Vous êtes ici :

Cultures urbaines : exemple d'un rapprochement entre la Communauté urbaine et les sciences sociales

Interview de Bruno VOISIN

sociologue

<< Mots-clé : agence d'urbanisme, Lyon, communauté urbaine, Sciences humaines et sociales, recherche >>.

Tag(s) :

Date : 11/05/2009

Entretien avec Bruno Voisin, sociologue à l’Agence d’Urbanisme du Grand Lyon
L’histoire des relations entre les sciences humaines et sociales et la Communauté urbaine de Lyon s’est d’abord écrite à l’Agence d’urbanisme, à travers les liens établis avec les bureaux d’étude de l’agglomération et des universités. Bruno Voisin a été l’un des principaux protagonistes de cette histoire et un artisan du rapprochement aujourd’hui constaté.Propos recueillis par Cédric Polère le 12 mai 2009
A l’Agence d’urbanisme de Lyon, vous avez été un des principaux artisans d’un rapprochement entre la Communauté urbaine et les sciences sociales. A quoi est-ce dû ?

Sans doute cela vient-il de mon parcours et de mon statut d’intermédiaire bricoleur (rires) ! Je fais partie de la première génération de sociologues pur jus, après la réforme Fouchet de 1966. J’obtiens à Lyon ma licence de sociologie, en 1968, avec Isaac Joseph et Jean Métral. Après une première année de thèse (en histoire économique et sociale), je commence à travailler au Groupe de Sociologie Urbaine (GSU) fondé en 1966/67. Ce bureau d’études qui effectue des prestations tous azimuts est codirigé par Jean-Claude Barthez, Andrée Chazalette et Maurice Chevalier. Mes sujets d’études portent sur l’aménagement des zones industrielles, les immigrés et leur habitat. Durant les années 75, j’ai eu l’occasion de travailler pour le bureau d’études ARPENT sur le vécu de la nuisance, de participer aux premières réunions du CEFRA, bureau d’étude universitaire créé à Lyon 2 par le géographe Maurice Allefresde, ou à celles de l’ARIESE créée par Isaac Joseph et Alain Battegay. En parallèle, j’ai participé aux cours de « sensibilisation à l’espace (urbain et social) » pour les étudiants de l’Ecole Nationale des Travaux Publics de l’Etat (ENTPE), organisés à l’initiative d’André Guillerme, avec d’autres intervenants de l’agglomération comme Jocelyne Béart, Joëlle Diani, Jean-Pierre Aldeguer que je retrouverai  bientôt comme directeur adjoint à l’Agence d’urbanisme.

Sur quoi travaillent ces bureaux d’études ?

Dans les années 70, les bureaux d’études de la région : CRESAL à Saint-Etienne, GETUR à Grenoble, Economie & Humanisme (E&H) et GSU à Lyon… avaient une importante activité de recherche en économie et en sociologie urbaine. Les équipes se retrouvaient  dans des séminaires communs, notamment à l’initiative d’E&H…  cela formait un réseau assez vivant.

A partir de quand travaillez-vous pour l’Agence d’urbanisme ?

En fait, j’ai commencé à travailler pour l’Agence, dès 1978, mais comme prestataire extérieur rattaché au GSU dans le cadre du pré-dossier Habitat et Vie Sociale (HVS). Dès que l’Agence est créée, ma collègue sociologue du GSU, Christine Monjon, y est embauchée (1979) pour traiter une enquête sur l’habitat des immigrés à Villeurbanne.
Lorsque le pré-dossier Habitat et Vie Sociale (HVS) des Minguettes prend forme, se pose la question d’un chargé d’opération. Comme j’y ai contribué, que j’étais chargé d’opération pour la ville, la Communauté urbaine, l’Etat, les organismes HLM, mobilisés autour de la CPHS, je candidate, en même temps que Bruno Delas, et suis retenu. J’intègre alors l’équipe de l’Agence d’urbanisme, en pensant d’ailleurs que ce n’est pour moi qu’une structure de portage temporaire ! Je m’installe à Armstrong (Vénissieux) avec une équipe opérationnelle. Nous travaillons sur la programmation des équipements, les commerces, les espaces publics… Au sein de l’Agence, le dossier des Minguettes est l’occasion de poser une multitude de questions, et cela donne naissance à la Commission Permanente pour l’Habitat Social (CPHS) en 1981. C’est un premier noyau à partir duquel vont se construire des politiques d’agglomération. Je reste chargé d’opération aux Minguettes jusqu’en 1984-5 et j’intègre ensuite pleinement l’Agence. Mon premier travail, alors, porte sur le diagnostic urbain et social de La Duchère, puis je collabore aux premières conventions de plan de la ville nouvelle de Rillieux, et sur les quartiers des Etats-Unis et de Mermoz à Lyon.

A côté des réalisations, y-a-t-il des recherches ?

Oui, j’ai réussi à faire financer, au niveau national, un volet d’études et de recherches pour les Minguettes. Cela fait partie du savoir-faire du chargé d’opération HVS que de débloquer des moyens pour des recherches ou des expérimentations… Le juge des enfants du secteur a accepté d’ouvrir ses dossiers aux chercheurs, ce qui a donné lieu à une étude de l’Université Lyon 2 sur les mineurs délinquants à Vénissieux. Pour approfondir les questions d’adaptation du travail social aux Minguettes, j’ai fait travailler comme stagiaire Florence Roulleau-Berger, aujourd’hui directrice de recherche au CNRS. J’obtiens aussi un financement national pour qu’un bureau d’études, Quaternaire Education, nous indique sur la ZUP comment utiliser les locaux des écoles, au tiers vides... et préfigurer la ZEP ?

L’Agence s’est donc appuyée sur des capacités d’étude et de recherche extérieures….

Oui, dès ses tout débuts, l’Agence d’urbanisme a entretenu des liens avec les bureaux d’études de l’agglomération et des universitaires lyonnais dans tous les domaines : droit de l’environnement, économie, habitat, etc. Les coopérations entre l’Agence d’urbanisme, Lyon 2 et la Communauté urbaine existent pratiquement depuis le lancement de la politique des quartiers.
Isaac Joseph a engagé à partir de 1982, par le biais de l’ARIESE, un cycle de formations pour animateurs de quartiers, des populations captives de leurs quartiers, marquées par leur ethnicité, d’origine maghrébine. On a proposé aux jeunes femmes qui y avaient été formées de devenir animatrices-résidentes pour Logirel, un organisme HLM présent et très actif aux Minguettes, pour aider à définir, avec les habitants, le programme de réhabilitation du quartier Monmousseau. J’ai accompagné ces formations en tant que chargé d’opération, avec Isaac Joseph, Alain Battegay, et Jean Grané, anthropologue attaché à Logirel. En plus de la formation, nous avons mené une réflexion avec les stagiaires sur les enjeux sociaux de leur travail. Cela a donné lieu au rapport « L’affaire Armstrong ».

L’atelier « cultures urbaines » est un moment important dans l’histoire des relations entre la Communauté urbaine et les sciences sociales...

Oui, en 1986 avec Isaac Joseph et Jean Métral, appuyés par Michel Marié, directeur de la recherche au ministère de l’Équipement, nous avons créé un lieu d’échanges entre universitaires et opérateurs, un pôle de recherche urbain, inscrit dans le territoire. L’atelier s’appelle « Cultures urbaines ». Parmi les participants, on compte les chercheurs de l’ARIESE, de nombreux sociologues professionnalisés à la SERL et dans les organismes HLM, des opérationnels de la politique de la ville, les premiers chefs de projet, rattachés au service des opérations d’urbanisme comme Catherine Panassier, Christine Servillat, des aménageurs privés, responsables de structures de communication, les initiateurs de la Cité de la Création… Mais peu de personnes de la Communauté urbaine malgré tout.  L’atelier organise des réunions informelles, des séminaires de travail plus restreints et des séances publiques formelles, sur un ou deux jours, dans les salles de la Communauté urbaine. Les thèmes des premières journées seront « Réseaux techniques, réseaux sociaux », « La maîtrise d’ouvrage sociale » ou encore « L’entrepreneur ethnique ».

Par qui sont choisis les sujets ?

Les sujets sont négociés en ateliers. Je sers de pivot avec le monde institutionnel. Chaque fois, on organise les journées avec les gens concernés. Ensuite, Isaac Joseph est parti à Paris. A partir de là, en 1988, l’atelier s’arrête.

Après le départ d’Isaac Joseph, la coopération de l’Agence d’urbanisme avec l’Université Lyon 2 se poursuit-elle ?

Oui, à partir des années 80, la création d’une filière professionnalisante en sociologie, avec le DESS de sociologie appliquée au développement local (SADL) de Lyon 2 (au demeurant très décrié par les sociologues académiques lors de sa fondation par Jacques Bonniel), et le développement des stages ou des accompagnements d’étudiants à l’Agence d’urbanisme, vont contribuer à renforcer les liens avec les sociologues... A partir de ces stages à l’Agence ou dans des organismes HLM, plusieurs étudiants se sont professionnalisés dans les équipes de la politique de la ville. Cela a donné un très bon taux de placement au DESS SADL et fourni des cadres à la Communauté urbaine !
Un autre moment important est la mise en place, alors que je suis chef de projet à La Duchère de 1989 jusqu’en 1995, d’un dispositif de formation et d’insertion pour les publics en difficulté du quartier, jeunes et moins jeunes. Cela s’est fait en s’appuyant sur le CEFRA, dont le sociologue Jacques Bonniel était devenu le responsable. Cette recherche-action sur l’insertion professionnelle des publics défavorisés du Plateau a débouché sur la création d’un atelier de couture expérimental mis en place pour les femmes. Le CEFRA réalise l’accompagnement sociologique avec Jacques Bonniel et deux étudiants du DESS. La brochure réalisée sur l’insertion par l’atelier couture de La Duchère sera le premier document faisant part d’une recherche-action, valorisé dans le cadre de la politique de la ville.

Dans les années 90, les nouvelles inflexions dans l’action de la Communauté Urbaine se répercutent-elles sur les recherches ?

Au début des années 90, le président du Grand Lyon Michel Noir et son vice-président Henri Chabert m’ont demandé comment mieux prendre en compte les usages et les attentes des habitants dans l’aménagement urbain. Avec le service du Développement Social Urbain (DSU), nous avons mobilisé des stagiaires universitaires (sociologues, géographes, ingénieurs, architectes,…) sur la programmation d’aménagements, en prenant en compte les usages, les demandes, les aspirations. Les stages étaient pilotés la plupart du temps par le chef de projet local politique de la ville. Pour les stagiaires j’avais élaboré un cadre méthodologique. Quand on avait recours à des bureaux d’études comme Urbanis, ou Trajectoires…, ceux-ci proposaient leur propre méthodologie d’enquête et d’étude des usages.
Deux équipes universitaires lyonnaises se sont particulièrement mobilisées sur l’observation des espaces publics et la réflexion sur les enjeux sociaux de l’aménagement : la faculté d’anthropologie et de sociologie de Lyon 2 et l’équipe Développement urbain de l’INSA.

Vous avez été l’artisan d’une convention de partenariat signée en 2004 entre le Grand Lyon, l’Université Lyon 2 et l’Agence d’urbanisme, établie au titre de la politique de la ville ? D’où vient l’idée ?

L’idée d’une convention vient au départ de Jacques Bonniel, alors doyen de la faculté de sociologie, qui souhaite officialiser les liens qui existaient entre la faculté de sociologie de Lyon 2, l’Agence et la Communauté urbaine, et de Pierre Suchet, responsable du service Politique de la ville, qui souhaite avoir une ouverture de son équipe sur la recherche et l’université. Cela commence à être discuté dans les années 98/99. L’idée est de formaliser les échanges réciproques, par exemple les interventions de professionnels dans le cadre du DESS de socio ou de pouvoir mobiliser des enseignants-chercheurs comme experts ou comme conseils. Il s’agit aussi d’accompagner la professionnalisation des étudiants et de généraliser le cadre des stages. Un autre objectif était de pouvoir disposer d’un regard diachronique de chercheurs sur les opérations lourdes de la communauté urbaine. Des chercheurs viennent sur le terrain mais on n’en sait pas grand chose, ce n’est pas mis en perspective. On se dit qu’il faudrait un suivi sur 4/5 ans. La convention apporte la possibilité d’avoir ce suivi de recherche.

Comment la convention a-t-elle été négociée ?

Le premier texte de la convention est établi en 2001. Elle associe aux trois principaux partenaires d’autres signataires, la Préfecture du Rhône (le sous-préfet d’alors à la politique de la ville), la Direction Départementale de l’Equipement, le Centre Ressources sur le Développement Social Urbain (CR-DSU) et l’Association régionale Rhône-Alpes HLM (Arra-HLM). Elle a été négociée difficilement avec les universitaires, votée seulement en 2004. Jacques Bonniel, initiateur de la convention, n’arrive pas à la faire voter par le Conseil de l’université, qui considère que le Grand Lyon cherche à piloter la recherche universitaire par l’aval… et à mettre en concurrence recherche universitaire et bureaux d’études privés. On a finalement modifié l’article sur les appels d’offre.

Quel bilan en tirer ?

Le bilan de la convention a été établi en 2007. Elle a notamment permis d’encadrer les interventions en formation professionnalisante, d’organiser une rencontre entre professionnels et étudiants du master SADL de Lyon 2, de mener des actions d’évaluation de la clause insertion des marchés publics et de réaliser une recherche ciblée sur « La mémoire des Minguettes », retenue dans le cadre d’un programme national « villes et mémoires, les archives de la politique de la ville » lancé par la Délégation Interministérielle à la Ville (DIV). Parallèlement avec un autre sociologue de Lyon 2, Abdel Hammouche, nous avons mis en place un séminaire chercheurs-opérationnels reprenant un peu l’idée initiale de « l’Atelier Cultures Urbaines ».Trois cycles se sont tenus, « l’action locale » (2001), « la démocratie locale » (2003), « le religieux dans l’espace local » (2004). Chaque séance alternait des prises de parole de chercheurs, d’enseignants et de professionnels de terrain.
Cette convention n’a pas réalisé tous ses objectifs, il n’y a pas eu de mobilisation de chercheur sur le suivi longitudinal d’actions de terrain par exemple. Elle a même eu des effets négatifs quand l’affichage de la convention avec Lyon 2 a fait penser aux bureaux d’études extérieurs que l’Université était ciblée pour l’appel d’offre de la ville de Vénissieux sur la mémoire des Minguettes. Ils n’y ont pas répondu, et le travail qui a été réalisé par un chercheur de Lyon 2 n’a pas été reconnu par la DIV. Le formalisme de la convention lui a aussi été reproché, elle est trop précise dans sa rédaction et corsette un peu trop les formes de collaboration.
Aujourd’hui en 2009, nous sommes un peu en attente d’une relance de la convention, mais d’autres pôles de dynamiques se sont développés, notamment à partir de la Direction de la prospective du Grand Lyon ou dans le cadre du Programme de recherche territorialisé (PRT) du ministère de la Culture qui a travaillé sur « Les mémoires de la ville » et prépare un nouveau cycle sur « Métropole et urbanité », avec tout un réseau de chercheurs et de professionnels de la métropole Lyon-Saint-Etienne.