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L'éthique comme outil à la décision

Interview de Jean-Marie Gueullette

directeur du Centre Interdisciplinaire d'Ethique de l'Université Catholique de Lyon

<< L'expertise en éthique désigne davantage une capacité à faire émerger un certain nombre de questions qu'à proposer des décisions >>.

Jean-Marie Gueullette nous entretient ici de ce que recouvre l’éthique aujourd’hui et de la façon dont la collectivité et les individus peuvent s’en saisir. Loin des clichés sur les formules incantatoires de la morale, l’éthique apparait comme une méthode de questionnement et de débat en vue d’une prise de décision.

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Date : 08/12/2010

Quelle définition donneriez-vous à l’éthique ?

Bien souvent en français, on se réfère à la définition de l’éthique selon Paul Ricoeur : « l’éthique, c’est la recherche de la vie bonne avec et pour les autres dans des institutions justes ». Dans « la recherche de la vie bonne », il y a quelque chose de l’ordre de la visée, quelque chose que l’on ne définit pas une fois pour toutes.  « Avec et pour les autres » parce que l’être humain est un être fondamentalement social et qu’en tant qu’être humain, je ne peux imaginer une vie bonne sans autrui. « Dans des institutions justes » car Ricoeur souligne que « la recherche de la vie bonne » ne repose pas uniquement sur la bonne volonté ou le désir de chacun. Il faut en effet qu’il y ait des structures du « vivre ensemble », les institutions, qui ont pour principale mission d’être des garantes de protection des plus faibles. Les institutions sont les structures stables du « vivre ensemble », qui imposent le souci de l’autre au-delà de la sympathie. Car en effet, le problème, c’est d’avoir le souci de l’autre anonyme, de celui qui n’a pas de visage connu. Pour que la garantie soit réelle, il faut qu’elle soit relativement anonyme et les institutions incarnent cette garantie anonyme de la protection des plus faibles. Dans le domaine social par exemple, l’action des bénévoles ne suffit pas bien que ce soit elle qui apporte une dimension humaine à l’aide sociale, car elle est fragile, puisqu’elle repose sur leur bonne volonté. Il faut également des institutions qui garantissent que, au-delà de toute bonne volonté, le plus faible sera protégé.

Le Grand Lyon fait-il partie de ces institutions stables que vous évoquez ?

Oui, tout à fait. C’est une structure du vivre ensemble parmi d’autres. Elle a  de ce fait une double fonction. Elle est là comme garantie absolue de la protection du plus faible et elle est au service des conditions de possibilité de cette vie bonne. Mais attention, ce ne sont pas les institutions qui vont produire la vie bonne, elles la rendent possible, c’est tout.  Je ne vais pas reprocher au Grand Lyon ou à la Sécurité Sociale de ne pas se préoccuper de mon bonheur. Ces institutions sont nécessaires mais pas suffisantes pour produire la vie bonne.

L’éthique n’est-elle pas au fond productrice de repères ou de normes ?

Je dirais que c’est la morale qui est davantage assimilée à la notion de repère. La morale constitue  ce que l’on pourrait appeler le pôle normatif, l’éthique constitue quant à elle  le pôle « visée ». Les deux sont indispensables. Si l’on n’a que des normes, on ne peut pas vivre, on étouffe. Si l’on n’a que de la « visée », on est un gentil rêveur. Prenons l’exemple de l’assistance à personne en danger. Il y a une norme qui impose l’assistance à personne en danger et il y a une institution judiciaire qui peut m’imposer cette norme. La morale désigne donc un ensemble de  normes  communes au service de la vie bonne ;  elles ne sont pas là pour décrire la visée. Et l’institution est là au service de la mise en application de la norme : institution judiciaires pour faire respecter la loi ; institutions sociales pour assurer certaines prises en charges, etc. Distinguer ces divers niveaux de réflexion et d’action est important car il ne faut pas attendre de la norme ou de l’institution ce qui ne relève pas de leur mission.

La société semble rejeter la morale au profit de l’éthique. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?

On peut peut-être évoquer l’allergie développée par certains à l’égard de toute morale ou de « l’ordre moral » alors que cet ordre moral n’a jamais existé, c’est un mythe ! Ce qui est sûr, c’est qu’il y a eu des époques qui ont produit beaucoup de normes, qui ont fait peser ces normes de manière assez culpabilisante.

N’est-ce pas l’ordre religieux qui a pour partie édicté ces normes ?

Il faut être très prudent là-dessus. Ces normes sont bien loin d’être le monopole du milieu religieux. La morale laïque a été elle aussi très normative. J’ai connu l’instituteur qui, chaque matin, écrivait au tableau une belle phrase de civisme que l’on apprenait par cœur. Est-ce qu’un certain discours écologique aujourd’hui ne ressemble pas un peu à cela, quand on vous culpabilise de prendre l’avion ou la voiture ? La répréhension de la masturbation adolescente par des moyens parfois violents a été initiée par les médecins de l’époque des Lumières et non par les confesseurs… L’Église est loin d’avoir le monopole de l’excès dans l’énonciation des normes ! Ce qui est sûr c’est qu’il ne suffit pas d’édicter des normes de manière autoritaire pour produire la vie bonne.

Comment expliquer une forme de montée en puissance des questions éthiques dans la société ?

Que ce soit dans le domaine économique, écologique ou médical, nous avons vécu un certain nombre de cataclysmes qui nous conduisent à nous poser des questions sur le sens de nos actes et sur la nécessité de normes de comportement à respecter. Je pense que c’est une raison pour laquelle l’éthique a gagné en importance dans les discours et les débats. Aujourd’hui, un certain nombre de décisions apparaissent de plus en plus complexes du fait de la pluralité des acteurs d’une part et d’un accroissement considérable du pouvoir d’action de l’homme d’autre part. Une greffe du cœur il y a 50 ans était impensable ! Ajoutons à cela, la complexité croissante de la référence législative. Nous sommes en effet dans une société très bavarde du point de vue législatif, et même le juriste ne peut plus revendiquer le vieil adage « nul n’est censé ignorer la loi » ! Dans bien des domaines, la loi n’apparaît plus comme la référence morale. Il ne s’agit pas de dire que le légal devrait se substituer au moral mais je pense qu’auparavant on ne se posait pas de questions éthique dans les administrations parce qu’il y avait un règlement stable. Aujourd’hui, nous sommes dans l’instabilité, chaque situation est exceptionnelle et aucun texte ne nous renseigne sur la situation, donc il faut bien que l’on s’assoit et que l’on en discute ! Enfin, je pense que l’interculturalité fait émerger des questions éthiques. Il est très intéressant de voir qu’il y a des questions éthiques que des médecins commencent à se poser à cause de situations de conflit culturel alors qu’en fait ils auraient dû se les poser bien avant d’être confrontés à ces situations. De manière paradoxale, la différence culturelle fait émerger des questions d’éthique en même temps qu’elle les fragilise car elle peut conduire à des formes de relativisme (quelle est la valeur de la norme qui est la mienne si elle ne s’applique pas dans toutes les cultures ?). J’ajouterai pour finir qu’il faut prendre en compte les logiques marketing qui ont beaucoup galvaudé le mot, car malheureusement l’évocation de l’éthique est parfois un simple argument commercial.

Comment sait-on que l’on a à faire à une question qui relève de l’éthique ?

Un dossier prend une dimension éthique lorsque l’on quitte le terrain purement pragmatique et technique et qu’on se demande quelles vont être les conséquences d’une décision, même technique, que l’on prend, pour la vie des gens. Est-ce que cela va permettre d’être dans de meilleures conditions pour une vie bonne avec et pour les autres ? Par exemple, lorsque le banquier ne se pose pas uniquement la question du profit pour sa banque mais de la conséquence de ses actes sur le bon fonctionnement de l’économie, ou lorsque le médecin vérifie que sa recherche fondamentale a quelque rapport avec le bien des malades, ou enfin lorsque l’on se préoccupe des conséquences écologiques de son comportement sur la vie des générations futures.

Qui est autorisé à parler d’éthique ?

Je dirais que tout citoyen participe de la quête de la vie  bonne et est autorisé à parler d’éthique. Il n’est jamais très bon que l’éthique devienne l’affaire de spécialistes. Bien souvent, lorsque l’on a désigné le « monsieur éthique », dans une structure hospitalière par exemple, cela ne marche pas. L’expertise en éthique désigne davantage une capacité à faire émerger un certain nombre de questions qu’à proposer des décisions. Une collectivité locale qui pense se heurter à une question d’ordre éthique pourra auditionner des personnes à qui elle reconnait une certaine compétence dans le domaine éthique. L’éthique ne doit jamais devenir le monopole de quiconque, au risque de tomber dans le moralisme au sens de « faire la morale ». De plus, considérer que le Grand Lyon incarnerait une éthique reviendrait à assumer le caractère irréprochable des normes qu’il défend. L’instance éthique la plus célèbre en France, le Centre Consultatif National d’Ethique, n’a qu’un rôle consultatif, on ne lui demande pas d’écrire des lois !

L’éthique est donc un moyen de décider ?

Oui, c’est une science pratique au sens où, au bout du processus, elle mène à l’action. Mais il y a deux niveaux de réflexion éthique à distinguer.
En se posant la question sur ce que je dois faire, c’est la raison pratique qui est convoquée et qui peut être sollicitée par exemple dans le cadre d’un conseil d’administration : quelle subvention va-t-on donner aux Restos du Cœur ? La question est ici : que devons-nous faire dans cette situation ? Mais il est un autre registre qui est de l’ordre du débat politique ou législatif, et qui relève de la raison spéculative en cherchant le vrai à travers l’énonciation d’une norme, d’une loi ou d’une interpellation. La question est ici : « qu’est-ce qui a une chance d’être vrai, ou bon, en général, dans la plupart des cas ? ». Il est toujours dangereux quand le débat éthique confond les deux et se développe à partir d’un cas particulier car il ne peut se soustraire à l’émotion ni à une solution réduite à ce cas particulier. Souvent, les débats d’ordre éthique se déroulent en réaction à une situation particulière (prenez l’exemple de Vincent Humbert ou de Chantal Sébire !) et c’est une catastrophe pour le débat démocratique. Il ne faut pas que le débat éthique soit trop en prise avec des situations singulières. Que le gouvernement profite de ces occasions pour créer une commission spécifique qui prenne le temps de réfléchir est par contre une bonne chose. Il ne faut jamais reprocher aux institutions d’être lentes car c’est ce qui les protège de l’émotionnel. Ceux qui font de l’éthique auront précisément pour rôle d’éviter la confusion entre le cas singulier et le registre de la norme. J’ai assez souvent tendance à rappeler que la mort est un événement social et non individuel et que dire que « ma mort ne regarde que moi » est une aberration ! Les considérations éthiques conduiront à dire que le déclenchement de la mort est un événement qui touche la société et ne peut être envisagé uniquement comme le droit d’un patient, qu’il y a plein de gens autour que cela va ébranler. Donc l’éthicien ne va pas dire ce qu’il faut faire, mais rappeler simplement qu’un problème bioéthique n’est jamais un problème « presse-bouton » (où il n’y a pas qu’un docteur qui va ou ne va pas presser sur le bouton donnant la mort !). Le rôle de l’éthicien est de poser de bonnes questions pour élargir le débat, faire prendre conscience des conséquences des actes auxquelles on n’a pas pensé. Cela ne veut pas dire qu’il va orienter la décision. S’il doit y avoir une expertise en éthique, c’est une expertise méthodologique.

Est-ce qu’une collectivité n’a pas besoin de cette expertise pour ne pas céder aux intérêts particuliers au détriment de l’intérêt général ?

Il est risqué de présenter l’intérêt général dans un rapport de force avec les intérêts particuliers. En morale, on parle plutôt de bien commun qui n’est surtout pas le bien du collectif. La notion de « bien commun » renvoie à la relation d’interdépendance qui existe entre le bien de la personne et le bien de la communauté. Il y a cette idée que la personne n’existe pas par elle-même et que si le corps (c'est-à-dire la société) dont elle fait partie souffre, elle souffrira aussi. Le bien de la personne est en interrelation très étroite avec le bien de la communauté. La norme éthique intervient, au nom de l’autre, dans cette articulation entre le bien particulier et le bien commun. De ce point de vue, je porte un regard extrêmement critique vis-à-vis de ce que l’on voit dans l’énonciation de la norme en termes de sécurité routière par exemple. On ne dit plus « il est interdit de» mais « dans votre intérêt… » ou « pour votre sécurité… ». Qu’on me dise que je dois limiter ma vitesse pour ma sécurité est absolument scandaleux !! Et le gamin qui traverse la route ? C’est parce que l’individu qui roule trop vite est potentiellement dangereux que l’institution a le devoir de dire calmez-vous ! Le seul argument que l’on trouve aujourd’hui pour que les gens respectent la norme c’est de dire que c’est pour eux qu’ils le font.  Voilà ce qui arrive lorsque le message éthique est exclusivement aux mains d’agences de communication !

Dans une collectivité, quelles formes de débat sur l’éthique peuvent exister ?

Ils peuvent être des deux types avec des moments de décision très pratique et d’autres avec une visée plus large ; par exemple : en vue de quoi fait-on un nouveau quartier à la Confluence ?

Quelles questions éthiques soulève un objectif politique tel que  réduire la place de la voiture en ville » ?

On pourrait y répondre en raisonnant par l’absurde. En mettant des péages à l’entrée, des parcmètres partout, on rendrait la voiture insupportable, et l’on verrait apparaître très vite des questions éthiques ! La question plus fondamentale que l’éthique nous amène à nous poser est  « Pourquoi on veut réduire la voiture ? » Pour réduire la pollution ? Par hostilité du Grand Lyon à l’égard de la voiture ? Par opportunité ? Peut-être que le responsable du projet est actionnaire d’une entreprise qui vend des vélos ! En somme, en quoi cette décision permet-elle la vie bonne ? On s’aperçoit que pour des raisons éthiques, ce type de mesure doit être accompagné de solutions de transport alternatives qui remplaceront avantageusement la voiture. La réduction de la voiture n’est qu’un moyen au service d’une vie meilleure.

Finalement, faire évoluer les comportements n’est-ce pas au cœur d’une réflexion éthique ?

Partager ou transmettre une éthique peut permettre en effet de faire évoluer les comportements. La grande différence entre un anthropologue ou un sociologue, et un éthicien, c’est que les deux premiers étudient les comportements, les décrivent et essayent de les comprendre mais ils se gardent bien, méthodologiquement, de toute prise de position dans le registre normatif. Ils regardent comment les gens vivent alors que l’éthicien essaye de trouver comment vivre bien et ensemble. Mais dans les deux cas, il s’agit bien des mœurs et des comportements. En revanche, établir un lien mécanique et direct entre une norme éthique et un comportement relève d’une logique totalitaire ! Il n’y a pas une immédiateté de l’application de la norme au comportement. Entre les deux, il y a la conscience. La conscience est à l’interface entre la norme et la situation, pour en tirer un comportement.

Le CIE propose des formations à l’éthique. Se former à l’éthique, qu’est-ce que ça veut dire ?

Rappelons qu’il y a eu une prise de conscience sur le fait que les comités d’éthique, plutôt centrés sur des décisions à prendre, ne suffisaient  pas, et qu’il fallait  des lieux de formation plus distanciés par rapport aux décisions à prendre. D’où le développement de DU et de Master en éthique souvent attachés aux facultés de philosophie, mais aussi des espaces éthiques régionaux et des centres de recherche dont le CIE fait partie. Le CIE n’est pas une institution diplômante mais une instance qui propose des lieux de réflexion et de formation aux questions d’éthique. La formation peut être suscitée par des sources très diverses, dans des contextes très différents et s’inscrit dans des questionnements précis. C’est un approfondissement de la réflexion. C’est parce que les gens ont été confrontés à des questions éthiques qu’ils sont disponibles à ce type de formation. Pour vous donner un exemple, nous sommes mobilisés aujourd’hui pour aider les ostéopathes à rédiger un code de déontologie commun et à identifier les devoirs éthiques sur lesquels ils peuvent se mettre d’accord. Notre rôle n’est pas de décider mais de les questionner, de rédiger et de faire des propositions qu’ils discutent en commission. Cela a la vertu de fédérer la profession, de lui conférer une légitimité et, bien sûr, de protéger le patient !