontés aussi à nos collègues des sciences dures qui revendiquent parfois le monopole de la scientificité et peuvent se montrer un peu condescendants vis-à-vis des sciences sociales. Nous avons donc au quotidien à faire nos preuves par notre rayonnement et nos productions scientifiques, la qualité de nos enseignements, et nos capacités à travailler avec nos collègues des sciences exactes pour apporter nos compétences sur les dimensions non techniques de la technique... En d'autres termes, nous sommes habitués à faire preuve de communication, et à devoir défendre nos positions. Ce n’est pas toujours confortable, mais ça nous impose de nous remettre en question et de rester constamment au contact des préoccupations de nos partenaires. On évite ainsi l’enfermement disciplinaire et les routines scientifiques.
Quand on jargonne dans nos disciplines, on se coupe de la relation avec les techniciens, les ingénieurs et les citoyens, c'est anti-productif. Nous devons éviter ce travers, sans pour autant se couper de nos problématiques et de nos méthodes. On doit faire l'effort de dialoguer avec les autres sciences, avec les professionnels, la société civile, les citoyens et tout simplement avec les gens auprès desquels nous travaillons, les usagers. Notre déontologie nous impose de communiquer avec eux, d’expliquer, de négocier et de leur faire un retour de notre travail. Pour être compréhensibles dans nos enseignements, comme auprès des publics de techniciens et plus largement auprès des citoyens, nous ne partons pas de nos épistémologies, qui n’intéressent que nous, mais des objets techniques, c'est-à-dire des dispositifs qui parlent à tout le monde. Les publics sont motivés pour en parler, les considèrent comme familiers, rassurants, l’échange avec le chercheur se banalise. Et spontanément, le dispositif technique apparaît dans les deux dimensions qui le caractérisent et qui nous intéressent : sa fabrique et sa pratique. C'est en partant des dispositifs techniques et en engageant les gens dans une réflexion sur ceux-ci, que l'on arrive très simplement à expliquer nos approches : les dispositifs techniques existent parce qu'ils sont dans la société, pour la société, et qu’ils en constituent les supports et les environnements. La société, à travers ses institutions, ses acteurs et ses populations, commande les objets techniques, les fabrique, les finance, les utilise, les déforme, les détourne, les casse, et les répare. C’est pourquoi ils sont l'objet de politiques, de stratégies et d’enjeux forts concernant nos mode de vie et le développement de nos villes. Pensez à ce que mobilise un projet de tramway par exemple. Cette approche, intégrant logiques techniques et logiques sociales nous permet de resituer l'action technique dans la société urbaine, et de montrer aux futurs ingénieurs leur rôle au-delà de la technique, qui est un rôle social et politique.
Quand on se penche ainsi sur les dispositifs en expliquant comment nous les observons, nos relations avec les professionnels sont facilitées et nous sommes en situation de travailler ensemble. Nous sommes alors réellement intégrés à la réflexion, il ne s'agit pas de faire de la figuration parce qu'il faut un sociologue autour de la table. Je veux dire par là que notre approche multidisciplinaire, qui se focalise sur les dispositifs techniques, la ville concrète, les objets et les comportements du quotidien est fédératrice parce que nous sommes à l’écoute des difficultés que rencontrent les opérateurs, les décideurs et les usagers. Elle permet d'associer aussi bien les élus, les techniciens, les profanes, les associations, les habitants, et finalement toute la société urbaine.

Comment appelez-vous vos enseignements comme ils sont, par nature, multidisciplinaires ?

Tout dépend du Département et du cycle dans lequel on intervient. En ce qui me concerne, j’enseigne dans le Département GCU (Génie Civil et Urbanisme) de l’INSA. Sur le modèle anglo-saxon, mais aussi parce que je suis issu de cette formation à Lyon 2, notre pôle d’enseignement s’intitule « études urbaines ». Pour les étudiants, c'est parlant. A l’intérieur nous avons des modules d’urbanisme et de sociologie, mais ces enseignements ne sont pas cloisonnés, et au contraire donnent lieu à des projets transversaux, des ateliers en 3ème et 4ème année, et un projet d’aménagement urbain en 5ème année. Dans la nomenclature du Conseil National des Universités (CNU), nous appartenons majoritairement, mais pas seulement, à la section 24 « Aménagement de l'espace et urbanisme » qui est elle-même une section où se croisent architectes, géographes, ingénieurs, politistes, et sociologues. La question de la technique reste notre dénominateur commun, mais l’urbanisme est un affichage important pour nous, en termes d’enseignement ou de relations internationales. Mais l'urbanisme n’est pas une science et en recherche nous devons nous référer à d’autres disciplines qui nourrissent notre approche de l'urbanisme.

Dans vos travaux de recherche, comment abordez-vous les notions d'usage et de comportement ?

Nous ne concevons les usages et les comportements que dans la mesure où ils sont liés à des situations d'actions donc des objets, des espaces, des environnements techniques et urbains. Nous sommes incapables de parler de la délinquance, des loisirs ou de la consommation sans entrer d'abord par les situations et les supports matériels de l'activité sociale, objets et espaces fabriqués.

Vos recherches partent donc des dispositifs techniques. Pouvez-vous nous donner des exemples de problématiques urbaines que vous traitez ?

Nous travaillons sur différents contrats de recherche issus de programmes européens, nationaux, régionaux, du privé, du public, etc. en bref de tous les réseaux de financement de la recherche. Nous avons des financements très divers, pour des problématiques diverses, mais toujours rattachées aux usagers, aux techniques et à la production de la ville.
Dans le champ du logement, nous avons un contrat avec la société Somfy. Nous essayons de comprendre comment la production du logement va évoluer dans les décennies à venir, en faisant l'hypothèse que le logement aura de plus en plus besoin de motorisation et de dispositifs automatiques. Somfy a besoin d'anticiper sur l'ouverture de ce marché. Cela implique de répondre aux questions : qu'est-ce qu'un logement ? Comment cela se produit et cela va se produire à l'avenir ? Comment allons-nous y vivre ? Comment les modes d'habiter de demain seront-ils influencés par le développement durable, le changement climatique ou le vieillissement de la population ? C'est une démarche prospective qui montre combien les modes de vie et les techniques sont imbriqués.
Dans le cadre d'un contrat avec la Région Rhône-Alpes, nous travaillons auprès des coopératives d'habitat afin de repérer les solutions alternatives de logement qu'elles essaient de mettre en place. C'est un financement public dans ce cas. Notre rôle est de travailler avec les coopératives pour étudier les difficultés techniques, politiques, économiques qu'elles rencontrent dans la production de leurs logements.

Dans le champ de l'assainissement pluvial, nous travaillons avec des collègues du Laboratoire de Génie Civil et d’Ingénierie Environnementale. Ceux-ci constatent qu'on sait développer des systèmes techniques très performants mais qu’ils n'arrivent pas à pénétrer les marchés et ne rentrent pas dans le développement urbain, en raison de freins non techniques. Un dispositif technique ne rentre pas automatiquement et par ses propres performances dans le champ urbain. Dans le cas de l'assainissement pluvial, on peut faire des choses formidables du point de vue environnemental : implanter des dispositifs durables, peu coûteux et efficaces, mais cela implique d'avoir de l'eau au milieu de la ville, des roseaux, des crapauds, de la nature... Notre rôle est d'observer pourquoi les gens demandent de la nature et lorsqu'ils en ont, se plaignent justement de la nature, des ronces, des rats, des moustiques, etc. La nature en ville ce n’est pas seulement des arbres alignés et des massifs de géraniums, ce sont aussi des dispositifs d’assainissement, des parcs urbains, des objets et des espaces qui tiennent à la fois de la nature au sens biologique et de la technique en tant qu’artefacts.

Sur la gestion de ordures ménagères, nous avons publié un ouvrage  il y a quelques années mais le sujet revient actuellement car nous sommes en contrat avec l'Adème sur les conflits autour de l'installation des lieux de stockage des déchets ménagers. On a observé précédemment les pratiques des gens au moment du rejet des déchets et leurs relations avec le système de collecte, on observe maintenant les conflits entre les riverains et les décharges en bout de filière. Pour l'instant, le système des décharges ne peut être contourné en France : il en existe environ 200, certaines posent problème et engendrent des conflits et d'autres, non. Notre rôle est d'observer les paramètres de ces conflits. Pendant très longtemps, les techniciens et responsables ont considéré que les gens déclenchant des conflits autour des dispositifs techniques (décharges, incinérateurs, autoroutes, lignes TGV, etc.) étaient des gens irrationnels, des profanes qui ne connaissaient rien à la technique, des égoïstes et des emmerdeurs. On a appelé cela le syndrome du Nimby (« not in my back yard », pas dans mon jardin) et on restreignait l'approche des populations à cela. Des outils de l'ordre du management ont été développés pour essayer de séduire les gens, de les plier, éventuellement de les acheter, mettant en avant les différences de compétences techniques entre experts et riverains... Aujourd’hui, les choses changent et notre rôle est de montrer que cette analyse Nimby n'est pas pertinente. Nous allons voir les riverains des décharges afin de recueillir leurs discours. Nous associons donc une approche environnementale et une approche des sciences de l'information et de la communication sur la production des discours autour des objets techniques. Le projet commence à peine mais nous tenterons de comprendre comment les systèmes de valeurs motivent des actions sociales, des actions collectives, qui sont fondées, et y compris parfois avec des arguments techniques. La coupure traditionnelle entre le discours expert et le discours profane est à remettre en question. Aujourd’hui des usagers ou des riverains peuvent s’autoformer, ou trouver via internet des ressources humaines et techniques disponibles pour construire leurs propres discours experts, ce qui impose aux porteurs de projets de faire évoluer leurs systèmes de communication et de pilotage.

Mais jusqu'où pouvez-vous aller dans votre étude ? Vos contrats peuvent-ils vous conduire à proposer de nouveaux discours pour vos commanditaires, à leur faire modifier leur projet ou un dispositif technique déjà en place ?

Non, on ne se substitue pas aux politiques ou aux techniciens. Notre rôle est de leur apporter de la connaissance. Ils nous posent des questions qui ne sont pas dans leur champ de compétences, nous leur apportons des réponses pour éclairer leur activité, pas pour la réaliser. Parfois, on leur retourne d'autres questions, on peut reformuler, déplacer le regard, suggérer de nouvelles hypothèses... C'est à eux de décider a posteriori s'ils changent ou non leur communication ou même la teneur de leur projet. Contrairement à d'autres équipes, nous ne sommes ni prescripteurs ni normatifs. On revendique une activité de recherche scientifique, on se refuse à exercer une influence sur les décisions prises. Mais cette question fait débat. Nous ne fournissons pas de guide de bonnes pratiques, nous ne sommes pas légitimes à dire ce qui est bien ou mal, autant en ce qui concerne les politiques que les comportements. A partir du moment où l'on s'intéresse aux pratiques sociales, nous devons nous débarrasser de la pression de notre commanditaire qui lui a des intérêts qui sont de l'ordre du normatif (« nous avons besoin que les gens fassent comme ça, dites-moi comment l’obtenir »). Cela n'est pas notre travail. En revanche, nous pouvons lui dire comment les gens font et pourquoi, cela peut donc l'éclairer sur les décisions à prendre pour atteindre son objectif, voire sur la qualité et le bien fondé de son objectif. Mais nous n’avons vocation à peser ni sur les comportements ni sur les décisions.

Comment gérez-vous des demandes en lien avec l'acceptabilité sociale ?

Nous ne sommes pas normatifs c'est pourquoi la question -récurrente- de l'acceptabilité sociale est délicate pour nous. On peut entendre acceptabilité sociale sous deux acceptions. Soit il y a un  implicite sur le fait que les populations ne vont pas accepter ce que souhaite le politique, et cela sous-entend « adapter » les populations aux dispositifs techniques. Soit on se demande ce qui est souhaitable pour les populations, c'est-à-dire en accord avec leurs besoins et comportements, et dans ce cas, on adapte les dispositifs aux populations. Mais comme nous ne sommes pas dans un monde idéal et qu'on ne peut concevoir un dispositif idéal pour tous, on négocie. Dans certains cas, la notion d’acceptabilité sociale est un préalable qui ouvre à la négociation, dans d'autres, c'est un vernis qui masque une démarche autoritaire et non concertée. Nous sommes très vigilants vis-à-vis de ces questions là pour éviter que nos travaux soient instrumentalisés.

Vous avez aussi travaillé sur l'éclairage public ...

En effet, en collaboration avec la Ville de Lyon, nous travaillons sur l'éclairage urbain dans le cadre du Plan Lumière. Là encore, parmi le champ des possibles, que veulent les populations en matière d'éclairage public et d’ambiances nocturnes de la ville ? Nous nous efforçons de répondre à cette question via des expérimentations in situ installées par les techniciens de la Ville. Nous faisons ensuite un retour aux techniciens en traduisant les discours recueillis auprès des habitants.
Nous sommes des traducteurs, des passeurs entre l'expertise profane et l'expertise technique, nous essayons de faire comprendre l'une à l'autre. Nous indiquons aux techniciens si tel ou tel groupe a aimé ou non tel éclairage par rapport à tel autre, et ce qui est en jeu derrière. Après, ce n'est pas à nous de trancher s’il faut passer aux LED ou à la détection de présence, c’est aux décideurs de justifier de leurs choix. Forcément, certains publics seront mécontents et d’autres satisfaits. Mais pour nous il n’y a pas de coupable ou de méchant, ni d'un côté ni de l'autre. Il n'y a pas d'angélisme : les usagers ne sont pas plus gentils que les techniciens, ni inversement, ils n'ont pas davantage raison. Tout le monde est dans des logiques très compliquées et pas toujours faciles à accorder, des logiques sociales, des logiques techniques, des contraintes de toutes sortes et des environnements existants avec lesquels il faut bien composer pour essayer de vivre le mieux possible en ville, ensemble, et rassemblés autour et par les objets de la ville.

Comment abordez-vous le thème de la mobilité ?

Un doctorant, Thomas Buhler, travaille actuellement sur l'usage de la voiture en ville. Il remet en question les démarches traditionnelles de l'économie des transports sur la rationalité des usages. On s'aperçoit que ce que certains économistes identifient par défaut comme des « habitudes », comme boîte noire enfermant des comportements irréfléchis et dégradés dans la vision du chercheur, ont finalement du sens. Elles sont d'une grande finesse et d'une grande complexité. C’est pour ça qu’il ne suffit pas de faire des injonctions aux changements de comportement pour faire changer les comportements. Ceux-ci dépendent finalement assez peu des opinions tant ils sont contraints pas des environnements, des contextes d’action, des logiques économiques et des normes sociales. C’est tout le débat sur l’éco-citoyenneté. La plupart du temps, celle-ci n’est conçue que comme une obéissance aux injonctions de la collectivité, qui joue dans sa communication sur le registre de l’opinion et de la culpabilisation sans se questionner sur la réalité des pratiques et des contraintes qui pèsent dessus. L’usage de la voiture est symptomatique : de plus en plus cher, contraignant, dévalorisé, culpabilisé, mais toujours aussi dominant. L’opinion change, pas l’usage, ou peu. Pourquoi ? Parce que nous héritons d’environnements urbains et d’organisations qui ont été pensés pour et par la voiture, et que bien souvent s’interdire cet usage, c’est se retrouver en situation de handicap. Et dans notre société de la performance, c’est dangereux.

Avez-vous déjà travaillé des questions d'aménagement de l'espace public ?

Oui, nous avons notamment étudié comment les aménagements retraduisaient ou non les demandes des publics exprimées lors des réunions de concertation. Ma jeune collègue Sophie Vareilles a fait sa thèse sur ce sujet, à partir des concertations menées par le Grand Lyon sur des espaces publics de Lyon et Villeurbanne. L’espace public est une des plus anciennes thématiques de l’équipe, il a donné lieu à un ouvrage collectif : User, observer, programmer et fabriquer l'espace public (2001), dirigé par Monique Zimmermann et Jean-Yves Toussaint, aux PPUR, qui a été fondateur pour nous. C’est bien dans le champ de l’espace public qu’on observe le mieux comment les dispositifs techniques sont à la fois les produits d’une activité de fabrication et les instruments de l’activité sociale.

Vos différents travaux vous permettent-ils d'aborder la notion d'éthique ?

Assez peu... On se questionne sur notre propre éthique, mais ce n'est pas le sens de votre question. On rencontre des professionnels qui évoquent la question mais c'est rarement une entrée pour nous. L'éthique renvoie à un registre d'opinions et de valeurs. Or, ce n'est pas notre approche car nous sommes convaincus que ce ne sont pas les opinions qui gouvernent les usages et commandent les comportements. On peut voter écologiste et continuer à rouler en voiture. Nous sommes tous, individuellement, pris par ces contradictions entre nos opinions et nos valeurs dans l’absolu, et nos comportements au quotidien. Tout le monde est favorable au don du sang, tout le monde ne donne pas son sang. Nous ne pouvons pas évaluer toutes nos pratiques à l’aune de nos valeurs et opinions, ce serait se désocialiser. Ceux qui en sont capables intégralement sont des saints ou des ermites, deux figures du renoncement à la société, à ses objets et à ses normes. Les gens normaux, eux, se comportent dans des logiques d'action, en partie conditionnées par l'environnement. Finalement, en tant qu'usager d’un dispositif, nous sommes contraints, donc dépossédés de la liberté complète de nos actions et de nos décisions mais en contrepartie, nous sommes outillés pour agir, et le faire conformément à ce qu’attend le programme du dispositif. On peut essayer d’interpréter nos modes de vie en fonction de nos valeurs et de nos opinions pour espérer gagner en cohérence, mais nous sommes en fait continuellement en conflit entre ce que nous voudrions faire, ce que nous pouvons faire, et ce que nous faisons. On intériorise des comportements, des habitudes, que l'on reproduit parce que la valeur du temps est très forte et parce que nous sommes pris dans des logiques plurielles dont beaucoup reposent sur des contraintes matérielles davantage que sur des dimensions idéologiques.

Dans l'idéal, à quel stade des projets pouvez-vous intervenir ?

Il n'y a pas d'idéal, à partir du moment où l'on part d'un dispositif technique. On peut le suivre ou l'observer à n'importe quel moment : au stade du projet pour voir comment chez les concepteurs la question de l'usage est intégrée, puis dans sa fabrication, ou dans sa réception, ou encore dans sa maintenance, ou sur l’ensemble de son cycle de vie... On n'a pas de point de vue privilégié, on verra à chaque fois des choses différentes cela dépend de la commande qu'on nous passe.
On peut observer des expérimentations, comme sur le projet concernant le réaménagement du campus de la Doua comme site durable dans le cadre du Plan Campus ou des projets d'éclairage avec la Ville de Lyon. On se place en situation réelle que l'on observe sous l'angle de la fabrication de performances (les techniciens s'en chargent) et sous l'angle social, ce que cela veut dire en termes de modes de vie, de comportements, de satisfaction des usagers...

Percevez-vous une demande croissante vis-à-vis de votre approche pluridisciplinaire des problématiques urbaines ?

Je crois oui... Pourtant notre offre peut faire un peu peur car nous ne rentrons pas dans les cases traditionnelles et nous ne proposons pas la boîte à outils du sociologue ou de l'urbaniste. On s'en rend compte tout bêtement quand nous devons remplir des dossiers. La plupart des commanditaires de la recherche encouragent la pluridisciplinarité, mais au moment de candidater, dans la rubrique « discipline », il faut cocher une case... Nous sommes quand même arrivés à nous faire connaître et reconnaître car nous ne manquons pas de travail. Depuis 2-3 ans, nous sommes sollicités spontanément, notamment par les entreprises qui viennent nous chercher, et ça c’est assez nouveau. Il y a 10-12 ans, il fallait déployer une énergie considérable pour aller chercher des contrats et des financements. C'est aussi parce que nous avons tous plus d'expériences, que nous sommes dans des réseaux pérennes, au sein desquels nous avons fait nos preuves. Il y a beaucoup de demandes, parfois maladroites ou inadéquates. Le développement durable a fait beaucoup, pas toujours en bien, mais il a donné l'occasion de questionner la technique différemment, y compris parfois de façon technophobe. Nous nous efforçons de sortir des discours technophobes ou technophiles. Nous devons aussi faire passer ce message à nos étudiants qui sont souvent des futurs ingénieurs honteux « parce que la technique pollue, abîme tout, exploite la terre et les peuples… ». Les représentations technophobes progressent autour de questions graves comme la vulnérabilité de nos sociétés et de nos villes, et on voit de plus en plus la technique comme une menace que comme une solution. Aucune de ces visions n’est juste d’ailleurs. Le discours que nous tenons en tant qu’enseignants consiste à affirmer que la technique n’est ni bonne ni mauvaise, qu’elle est une des essences des sociétés humaines, comme le langage ou le droit, et que nous sommes libres d’en faire de bons ou de mauvais usages.

Vous évoquiez des demandes maladroites ou inappropriées. Est-ce qu'il s'agit de demandes sortant de votre champ de compétences ?

Oui, il s'agit par exemple de questions qui ne sont pas de l'ordre de la recherche mais du divinatoire. Cela vient du fait que certains commanditaires considèrent les sciences sociales comme des outils capables soit de deviner les comportements futurs, soit de les prescrire. En d'autres termes, ils nous demandent de leur dire comme décréter l'avenir...

Ces demandes inappropriées peuvent-elles aussi s'expliquer par la méconnaissance des commanditaires vis-à-vis des pratiques des chercheurs et de leurs résultats ?

Certainement, mais ce n’est pas toujours rédhibitoire. Il faut prendre le temps de comprendre la langue de l’autre. Parfois les rigidités sont trop fortes, l’acculturation ne se fait pas et on ne trouve pas de langage commun, parfois il y a malentendu sur nos compétences, et on redirige les demandes vers des collègues plus légitimes, et parfois les partenariats se montent très simplement. Les chercheurs en sciences sociales peuvent avoir leur part de responsabilité dans la distance qui peut exister avec la société civile, parce qu'on peut jargonner, parce qu'on peut être long et pénible à lire, parce qu'on peut paraître arrogant. Mais en même temps c’est le propre du discours scientifique que de conceptualiser les choses. Par ailleurs, on peut rencontrer dans les milieux professionnels des gens fermés à nos approches. Ils ont été formés à d’autres choses, à une époque où les disciplines étaient soigneusement enfermées dans des chapelles qui se détestaient et qui enseignaient à leurs étudiants à la fois le mépris des autres disciplines et l’inexistence de la société civile. Alors parler pluridisciplinarité et prise en compte des usagers, ça devient compliqué. Les barrières sont beaucoup tombées, mais il en reste des traces. De la même façon, on peut trouver des sociologues qui véhiculent un certain mépris des ingénieurs. Malheureusement on n’est pas sorti de ces schémas. En terminale, on est encore censé être littéraire ou scientifique. Rendez-vous compte.

Outre la méconnaissance mutuelle, voyez-vous d'autres freins aux collaborations entre le monde de la recherche et celui des collectivités locales ?

Les attitudes des chercheurs peuvent être dissuasives, parce que dans certains milieux universitaires, on fait quand même un petit complexe de supériorité par rapport au commun des mortels, aux responsables politiques et aux techniciens qui ont les mains dans le cambouis. Cela peut dissuader les curiosités.
Mais il y a aussi derrière ça nos propres contraintes. Nous ne sommes pas toujours disponibles, et nos interlocuteurs le comprennent mal. Nous sommes, notamment les enseignants-chercheurs, soumis à des logiques de carrière et des cultures de travail qui sont très contraignantes et qui pèsent sur nos comportements, nos choix et nos habitudes. A quoi sert une communication auprès de techniciens ? En termes de CV et de carrière, à rien. Donc c’est du temps perdu. Or nous sommes évalués en permanence par nos établissements, nos laboratoires, le CNRS, l’AERES  et le CNU, et sur quels critères ? Un peu l’enseignement, beaucoup la production scientifique. Et certainement pas sur nos relations à la société civile et au monde professionnel.
Publier dans des revues internationales, de rang A, organiser des colloques, écrire des livres... nous sommes évalués là-dessus et la concurrence est rude. Ceux qui s'investissent dans la vulgarisation, auprès d'associations, d'écoles, du grand public, des collectivités, etc. se tirent une balle dans le pied. De fait, nous avons tendance à reproduire ces normes-là, nous ne sensibilisons pas les doctorants à conduire de telles actions mais à publier, participer à des colloques, etc. Moi le premier, parce que je sais sur quels critères sera jugé le jeune chercheur quand il demandera sa qualification au CNU. Ces contraintes pèsent sur nous mais sont transparentes à nos interlocuteurs qui du coup ne comprennent pas comment nous fonctionnons. Récemment, j’ai refusé un rendez-vous à un professionnel au motif que j’avais cours. Il a été surpris. La réalité, c’est que nous sommes chercheurs à mi-temps et enseignant à mi-temps. Sur le troisième mi-temps, on s’occupe de l’international, de l’administration, et des échanges avec les professionnels et les citoyens.

Cela explique pourquoi encore si peu de personnes connaissent les modes de fonctionnement de la recherche...

Oui, d’autant que chez les chercheurs non enseignants, on est dans d’autres logiques, que selon nos établissements, universités ou grandes écoles, les conditions de travail ne sont pas identiques et j’en passe. La nébuleuse de la recherche n’est pas du tout uniforme. Nos façons de fonctionner sont méconnues des collectivités et du grand public, et des entreprises, n’en parlons pas. Beaucoup de gens pensent par exemple que nous sommes dotés de moyens propres, via des dotations ministérielles intarissables, sous prétexte que nos laboratoires sont publics. Ils pensent pouvoir nous soumettre une question de recherche sans financer les méthodes de recherche. La réalité est toute autre : dans mon équipe, la dotation annuelle, c’est moins de mille euros par chercheur, doctorants compris. Ça paye le chauffage et le téléphone. Pour le reste, nous devons aller chercher de l'argent. On l'oublie trop souvent mais la recherche a un coût : on ne paye pas un ingénieur de recherche au SMIC, nous avons besoin d'ordinateurs, de matériels, de moyens pour communiquer, s’informer, se déplacer, etc. Et comme on ne travaille pas à but lucratif, nos prestations ont des rapports qualité/prix à toute épreuve. Du coup, c'est très râlant de voir que des opérateurs qui ont des budgets énormes préfèrent payer très cher des prestations médiocres auprès d’agences ou de coachs, plutôt que de venir vers nous. Nous, nous n’avons pas de service marketing ni de commerciaux pour assurer notre promotion.

Vous heurtez-vous à d'autres difficultés dans votre pratique ?

Hier soir, j'ai assisté à la réunion d'une coopérative d’habitants. Il s'agissait d'une première rencontre avec les membres de l'association, nous avions juste eu des contacts avec leur président auparavant. Les gens étaient réticents à dialoguer, et je pense que c'est vrai aussi pour les élus et les techniciens que nous rencontrons, ils craignent qu'on les observe comme des rats de laboratoire, que l'on entre dans leur intimité, et que l'on communique ensuite sur eux sans leur accord... Notre présence est parfois vécue comme une intrusion, ce que je comprends tout à fait. Nous avons donc un travail d'approche à faire, pour expliquer notre déontologie et comment l'étude peut se passer : on respecte les personnes, on essaie de comprendre le contexte dans lequel se déroulent les comportements, nous ne sommes pas juges. Tout ce que l'on produit, on le soumet avant et cela reste bienveillant. Mais je comprends que ça rende un peu méfiant. Les gens que nous suivons dans nos études souhaitent en connaître les résultats et les suites. Nous devons nous montrer responsables de ces engagements. Mais il faut parfois être prêt à négocier les conditions de la recherche (la confidentialité, le droit de regard des uns des autres...), comme on négocie les budgets. Tout ça prend du temps et de l’énergie, et il arrive qu’on en manque.

Ne retrouve-t-on pas ces mêmes attentes de retours chez les citoyens engagés dans les dispositifs de participation citoyenne ?

Tout à fait, il est incroyable que les collectivités demandent à grand renfort de communication la participation et la responsabilité des citoyens pour l’eau, les déchets, l’énergie, les transports, que sais-je, et qu’il n’y ait jamais de retour. Des affiches 4 x 3 qui enjoignent à faire ceci ou cela, il y en a plein les villes. Je ne crois pas en avoir vu une qui dise merci. Les habitants ne sont ni des enfants ni des imbéciles. Ils ont le droit de savoir quelle quantité de déchets ils ont trié, et à quoi ça sert. Il y a énormément de choses à inventer en la matière, en termes de ville numérique, d'échanges avec les usagers par internet, etc. Je suis sûr qu'on va voir arriver des contrats de recherche là-dessus et ces sujets-là nous intéressent beaucoup.

Pressentez-vous d'autres sujets d'avenir ?

Du point de vue technologique, d’évidence la pénétration du numérique dans le logement et l’espace public via l’Internet des objets va contribuer à l’émergence de dispositifs nouveaux. Les nanotechnologies et l’innovation dans les matériaux vont aussi changer la ville. De façon moins spectaculaire, la question de la maintenance des systèmes vieillissants va se poser. Et du côté des populations, il va falloir faire face au fait que des publics de plus en plus nombreux n’arrivent plus à vivre la ville, à accéder au logement, à porter leurs copropriétés, à se déplacer, à se former, à se soigner. Les villes ne sont que les reflets des sociétés et les tendances qui se dessinent sont  l’ultra-modernité côté technique, et la progression de la misère et des inégalités sur le plan social. D’un côté comme de l’autre, rien n’encourage à penser la ville dans la stabilité.