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Le numérique comme créateur de lien dans la protection de l'enfance

Interview de Emilie Potin

sociologue

<< les outils numériques remettent en question le cœur du métier des professionnels de la Protection de l’enfance >>.

Maîtresse de conférence, sociologue à l’Université Rennes 2 spécialiste de la Protection de l’enfance, Emilie Potin a réalisé plusieurs travaux sur les enjeux et les impacts du numérique dans ce domaine. Elle coordonne le programme Pl@cement : la correspondance numérique dans les mesures de placement en assistance éducative (octobre 2016-avril 2018), soutenu par la Mission de recherche Droit et Justice et par l'Observatoire National de la Protection de l'enfance.

 

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Date : 19/12/2017

Pourquoi vous être intéressée à la protection de l’enfance ?

Le champ de l’intervention sociale m’intéressait. Après une maîtrise sciences et techniques en intervention sociale, c’est un hasard, le laboratoire de sociologie de Brest m’a proposé une inscription en doctorat en lien avec un contrat qu’il avait négocié avec le Département sur les parcours de prise en charge des enfants placés dans l’ASE (Aide Sociale à l’Enfance). Ma thèse était intitulée « Enfants en danger. Enfants protégés. Enfants sécurisés ? Parcours de (dé)placement(s) des enfants confiés à l’Aide Sociale à l’Enfance ». Elle a été publiée et a obtenu le premier prix scientifique de la Fondation pour l'enfance en 2011. Du côté de la protection de l’enfance on manquait d’une vision un peu longitudinale des parcours ainsi que d’une perspective sociologique — le secteur de l’enfance intéressait plutôt les psychologues. Lire les parcours par le prisme des inégalités a suscité l’intérêt de chercheurs et des acteurs de la protection de l’enfance. Pour autant, des professionnels ont estimé que ma thèse ne mesurait pas bien leur travail, que j’avais pris plutôt le parti des mineurs et de leurs familles. Pour mon post-doctorat, j’ai eu envie d’accompagner des professionnels de l’action éducative en milieu ouvert (AEMO) par une observation participante. Cela m’a poussé à changer un peu de regard, à observer ce qui se joue avant et après la mesure de placement, à prendre la mesure du travail éducatif au quotidien.

Qu’avez-vous alors observé ?

Comme les outils sont individualisés, ils sont en dehors du regard que les travailleurs sociaux peuvent avoir sur les activités sociales du mineur.

J’ai vu que des outils étaient utilisés pour faire perdurer le lien familial malgré l’éclatement des lieux de vie. Chez les jeunes rencontrés il s’agit surtout du smartphone et de la diversité des supports qui vont avec : les réseaux sociaux numériques comme Facebook ou Snapchat, et plus classiquement le SMS et le téléphone. Certains échanges sont synchrones, d’autres asynchrones, des stories ou récits peuvent être suivis à distance…

J’ai observé également, cette fois plutôt du côté des professionnels, des pratiques qui posaient problème dès lors que la mesure de protection était bien en peine de sécuriser le mineur dans l’espace numérique, où se reproduisaient des situations de mise en danger. Comme les outils sont individualisés, ils sont en dehors du regard que les travailleurs sociaux peuvent avoir sur les activités sociales du mineur. Cela oblige le mineur à gérer lui-même cet espace relationnel. Il n’aura de l’aide que s’il vient en chercher. S’il n’est pas en demande, l’espace est tellement individuel et intime que les travailleurs sociaux ne peuvent se permettre d’aller à l’intérieur.

Avez-vous aussi pris en compte les outils numériques utilisés entre professionnels de la protection de l’enfance (ou avec leur hiérarchie, le juge, les partenaires…) ?

Non, je ne me suis pas intéressée aux outils utilisés entre professionnels, sinon un peu aux outils qu’ils pouvaient mobiliser pour échanger avec les jeunes ou avec les familles dans la perspective de fluidifier la circulation de l’information et l’échange.

Aujourd’hui sur quoi porte votre recherche ?

Le programme de recherche que je coordonne est financé par l’Observatoire National de la Protection de l’Enfance et par la Mission de recherche droit et Justice. Il est centré sur la question suivante : comment se construit et se régule, dans l’espace familial et institutionnel, l’autonomie permise par ces outils dans la gestion des liens familiaux ? Pour illustrer, voici la situation de Mathis. Il a 12 ans et il est placé en famille d’accueil. Le juge des enfants a fixé des droits de visite à ses parents à raison d’une visite par semaine en présence d’un tiers. À côté de ces rencontres, Mathis échange tous les jours deux à cinq SMS avec sa mère. Comment ces échanges numériques construisent le lien familial ? Comment sont-ils pris en compte par le juge ? Par les professionnels en charge de l’accueil ? Par l’Aide sociale à l’enfance ?

 

N’y a-t-il pas des moyens de contrôler les usages des enfants confiés à la protection de l’enfance, par exemple en plaçant l’ordinateur à un endroit où tout le monde peut le voir, ou en récupérant les téléphones portables le soir ?

L’idée n’est pas forcément de le contrôler, mais de créer des conditions qui permettent au jeune d’être pleinement dans le monde commun

Cela vient modifier largement le travail des professionnels. Certaines règles peuvent être formalisées dans les lieux d’accueil : le portable ne monte pas dans les chambres, à partir de 22 heures il doit être posé quelque part, le WI-FI est mis à disposition sur des horaires précis… Seulement, cela n’empêche pas que durant la journée, ou sur le trajet de bus ou de car pour aller au collège ou lycée, des usages se font en autonomie, en dehors de tout contrôle. Finalement, le contrôle que peut mettre en place les professionnels vise plutôt à permettre un rythme de vie conforme à ce que l’on peut attendre d’un adolescent ou d’un jeune. Sur le contenu de ce qui se fait durant les échanges, cela échappe à tout le monde. L’idée n’est pas forcément de le contrôler, mais de créer des conditions qui permettent au jeune d’être pleinement dans le monde commun, où tout un chacun à partir d’une dizaine d’années dispose de ces outils et d’une forme de protection, qui est possible quand l’accompagnement le permet, qu’il y a donc un lien de confiance, une relation suffisamment construite pour permettre un travail éducatif. Ces technologies viennent pointer que le juge peut donner aux parents des droits de visite, d’hébergement et de correspondance, mais qu’à partir du moment où chacun est titulaire d’un appareil qui lui permet de communiquer librement, la responsabilité de ces échanges revient aux acteurs familiaux, et pas aux acteurs de la protection. On peut même aller plus loin en affirmant que ces outils offrent aux mineurs un droit de correspondance dont ils ne disposaient pas auparavant.

Cela veut dire que l’ASE impose un cadre qui ne peut être tenu par les professionnels ?

C’est là où c’est compliqué. Cela va dépendre du parcours du mineur. Celui qui est accueilli depuis son plus jeune âge à l’ASE et qui trouve son compte dans le cadre de la mesure de placement ne va pas forcément vouloir contourner les règles qui lui sont données. Alors qu’un mineur qui arrive plus tardivement, qui est déjà équipé, qui ne voit pas forcément l’intérêt à être protégé, il aura un pouvoir à sa disposition pour pérenniser par lui-même des liens en dehors du contrôle des professionnels, qui du coup sont amenés à faire évoluer leurs pratiques, parce que de fait ces outils donnent du pouvoir aux acteurs familiaux, autant aux parents qu’aux mineurs, alors qu’auparavant ils étaient dépendants du bon vouloir des professionnels pour accompagner une visite, mettre à disposition un téléphone, etc. Cela modifie le cadre de la protection.

C’est en effet l’enfant qui va décider de montrer à l’éducateur un contenu sur son téléphone, donc c’est l’enfant qui décide de partager ou non, faire savoir ou non…

Oui, on n’est plus aussi sur les mêmes temporalités. Une lettre par exemple qui pouvait être lue par l’éducateur avant d’être remise à l’enfant, on n’en écrit pas tous les jours, toutes les heures comme un SMS, cela s’ouvre avant d’être remis, on en accompagne la lecture, on accompagne l’interprétation que l’on peut en faire, etc. Dans le cadre du numérique, cela sera d’abord un message qui sera reçu par le mineur ou par le parent si l’on est dans une correspondance parent-enfant, et c’est lui qui va lire seul, et si l’enfant considère qu’il a besoin d’être accompagné, il ira chercher de l’aide. Mais le sens de la régulation est totalement inversé. Les professionnels ne font plus vraiment tiers dans la relation, ils interviennent a posteriori.

Qu’apportent ces outils à la relation ?

Ces outils permettent de maintenir des liens sur des temporalités qui sont propres aux acteurs familiaux,

Dans les mesures d’assistance éducative, le principe cardinal est le maintien du lien familial. Si ce maintien est jugé dangereux pour le mineur, des mesures seront prises pour l’aménager, mais même en cas de placement le juge met en place des espaces pour maintenir ce lien. Concrètement ces droits de visite, d’hébergement et de correspondance que donnait le juge sont mis à mal parce que chacun a un espace de vie très différent à partir du placement et qu’on a du mal à se rencontrer et à trouver un espace de discussion en commun. Ces outils permettent de maintenir des liens sur des temporalités qui sont propres aux acteurs familiaux, ce n’est plus le Département qui fixera l’heure des droits de visite en fonction des disponibilités de tel professionnel pour accompagner l’enfant en tel lieu. On partira directement des contraintes des acteurs familiaux pour construire un espace d’échange. Je pense que c’est positif en ce sens que cela fait vivre ce lien familial que souhaite le législateur. On a vu dans notre enquête que cela fonctionne très bien du côté des fratries, qui sont très rarement placées au même moment, et même si elles sont placées au même moment, il est rare qu’il soit possible de trouver un lieu d’accueil pour accueillir tous les membres de ces fratries. Les jeunes qui sont équipés des outils de communication vont pouvoir conserver un lien.

Cela se manifeste comment ?

Des jeunes racontent qu’ils se prennent en photo avec leur tenue pour le lendemain qu’ils font valider par leur grand frère ou leur grande sœur. Ce sont des petits récits du quotidien qui sont totalement anodins mais permettent de faire vivre le lien, alors qu’auparavant ils se voyaient une fois par mois en présence de leur éducateur, au McDo ou au jardin public. Cela permet aussi de reconstituer des fratries qui sont explosées. Certains enfants ne connaissent pas leurs frères et sœurs parce qu’ils ont été placés avant leur naissance ou qu’ils ont vécu avec un beau-parent. Ils n’ont jamais vécus avec eux, ils n’ont jamais partagés d’espaces de vie. Cela permet alors un arbre généalogique un peu interactif, qui n’est pas forcément mobilisé au quotidien, mais qui est potentiellement mobilisable.

Ces outils qui permettent de faire vivre le lien au quotidien ou presque, ce sont les SMS, des envois de photos, ou de petites vidéos, ou des outils de visioconférence comme Skype ou FaceTime ?

C’est très varié. Les médias seront mobilisés en fonction de la configuration relationnelle : si les liens sont peu importants, cela pourra juste consister à être « amis » sur Facebook, en ne s’échangeant rien : on regarde ce que l’autre publie, on suit à distance ses activités, sans échanges directs. Pour d’autres enfants, ce sera des échanges de SMS et de photos jusqu’à 30 fois dans la journée.

Qui paye les téléphones portables dont disposent ces jeunes ?

il n’y a pas de politique d’équipement numérique, ce qui crée de grandes inégalités dans l’accès à ces outils, dans les téléphones dont peuvent disposer les jeunes et dans les abonnements.

On a essayé de poser ces questions, parce que sur les trois départements enquêtés, il n’y a pas de politique d’équipement numérique, ce qui crée de grandes inégalités dans l’accès à ces outils, dans les téléphones dont peuvent disposer les jeunes et dans les abonnements. Il arrive que ce soit les familles d’accueil qui prennent d’elles-mêmes cette initiative, achètent un téléphone pour Noël ou pour un anniversaire. Normalement c’est le titulaire de l’autorité parentale qui devrait prendre l’abonnement en charge. C’est toute la question de répartition des actes usuels et importants relevant de l’autorité parentale. Avoir un abonnement et un smartphone relève-t-il ou pas d’un acte important de l’autorité parentale ? Dans les faits, il y a des arrangements, cela va dépendre des lieux d’accueil. En foyer, les éducateurs ne prendront pas cette initiative mais en famille d’accueil, c’est fréquent. Autrement ce sont les parents mais aussi des grands frères et des grandes sœurs qui achètent le téléphone portable et qui règlent l’abonnement.

Quelle est la proportion des enfants qui disposent d’un téléphone, et à partir de quel âge ?

En gros avoir un téléphone portable fait partie des pratiques entendues à partir de l’entrée au collège. Mais comme il n’existe ni règlement ni droit ouvert par le Département, les situations sont variables. Si un enfant de 8-9 ans arrive avec un téléphone portable, cela va être discuté pour savoir s’il le garde ou non. Pour certains enfants, garder ce téléphone peut être la condition pour rentrer dans la mesure de placement, cela tient lieu de cordon technologique avec leur milieu d’origine. Jusque-là, la mesure de placement déplaçait totalement le mineur : on le déplace en termes de lieu de vie, on le coupe de son ancien établissement scolaire et des activités de loisir qu’il connaissait auparavant, d’avec ses amis, pour le placer dans un environnement totalement nouveau. La continuité des liens n’était pas du tout pensée, sauf avec les parents.

La présence d’un travailleur social lors des visites médiatisées permet de protéger ou encadrer la relation. Mais dès lors qu’un enfant qui dispose d’un téléphone portable peut entretenir des relations toxiques parce que non médiatisées avec ses parents ou d’autres personnes, interdit-on complètement le téléphone portable ?

il est intéressant aussi de regarder comment ces outils peuvent faire tiers dans des situations qui mettent en danger, comment l’écran permet de mettre en sécurité un mineur qui ne souhaite pas être face à face avec son parent.

Nous avons rencontré quelques situations de ce type où le mineur était totalement exclu des outils numériques. Seulement c’est difficilement tenable en termes d’intégration, parce que cela revient à le couper de toutes ses autres relations, et notamment des jeunes du même âge. Sur des situations très compliquées, avec des formes de danger immédiat, cela peut s’observer, mais cela reste à la marge. Parce que cela revient à supprimer le droit de correspondance du jeune. On a mis en avant aussi que ces outils remettent en question ou transcendent les catégories socio-juridiques de l’hébergement, de la visite et de la correspondance, dans la mesure où l’on peut passer sa nuit avec son parent sur skype : cela peut-il être assimilé à un droit d’hébergement ? De correspondance ? Les professionnels ont à travailler la question de la médiatisation. Mais il est intéressant aussi de regarder comment ces outils peuvent faire tiers dans des situations qui mettent en danger, comment l’écran permet de mettre en sécurité un mineur qui ne souhaite pas être face à face avec son parent. Ainsi il est intéressant de réfléchir à comment mobiliser la visioconférence pour donner un cadre plus protecteur à ces rencontres.

Les outils de visioconférence sont-ils souvent utilisés ?

Non ils le sont très peu, on voit plutôt de la réticence du côté des professionnels, ils vont plutôt regarder ce qui fait problème, ce qui suscite un danger, plutôt que de mobiliser ces outils au service de la mission de protection.

Peut-on parler de forme d’idéologie des travailleurs sociaux sur les outils numériques, parce qu’on entend souvent parler d’une certaine réticence au numérique, ou que la vraie relation serait une relation de face à face ?

l’éducateur monte une page Facebook à laquelle tous les professionnels ont accès (...) Ça leur permet de naviguer dans les espaces publics des jeunes qu’ils ont pu identifier dans le quartier ou sur la commune.

Oui, c’est vrai. Ces outils remettent alors en question le cœur de leur métier. Les premiers à se les être appropriés sont les éducateurs de prévention spécialisée. Ils ont vu des jeunes déserter les espaces publics, ce qui remettait en cause le sens de leur activité. Dès lors que les jeunes ne sont plus sur les espaces publics, plus besoin d’éducateurs spécialisés ! Pour rester en contact avec ces jeunes, et cela s’est fait dans bon nombre de communes, ils ont ouvert des pages Facebook, en considérant finalement que les espaces virtuels étaient des espaces publics de sociabilité juvénile et qu’ils devaient prendre place sur ces espaces. Il s’agit d’espaces collectifs : l’éducateur monte une page Facebook à laquelle tous les professionnels ont accès. Certains y vont régulièrement, d’autres plus rarement. Ça leur permet de naviguer dans les espaces publics des jeunes qu’ils ont pu identifier dans le quartier ou sur la commune.

Quels sont les aspects négatifs liés à l’utilisation des outils numériques ?

C’est vraiment le déplacement de la menace, du risque ou du danger sur l’espace numérique ! À partir du moment où les outils sont individualisés, il devient difficile d’accompagner et de protéger le mineur. Du côté des professionnels, on voit parfois l’attitude « on ne peut rien faire, c’est comme ça ». D’autres professionnels vont essayer de tout contrôler, au risque de provoquer des effets délétères, d’exclure encore plus les mineurs protégés du monde commun.

Je ne vois même pas comment des travailleurs sociaux peuvent penser tout contrôler…

Rien qu’au centre de documentation du collège les jeunes ont accès à internet, le contrôle est impossible, mais les professionnels vont reculer au maximum l’âge auquel le mineur aura accès aux outils, multiplier les logiciels de contrôle pour essayer de garder la main. On a vu des jugements avec des mesures d’exclusion, un téléphone portable qui sera supprimé pendant un moment.

Les réseaux sociaux ne renforcent-ils pas les risques ou l’ampleur de phénomènes comme le harcèlement — on parle de cyber-harcèlement — puisque les réseaux sociaux peuvent être utilisés pour détruire une réputation ?

Oui, évidemment. Les formes de communication qui sont possibles dans les univers numériques sont diverses et variées, comme elles sont diverses et variées dans le monde réel. Dans certaines situations, toute la famille va alimenter un contre après un post (message publié sur les réseaux sociaux) publié par un jeune. Même quand un jeune poste quelque chose de très positif « Joyeux anniversaire Grand-mère ! », tous les membres de la famille vont dénoncer le fait que le jeune s’intéresse à la grand-mère. Le fait que tous les membres de la famille peuvent intervenir sur le  même registre et surenchérir: « ah, je croyais que tu ne faisais plus partie de la famille » ; « maintenant, tu te souviens de nous », « voilà, un revenant. Mais tu crois qu’on a envie de te voir ? ». Cette démultiplication liée à une mise en visibilité dans le réseau social peut être compliquée à gérer par le jeune. Et dans la mesure où l’accès à ce compte Facebook est privatisé, si le jeune lui-même ne va pas chercher de l’aide, il va se retrouver tout seul face à des réactions qui peuvent être disproportionnées. C’est pour cela que l’accompagnement doit être fin et sensible, qu’il doit reposer sur une bonne interconnaissance pour que le professionnel puisse saisir le malaise chez le jeune.

Avez-vous vu apparaître la question du secret professionnel ?

Je vais répondre de manière décalée : les jeunes mettent en avant que les éducateurs connaissent toute leur vie, mais aussi que la protection de l’enfance consigne sa version de l’histoire familiale, qui peut être en décalage avec leur propre version. Ces outils leur offrent la possibilité de se raconter en dehors de cette version que l’institution consigne sur eux. La question n’est pas celle du secret professionnel, mais de l’intimité préservée grâce à ces outils. Ils ont le sentiment qu’il y a des espaces qu’ils peuvent gagner contre ou au dépens des professionnels de la protection de l’enfance.

Les mails ont-il fait partie des outils que vous avez pris en compte dans votre recherche ?

Les mails sont très peu mobilisés dans les pratiques quotidiennes, par les jeunes et par les parents, sauf dans les échanges avec les référents ASE par exemple, pour une demande de sortie.

Avez-vous vu des blogs de parents ?

les parents ont une faible représentation du côté de la protection de l’enfance et n’arrivent pas à se faire représenter dans les procédures

Non, mais c’est une entrée qui m’intéresse depuis longtemps, parce que les parents ont une faible représentation du côté de la protection de l’enfance et n’arrivent pas à se faire représenter dans les procédures. Très peu d’entre eux font appel à un avocat pour mieux défendre leurs droits. Ce qui m’intéressait au début de la recherche dans les outils numériques, c’était de voir comment ils donnent une prise aux parents par rapport à ce qui se passe à partir de la mesure de placement. C’était très ambitieux, et en réalité il ne se passe pas grand-chose. Les parents essayent de faire valoir leur place en offrant un téléphone portable à leur enfant, mais c’est très à la marge.

Vous avez pu écrire que les outils numériques ont ceci d’intéressants qu’ils fascinent particulièrement les hommes, ce qui peut contribuer à ce que les papas restent en relation avec leurs enfants via des SMS, les réseaux sociaux, alors qu’en général le soin de gérer la relation familiale revient plutôt aux mères… L’avez-vous observé ?

Oui, je me rappelle d’une situation qui nous avait été rapportée par une cadre ASE : suite à l’hospitalisation d’une mère, une jeune de 14 ans avait été placée en famille d’accueil. Lors de cet accueil on s’était rendu compte qu’elle n’avait plus de lien avec son père et le reste de sa famille. Un week-end la famille d’accueil est allée assister à un match de foot, et la jeune s’est retrouvée face à son père, qui n’a pas compris pourquoi sa fille était placée et a appelé les services de l’ASE. En fait cette jeune fille était restée en lien avec son père par les réseaux sociaux numériques sans en informer sa mère, et comme l’ASE s’était contentée de la déclaration de la mère, un pan des relations familiales avait été totalement invisibilisé. Les travailleurs sociaux mettent en avant le fait qu’ils n’ont pas le droit de mobiliser Facebook, et que pour identifier le réseau familial ils se limitent au réseau statutaire que la personne titulaire de l’autorité parentale peut décrire.

Vous avez suivi deux professionnels de l’ASE pendant plusieurs mois : comment gèrent-ils leurs téléphones ? Ont-ils un téléphone professionnel personnel qu’ils éteignent le soir ?

Je n’en ai rencontré aucun qui m’ait parlé de débordements ou d’appels intempestifs.

Les professionnels que j’ai suivis avaient un portable collectif, qui restait le soir au service. Dans d’autres services où les professionnels ont un portable individuel, où ils rentrent chez eux avec le téléphone, les règles sont énoncées au départ : la soirée et le week-end sont des temps de repos et il convient d’éviter de les appeler sur ces temps-là. Je n’en ai rencontré aucun qui m’ait parlé de débordements ou d’appels intempestifs. Cela fonctionne plutôt bien. Et quand on travaille en milieu ouvert, on va voir le jeune là où il est, c’est donc important d’avoir ce téléphone portable pour travailler vraiment à partir de la mobilité du jeune.