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La métropole de Lyon et les données personnelles (2)

Interview de Nathalie Vernus Prost

Administratrice générale des données de la Métropole de Lyon

<< Les données personnelles relèvent de l’identité numérique du citoyen : celui-ci doit pouvoir davantage les maîtriser, les préserver et les utiliser comme bon lui semble >>.

Nathalie Vernus-Prost est l’administratrice générale des données de la Métropole de Lyon. Celle-ci a été la 1ère collectivité à ouvrir un tel poste. Dans cet entretien, nous abordons avec elle ses principales missions, l’engagement de la Métropole de Lyon dans l’exploration du Self Data* au titre de sa participation à l’expérimentation MesInfos et le rôle d’un acteur public sur un tel sujet.

 

(*) Le Self Data désigne la production, l’exploitation et le partage des données personnelles par les individus, sous leur contrôle et à leurs propres fins. L’expression a été proposée initialement par la Fing (Fondation Internet Nouvelle Génération, Think Tank de référence sur les usages numériques) et tend à se populariser.

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Date : 01/04/2018

Pouvons-nous revenir rapidement sur vos principales missions ?

La Métropole de Lyon a été la 1ère collectivité à créer un poste d’administrateur général des données, et ce quelques mois après l’Etat. C’est un signe fort de la collectivité qui voulait faire de la donnée un vrai vecteur de développement économique et incarner cela en créant ce poste. Celui-ci vient à la suite d’une longue réflexion sur la gouvernance des données et, depuis 2010, sur l’accès à la donnée métropolitaine.

Ce poste recouvre deux principales missions : la 1ère est d’accélérer l’accès à la donnée territoriale publique et privée. La 2e est d’identifier des sources de création de valeur à partir de ces données-là, c’est-à-dire comment valoriser ces données. On pense en premier lieu à la création de services numériques, qui peuvent potentiellement créer de l’emploi sur le territoire, attirer de nouveaux talents qui vont à leur tour créer des services plus performants et permettre à la collectivité de générer de la valeur sur le territoire, elle-même réinjectée dans le développement… et ainsi, alimenter un cercle vertueux autour de la donnée.

Comment déclinez-vous plus concrètement ces missions ?

Mon rôle est aussi d’aller trouver les bons interlocuteurs, de créer les liens entre les acteurs et d’aller chercher les données pour mettre en œuvre les projets et les dynamiques qui vont nous faire progresser tous ensemble

Au quotidien, il y a 3 grands axes. Le 1er consiste à s’assurer de l’adaptation aux enjeux métropolitains des infrastructures qui permettent la collecte, la bonne gestion, la qualité, la diffusion, l’exploitabilité des données, mais aussi la gestion des talents : il faut faire évoluer les compétences et se tourner vers des métiers émergents pour la collectivité, comme des « ingénieurs données », des data scientists. La Métropole a été l’une des 1ères collectivités à recruter un tel profil. Nous sommes en train de renforcer à la fois notre socle technique et nos ressources humaines.

Le 2e axe est d’aller chercher les bons interlocuteurs qui vont permettre de révéler la valeur de la donnée et de favoriser l’innovation. Le Tubà - Living Lab métropolitain et partenarial - est l’un de mes principaux interlocuteurs sur ces aspects. Nous travaillons avec Erasme, le laboratoire interne des nouveaux usages numériques, et tous les acteurs de l’écosystème économique, des réseaux de chercheurs, des écoles, des pôles de compétitivité, des clusters, des associations…

Le 3e axe concerne la sensibilisation au potentiel de la donnée, l’animation au sein de ses réseaux, et la participation à des réseaux nationaux comme Open Data France dont Karine Dognin-Sauze est la Vice-Présidente depuis l’automne dernier. Nous sommes ainsi dans une relation continue avec les collectivités investies dans l’accès aux données mais aussi avec l’Etat, via la mission EtaLab de la DINSIC (Direction interministérielle du numérique et du système d'information et de communication de l'État). Nous sommes aussi présents au niveau européen grâce à des projets comme bIoTope, Smarter together, etc. Leurs chefs de projet, comme le Directeur même de la Direction de l’Innovation numérique et des Systèmes d’information, se font ambassadeurs de la stratégie de la donnée au niveau européen. Mon rôle est aussi d’aller trouver les bons interlocuteurs, de créer les liens entre les acteurs et d’aller chercher les données pour mettre en œuvre les projets et les dynamiques qui vont nous faire progresser tous ensemble. C’est ainsi que l’on crée de l’intelligence collective au profit du bien commun.

 

La démarche MesInfos, menée par la Fing, explore le Self Data, c’est-à-dire la production, l’exploitation et le partage des données personnelles par les individus, sous leur contrôle et à leurs propres fins. Pourquoi la Métropole de Lyon a-t-elle rejoint cette démarche en 2016 ?

la stratégie Métropole intelligente s'est davantage centrée sur la co-construction de la ville avec une implication encouragée des citoyens

En 2015, pour l’élaboration de la stratégie de la donnée, je me suis appuyée sur diverses réflexions menées bien avant mon arrivée sur ce poste, notamment celles ayant accompagné le développement de la plateforme data.grandlyon.com. Grégory Blanc-Bernard, qui en a été le chef de projet, a évoqué brièvement la question du Self Data. J’ai constaté que la Métropole pouvait se positionner d’une façon singulière sur le service public de la donnée, qu’on ne pouvait traiter isolément la donnée publique et qu’il fallait miser sur une approche globale, sur les données d’intérêt général au sens le plus large. La Métropole de Lyon avait anticipé cela puisque nous traitions déjà de la donnée issue du secteur privé : plusieurs partenaires privés ont confié à la collectivité des jeux de données comme le Sytral, mais aussi JC Decaux ou encore la plupart des opérateurs de parkings… Rapidement, il m’a semblé important d’adresser tout le champ de la donnée, y compris celles touchant au plus près le citoyen : la donnée personnelle.

Parallèlement, la stratégie Métropole intelligente s'est davantage centrée sur la co-construction de la ville avec une implication encouragée des citoyens. Là encore, les données en général et les données personnelles sont des leviers importants. C’est pourquoi notre stratégie comporte un axe sur la réappropriation de la donnée par les citoyens. La Métropole de Lyon consolide en continu son rôle de tiers de confiance dans ce processus : la restitution aux citoyens de la donnée au sens large doit favoriser la création de valeur en respectant l’intérêt général, tout en accélérant les bénéfices économiques, sociaux, sociétaux.

Par ailleurs, nous sommes aussi membre de la Fing et très à l’écoute des sujets qu’elle porte, tels que les nouveaux usages, la transformation numérique… Daniel Kaplan et Jacques-François Marchandise ont su défricher le Self Data, la Fing a su anticiper les principes du RGPD.  Cela a donc été assez naturel d’évoquer le sujet des données personnelles avec ces interlocuteurs incontournables et de rejoindre la phase pilote du projet MesInfos.

Quelles ont été les premières réalisations de la Métropole sur le champ de Self Data et pour quels objectifs ?

Réaliser qu’un tiers utilise ses données personnelles est une forme de perte de son intimité. Certains ne veulent pas en entendre parler, il y a une forme de déni, car il y a un confort à cela et une forme de confiance aveugle : on ne peut pas nier le fait que les plateformes numériques mondiales nous apportent des services de qualité !

Nous avons tout d’abord mené diverses actions de communication et sensibilisation au Self Data en interne : des réunions, des articles publiés par la communication interne, des présentations à la Direction générale, à certaines directions ponctuellement… Beaucoup de discussions informelles ont aussi contribué à une prise de conscience. Dès lors qu’on parle du Self Data, on a l’impression que les gens réalisent à quel point ils ont fini par intégrer le fait que confier ses données personnelles à un tiers pour avoir un service est « normal », impérieux…

Nous avons aussi mené des ateliers de travail autour du Self Data avec différentes directions ou encore le comité technique de la démarche Métropole intelligente. La prise de conscience était vive et révélatrice. Réaliser qu’un tiers utilise ses données personnelles est une forme de perte de son intimité. Certains ne veulent pas en entendre parler, il y a une forme de déni, car il y a un confort à cela et une forme de confiance aveugle : on ne peut pas nier le fait que les plateformes numériques mondiales nous apportent des services de qualité ! J’ai toujours comparé l’approche de la donnée à celle du développement durable : cela demande un effort considérable d’être dans une démarche durable (réduire ses déchets, se passer de plastique, diminuer sa consommation d’eau, de viande…). Il en est de même pour le sujet des données : les ouvrir, s’assurer de leur qualité, assurer leur pérennité dans leur diffusion, agir sur le moyen/long terme… Ce sujet exige des efforts et du temps et peut paraître utopique. Je conserve la citation de Pierre Rabhi en tête : « les utopies d’aujourd’hui sont les solutions de demain ». On m’a dit souvent « tu ne remplaceras pas un géant du numérique ! ». Mais pourquoi pas proposer une alternative ?

La Métropole de Lyon détient des données personnelles. Après la sensibilisation et l’acculturation, est venu le temps d’une mobilisation concrète ?

Les directions sont les garants de la sécurité des données, elles ont un réflexe de prudence, le réflexe de garantir absolument le rôle de tiers de confiance vis-à-vis de l’usager et les craintes exprimées sont légitimes…

Nous avons mobilisé les services pour qu’ils participent, restituent aux usagers l’accès à leurs données personnelles. Ils ont été peu nombreux à répondre favorablement malgré les nombreuses réunions et pour moi, paradoxalement, cette réaction est saine. Les directions sont les garants de la sécurité des données, elles ont un réflexe de prudence, le réflexe de garantir absolument le rôle de tiers de confiance vis-à-vis de l’usager et les craintes exprimées sont légitimes… C’est donc une première réaction normale et ceci malgré le fait que MesInfos soit une expérimentation extrêmement maîtrisée en termes de sécurité, de périmètre, de nombre restreint de testeurs… L’objectif de MesInfos est bien d’imaginer une nouvelle relation de confiance à l’usager en rééquilibrant les forces et en faisant de l’usager un co-constructeur du service public, l’usager devenant acteur et maîtrisant sa donnée personnelle. Une seule direction, la Direction de l’eau, a accepté et avec un très haut niveau d’exigences en termes de sécurité, de contraintes techniques, de suivi précis de chaque étape du projet… Cela prouve à nouveau que la Métropole de Lyon sait s’engager dans ce type d’expérimentation en maitrisant les dimensions essentielles au service de l’usager. C’est très rassurant et un gage de la qualité du service public. Le RGPD a permis aussi d’accélérer les choses, car cette expérimentation répond à certaines exigences du règlement. La transmission des données personnelles aux citoyens devient la règle, comme leur permettre de les transmettre à un tiers… C’est aussi pour cela que la Direction de l’eau a choisi de creuser ces aspects au sein du pilote MesInfos et d’intégrer le projet.

La Métropole de Lyon sera-t-elle à même de mettre à disposition d’autres types de données à l’avenir ?

Les données importantes à aller chercher sont pour moi les données liées à la mobilité, les données liées à l’action sociale et à la solidarité, les données de santé, les données liées à l’habitat (chauffage urbain, consommation électrique…), à l’éducation (collège)… En travaillant avec les communes, on pourrait permettre aux usagers de suivre leur parcours, de l’enfance à un âge avancé. On pourrait aussi imaginer des synergies avec le projet Laclasse.com porté par Erasme.

Il nous faut également faire des liens avec les autres projets en cours, tels que le compte usager unique de territoire, le pass urbain, et le guichet métropolitain unique, qui couvrent de nombreux sujets et permettent de mettre en œuvre le Self Data !

 

Des actions ont également été menées en direction des acteurs économiques, académiques et du grand public…

Nous avons mis en place deux hackathons, portés et organisés par le Tubà afin d’imaginer des services reposant sur les données personnelles susceptibles d’être restituées. Ils ont réuni des communautés créatives et ont permis de mettre au jour les services susceptibles d’être proposés aux citoyens.

Nous avons aussi créé un 1er événement en septembre 2017 qui avait pour objectif de sensibiliser au Self Data les acteurs de la ville intelligente. Cette belle mise en visibilité de l’action de la Fing et de l’approche du Self Data a réuni 120 personnes et a été largement relayé par la presse.

Nous avons bien sûr présenté ce projet au monde académique, aux  laboratoires (LIRIS, Labex IMU…) et chercheurs avec lesquels nous pourrions construire des ponts, comme Sonia Ben Mokhtar (CNRS/Insa de Lyon) qui travaille sur l’anonymisation des données. Les chercheurs se sont intéressés au sujet et cela pourrait donner lieu à des projets de recherche intéressants en lien avec la donnée personnelle.

Enfin, la participation au long cours, pendant 2 ans, à des ateliers avec la Fing, au comité de suivi du projet, en compagnie des partenaires (GRDF, La Maif, Orange, ENEDIS, Cozy Cloud, etc.) a également été enrichissante. Elle nous a permis de travailler sur un sujet prospectif avec les mêmes acteurs avec lesquels nous travaillons par ailleurs sur d’autres projets.

Sur quels autres volets la Métropole est-elle intervenue ?

Nous avons travaillé avec des acteurs techniques pour mettre en œuvre la passerelle entre les citoyens-testeurs et leurs données.

En parallèle, nous avons choisi de mobiliser un groupe de testeurs internes à la Métropole, une vingtaine d’agents, qui participent aux tests pour avoir un retour direct… Ils se sont mobilisés, sont venus aux réunions de présentation, ont ouvert leurs comptes sur Cozy, accompagnés par le Tubà.

La décision de la Métropole de Lyon de rejoindre le pilote MesInfos a permis aussi d’avoir une expérience territoriale d’un projet national : 10% des 2500 testeurs sont grandlyonnais. Il est toujours intéressant d’avoir une concrétisation d’un projet sur un territoire donné. La Métropole est un espace d’expérimentation intéressant car maîtrisé, parce que l’on connait bien nos interlocuteurs publics et privés, nos réseaux locaux, que nous disposons d’une dynamique d’innovation locale reconnue, d’une conduite de projets éprouvée, etc.

 

Dans le cadre des MesInfos, quels ont été les principaux défis relevés par la Direction de l’innovation numérique et des systèmes d’information (DINSI) et plus largement par les services métropolitains ?

Nous relevons aussi le défi du développement économique territorial. Il s’agit d’une part de parvenir à mobiliser des acteurs, à trouver des interlocuteurs locaux des grands groupes (Enedis, GRDF…) pour qu’ils participent à la restitution des données personnelles, à la co-conception de services, mais aussi aux réflexions accompagnant le Self Data

L’un des premiers défis a été d’expliquer correctement le concept MesInfos : faire comprendre l’intérêt du Self Data, pour le citoyen et pour la Métropole de Lyon, et fédérer autour de son positionnement de tiers de confiance.

Il a fallu ensuite construire une communication qui s’adresse à tous et pas seulement aux personnes averties, aux geeks. La connaissance et la vulgarisation du Self Data ont bien progressé.

Nous avons dû aussi créer des opportunités pour communiquer sur ce projet complexe, lié à un sujet qui n’était pas attractif de façon évidente. Avoir une approche marketing était indispensable pour pouvoir communiquer correctement sur un tel sujet.

En tant que détenteur de données, nous avons réussi aussi à mettre en place la restitution des données personnelles : les données de consommation d’eau.

Nous relevons aussi le défi du développement économique territorial. Il s’agit d’une part de parvenir à mobiliser des acteurs, à trouver des interlocuteurs locaux des grands groupes (Enedis, GRDF…) pour qu’ils participent à la restitution des données personnelles, à la co-conception de services, mais aussi aux réflexions accompagnant le Self Data. D’autre part, il faut parvenir à trouver des modèles économiques derrière MesInfos. Si on veut que la solution vive, il faut que les services rendus soient à la hauteur et créent de la valeur pour l’usager et sur le territoire. Il y a déjà des idées : des citoyens, développeurs et startups ont commencé à développer des projets ambitieux qui, à mon avis, trouveront leurs modèles autour d’un tableau de bord du quotidien, permettant l’optimisation de son habitat (développement durable, eau, énergie…), une amélioration de son cadre de vie (simplification, prise de décision facilitée, choix éclairé…). On a commencé à appréhender le modèle d’affaire autour du Self Data. On a su mobiliser autour d’un projet complexe et sur un sujet où ce qu’on pourrait désigner comme de la résignation semble dominer.

Une réflexion sur les perspectives du Self Data a également été conduite en parallèle ?

Comme une collectivité porteuse de nouveaux sujets, nous tentons de toujours nous positionner pour anticiper les nouveaux besoins, les nouvelles exigences des citoyens, pour être prêt à faire évoluer et mettre en œuvre un service public de la donnée.

En interne, nous avons travaillé avec les chefs de projets numériques pour trouver des ponts entre le Self Data et nos projets : le projet de guichet numérique métropolitain, le projet de Pass urbainou encore de Compte Usager territorial, le projet Lyon living lab Energie…, pour identifier des cas d’usage.

Un autre aspect, est le croisement et donc la valorisation possible des données ouvertes de la plateforme OpenData métropolitaine (data.grandlyon.com) et les données personnelles : par exemple, croiser les données de mobilité (arrêts de transports en commun, disponibilité des stations Vélo’v, etc.) et les données personnelles (adresses de mon domicile/de ma destination) pour déterminer le meilleur trajet. Les données ouvertes représentent elles-aussi un atout pour le terrain d’expérimentation qu’est la Métropole de Lyon. C’est aussi une dimension importante de notre participation au projet MesInfos.

Dernièrement, nous avons mené des ateliers prospectifs pour identifier le potentiel du Self Data, quel était le rôle essentiel d’une collectivité par rapport aux données personnelles, cela nous a permis de nous reposer les bonnes questions, notamment sur le rôle de tiers de confiance, etc. Ce sujet porté auprès de la commission européenne par Hervé Groléas (directeur de la DINSI) au cours de l’événement européen My Data, a attiré l’attention sur la Métropole de Lyon, identifiée et reconnue comme un acteur de la transformation numérique, qui s’empare de sujets prospectifs… Il y a aussi eu des échanges avec l’Etat qui travaille beaucoup sur les questions d’identité numérique, d’intelligence artificielle, de la culture de la donnée, de l’inclusion numérique… Il y a de nombreux recoupements avec des politiques gouvernementales initiées ou qui pourraient l’être. Beaucoup de collectivités m’ont interrogé également sur le sujet ! Comme une collectivité porteuse de nouveaux sujets, nous tentons de toujours nous positionner pour anticiper les nouveaux besoins, les nouvelles exigences des citoyens, pour être prêt à faire évoluer et mettre en œuvre un service public de la donnée.

 

Un tiers de confiance parait en effet indispensable pour accompagner la mise à disposition des données personnelles, le développement de services utilisant ces données et les pratiques des usagers… La Métropole de Lyon est-elle prête à faire face à cette tâche immense ?

Le Self Data va bien au-delà de la question de la restitution de la donnée personnelle. Comment garantir l’inclusion numérique ? Quelle société voulons-nous demain ?

Le Self Data peut être une telle révolution que cela fige un peu les élans, les plateformes privées investissent et font déjà beaucoup : pourquoi y aller alors que tout est à construire pour nous ? Cela peut paraître utopique, mais si on ne se pose pas la question, on ne pourra pas trouver des solutions. Stéphane Grumbach (directeur de recherche à l’INRIA) explique que ces grandes plateformes ont tous les atours d’un Etat : elles connaissent mieux la population que les États eux-mêmes, ont des moyens financiers conséquents s’approchant des caractéristiques d’une monnaie, influent au-delà de leur société même… Or, elles ne réinvestissent et ne redistribuent que peu proportionnellement. On voit bien que c’est le vrai talon d’Achille de ce système et cela pose une vraie interrogation pour la société et le bien commun. L’actualité nous donne raison actuellement : piratage, exploitation frauduleuse de données personnelles, diffusion de message de propagande ou de fausses nouvelles, option payante envisagée pour certains services de plateforme… Par ailleurs, si on veut développer l’innovation, créer de la valeur sur un territoire, on s’appuie sur des infrastructures, des réseaux, et sur un socle commun comme l’éducation par exemple… et ces services d'utilité générale nécessitent d’être financés, et notamment par l’ensemble des acteurs qui en bénéficient… Le Self Data va bien au-delà de la question de la restitution de la donnée personnelle. Comment garantir l’inclusion numérique ? Quelle société voulons-nous demain ?

La Métropole de Lyon a développé Optymod’Lyon alimenté par des données transitant par la plateforme data.grandlyon.com : un exemple de service public numérique pour optimiser les déplacements, diminuer les gaz à effet de serre, créer de la valeur (tous les partenaires ont pu monter en compétences et pour certains développer un modèle d’affaire, trouver de nouveaux marchés). Cela a aussi fait beaucoup évoluer nos compétences en matière de données, une vraie intelligence collective s’est développée sur le territoire… Pourquoi l’avons-nous fait alors que certaines plateformes savent très bien accompagner notre mobilité ? Parce que la mobilité est essentielle pour le développement territorial, le transport des ressources, c’est un droit essentiel des citoyens que le collectif, la puissance publique, doit permettre de garantir. S’il est porté par une plateforme mondialisée, celle-ci pourrait rendre cela payant. Au-delà de préempter la valeur créée sur le territoire, seuls les plus aisés pourraient se déplacer sur le territoire... Et encore une fois, les infrastructures, les moyens d’accès à l’énergie, les routes : les plateformes ne participent que très peu voire pas à leur réalisation, leur entretien. C’est pour cela que ce projet est emblématique, c’est la preuve qu’on peut le faire.

N’est-ce pas un peu utopique de vouloir rebattre les cartes : changer le traitement actuel des données personnelles par les géants du numérique, redonner du pouvoir à l’usager, etc. ?

On peut voir les choses autrement : si on essayait de faire en sorte que le citoyen devienne pleinement acteur de sa vie numérique ? Le rôle de la Métropole de Lyon est évident : l’accompagnement des citoyens. On peut adopter une autre vision de la transformation numérique et mettre toutes les chances de notre côté pour développer l’empowerment : il ne s’agit pas que d’utiliser des outils numériques, mais aussi de les maîtriser et de reprendre le pouvoir. La Métropole se doit d’être présente, mais aussi l’Etat, l’Europe… On est très conscient qu’on est là pour montrer une voie qui ne trouvera son plein épanouissement qu’au niveau national, voire européen. Les données personnelles relèvent de l’identité numérique du citoyen : celui-ci doit pouvoir davantage les maîtriser, les préserver et les utiliser comme bon lui semble. Comme on parle d’intégrité physique, on pourrait parler d’intégrité numérique.

Le défi est de faire prendre conscience que la donnée personnelle fait pleinement partie de la vie de l’usager, et que ce n’est pas du patrimoine, cela fait partie de son être, même si c’est virtuel !

Si on observe les pratiques numériques, on a parfois l’impression que la jeune génération est plutôt indifférente à la notion d’identité numérique, aux traces numériques…

J’y vois la pleine réussite des modèles économiques qui ont été mis en place par les plateformes des acteurs privés du numérique… Cela prouve à quel point on a intégré le fonctionnement actuel et ça rejoint la vision de la patrimonialité. Pour un jeune adulte, ce n’est pas du tout un problème de partager sa vie en ligne alors qu’il ne donnerait pas son numéro de téléphone à n’importe qui. Certaines personnes ont créé deux vies : une vie privée réelle et une vie en ligne, alors qu’il s’agit de la même personne. Cette dichotomie montre aussi les lacunes de l’accompagnement de la transformation numérique.

Même s’il est difficile de mesurer l’impact à l’avenir de cette exploitation des données, une prise de conscience voit le jour actuellement. Questionnons le fonctionnement actuel et explorons les alternatives ! Est-ce qu’il ne revient pas à la puissance publique d’y réfléchir et d’associer les usagers à le faire, étant donné que toute sa population est exposée sur le web ? Le règlement général sur la protection des données – RGPD - est un signe très positif adressé par l’Union européenne en ce sens, et le projet MesInfos l’a en partie anticipé.

Quelles sont les prochaines étapes ?

D’autres collectivités, comme La Rochelle par exemple, vont mener des expérimentations en lien avec le Self Data, certaines le pratiquent déjà en Europe

Il y a beaucoup à travailler sur la culture de la donnée au sens large, et ça fait partie d’un de nos axes stratégiques. Au travers de ses compétences, comment la Métropole de Lyon peut-elle accompagner cette culture de la donnée ? Comment garantir l’inclusion numérique des collégiens, des personnes en difficultés, en situation de handicap, âgées, etc. ?

Par ailleurs, la Métropole mise depuis plusieurs années sur une co-construction public-privé-citoyens de la ville intelligente. Comment, via ses multiples projets, proposer des services toujours plus adaptés aux usagers ? Le Self Data peut être une des réponses, c’est pourquoi il est intégré dans la démarche Métropole intelligente. En accompagnant les citoyens dans la reconquête de leurs données, en les mettant en situation de co-construire des services, on rend un meilleur service public. Il s’agit d’explorer concrètement plusieurs cas d’usages pour faire la preuve du concept. Il me parait important de « relire » les politiques publiques que l’on porte à la lumière du Self Data, pour trouver des axes de développement en accord avec le service public : égal accès, continuité du service public…. On peut établir un parallèle avec le développement durable qui est intégré complètement aux politiques de mobilité, de développement économique, etc.

Il y a aussi un axe de développement intéressant à explorer même s’il peut paraitre antinomique : considérer la donnée personnelle comme un bien commun, une évolution étudiée notamment par le juriste Alain Supiot et l’essayiste Evgeny Morozov. En connaissant mieux ses données personnelles, le citoyen pourrait partager, de façon anonyme et volontaire, celles qu’il souhaite avec des personnes partageant les mêmes intérêts, par exemple pour optimiser le traitement d’une maladie, un trajet… On comprend bien l’intérêt dans le champ de la santé par exemple : croiser de nombreuses informations de patients (ex. des éléments de leur dossier médical) peut permettre des études macro et mettre au jour des informations utiles pour les patients. L’idée n’est pas de partager les données personnelles mais que les citoyens autorisent, s’ils le souhaitent et de manière anonyme et sécurisée, à ce qu’elles servent un intérêt général, un enjeu de santé publique, de mobilité, de meilleure gestion de l’énergie… Et à aucun moment, le tiers qui analyse les données ne doit pouvoir remonter aux identités. Ces méthodes de cohortes notamment épidémiologiques existent déjà, il s’agirait de les étendre, de les simplifier et là encore, de davantage co-construire avec les intéressés.

Enfin, nous devons veiller à ne pas récréer des monopoles ou de dépendances à des acteurs privés. Interrogeons-nous collectivement : est-ce à un acteur privé de porter la base technologique qui va permettre de valoriser les données personnelles ? Est-ce que ce n’est pas à la puissance publique de porter le Self Data, par exemple en fournissant à chaque nouveau-né un espace privé sécurisé et digne de confiance ?

D’autres collectivités, comme La Rochelle par exemple, vont mener des expérimentations en lien avec le Self Data, certaines le pratiquent déjà en Europe et sont regroupées dans le mouvement « MyData ». J’espère que la preuve du concept sera faite rapidement sur la métropole. Il fallait passer par cette échelle territoriale mais elle présente aussi des limites. L’enjeu est tel que l’Etat et l’Europe doivent s’en emparer, nous devons réagir rapidement et collectivement.