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Grandeur, déclin et renouveau de l'éducation populaire

Interview de Guy Saez

directeur de recherche émérite au CNRS

<< L’éducation populaire ne peut plus être considérée comme une institution sociale qui aurait conservé sa consistance. Son idéal éclaté est dispersé en de multiples organisations qui n’agissent pas solidairement en vue d’un projet commun. >>.

Guy Saez, est un observateur attentif de la vie culturelle et de ses diverses facettes. Il a notamment suivi de près l’association Peuple et Culture, participé à la Maison de la Culture de Grenoble et enseigné à Sciences Po Grenoble. Dans cet entretien, il revient en détail sur la question de l’Education Populaire, sur laquelle il a travaillé à plusieurs reprises au cours de sa carrière de chercheur au CNRS. Plus largement, ses recherches s’inscrivent dans une sociologie de l’action publique, à la croisée du champ de la politique culturelle (histoire idéologique et structuration institutionnelle de l’action culturelle publique, sociologie politique des acteurs) et de la recomposition des systèmes territoriaux (systèmes de coopération, décentralisation et métropolisation, effets transnationaux).

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Date : 16/01/2018

Quels sont les principaux acteurs de l’Education Populaire ?

On n’exagèrerait pas en disant que les universités populaires sont en quelque sorte les ancêtres des centres socio-culturels d’aujourd’hui

Dans la seconde moitié du XIXe, on assiste à une structuration des associations laïques (par exemple, la Ligue de l’enseignement se constitue en 1866), confessionnelles et d’organisations syndicales. Elles se côtoient sans cependant agir ensemble. Elles doivent alors former leurs affiliés et leurs cadres chargés de défendre les intérêts des syndiqués. Les syndicats entreprennent de nombreuses expériences d’éducation mutuelle ou d’éducation populaire. Ils ont affaire à une population souvent peu instruite d’où leur volonté de donner des cours en histoire, en économie, etc. Ce qu’on appellera ensuite la formation syndicale se développe dans les Bourses du Travail qu’on peut considérer sous cet angle comme des centres d’éducation ouvrière.

            A côté de la montée en puissance des syndicats, la mobilisation suscitée par l’affaire Dreyfus va cristalliser cette aspiration à doter les couches populaires des moyens intellectuels de défendre leur dignité et de réclamer la justice. Dans la foulée de l’affaire Dreyfus, les revendications qui parcourent le XIXe, sont réactivées. L’émancipation politique du peuple est au centre des débats. Les universités populaires qui naissent à ce moment là, témoignent à la fois de la volonté des intellectuels d’aller vers le peuple et de la nécessité de compléter l’éducation par la pratique des arts et de la culture. On n’exagèrerait pas en disant que les universités populaires sont en quelque sorte les ancêtres des centres socio-culturels d’aujourd’hui

Est-ce que cette vision très politique de l’instruction et de l’éducation perdure ensuite, ou bien cela n’est-il caractéristique que du début des mouvements d’Education Populaire ?

C’est en fait cette politisation de la culture au service d’un projet émancipateur qui donne sa dynamique à l’Education Populaire.

Quand on regarde les programmes de ces universités populaires, on y trouve une palette d’activités et une pluridisciplinarité proches de ce qu’on trouve dans les centres socio-culturels d’aujourd’hui. Avec cependant un aspect qui s’est perdu : une vision très politisée des activités artistiques et culturelles qui s’y déroulaient.

Il y aura jusque dans les années 1960 une intime liaison entre l’éducation dispensée par les mouvements d’Education Populaire, qui s’appuie sur les corpus éducatifs et culturels de l’époque, et une vision extrêmement politisée de la pédagogie, du civisme, de l’expression des droits du citoyen, de la nécessaire émancipation des groupes et des personnes… C’est en fait cette politisation de la culture au service d’un projet émancipateur qui donne sa dynamique à l’Education Populaire.

C’est encore elle qui s’exprime avec force au moment du Front Populaire en 1936. Le Front Populaire est très important d’un point de vue idéologique, car c’est le moment où les mouvements d’Education Populaire, comme un vaste rassemblement d’intellectuels et des partis de gauche, se retrouvent en première ligne pour lutter contre la montée du fascisme, en s’appuyant notamment sur le mot d’ordre de « défense de la culture ».  Dans cette configuration, il devient crucial d’étendre la culture au-delà des élites et de fédérer le plus grand nombre possible d’individus dans cette grande aspiration à la défense de la culture. La culture étant alors vue comme le concept qui permet d’affermir la citoyenneté démocratique et de sauver la civilisation de la barbarie.

Plus largement, comment l’enseignement est-il devenu une préoccupation en termes d’intervention publique ?

La Révolution a eu pour préoccupation constante d’établir des plans d’éducation du peuple. Condorcet par exemple, souhaitait qu’il y ait des « maisons d’école » pour chaque fraction de 1000 habitants qui seraient ouvertes en soirée pour les besoins éducatifs et culturels des adultes. Tout le XIXe est parcouru par un discours sur l’émancipation du peuple par l’éducation et l’instruction. La démocratisation de l’instruction se développe avec les lois Guizot de 1833-36 et les lois Ferry de 1881-82.

A côté de cette montée lente de l’instruction pour les enfants comme pour les adultes, va s’imposer l’idée, à partir des deux révolutions de 1830 et 1848, que le « populaire » a une valeur qui mérite attention, et doit être pris en compte comme un fait culturel et ne s’arrête pas au traitement politique de la « question sociale ». On voit alors apparaître un intérêt nouveau en faveur d’une littérature populaire, dont les auteurs (comme Agricol Perdiguier, Martin Nadaud) sont reconnus par l’establishment littéraire de l’époque.

On est alors encore en plein mouvement romantique et l’idée  d’émancipation et de valorisation de l’expression de soi s’étend au delà des élites. C’est à ce moment-là que débutent des expériences et des pratiques nouvelles, qui vont de l’organisation de cours de poésie pour adultes à des ateliers d’écriture, pour investir peu à peu d’autres champs du savoir. Parallèlement, des initiatives d’éducation des adultes comme celle de l’Association Philotechnique créée en 1848 proposent  des cours du soir à finalité plus instrumentale que politique ou artistique.

Est-ce le Front Populaire qui a commencé à institutionnaliser et reconnaître les associations d’Education Populaire ?

En réalité, le Front Populaire a été assez timide en matière de réalisations concrètes en faveur de l’Education Populaire. Dans le contexte politique de l’époque, mettre en place une politique de la jeunesse ou de la culture, présentait le risque de donner des gages à ceux qui voyaient dans le Front Populaire un danger équivalant à celui que représentait le fascisme et le communisme, dans la volonté qui était la leur d’embrigader la jeunesse. Or le Front Populaire voulait demeurer dans l’épure de la démocratie libérale, il ne pouvait donc pas mettre en place une politique de la jeunesse et de la culture qui lui faisait courir le risque qu’on l’assimile à des politiques caractéristiques des régimes fascistes ou communistes. L’objectif du Front Populaire était de faire la démonstration que l’on pouvait sortir du totalitarisme, quel qu’il soit, et ceci passait par la sauvegarde d’une démocratie libérale.

            C’est la raison pour laquelle il a peu agi directement. Il y a cependant eu un sous-secrétariat d’Etat aux Sports et à l'Organisation des Loisirs, confié à Léo Lagrange. Ce sous-secrétariat a d’ailleurs été tout d’abord rattaché au Ministère de la Santé, tant on craignait les amalgames, puis finalement placé sous la responsabilité du Ministère de l’Education Nationale, ce qui était tout de même plus rationnel administrativement parlant.

 

Comment ce sous-secrétariat d’Etat aux Sports et à l’Organisation des Loisirs a-t-il travaillé ?

Les associations ont été des éléments fondamentaux pour l’Education Populaire,

Le sous-secrétariat avait alors très peu de moyens. Aussi, ce qu’il n’a pas pu faire, il l’a fait faire. C’est grâce à un système de délégation aux associations d’Education Populaire que celles-ci ont eu des moyens pour agir. Ce système va laisser des traces très fortes dans notre culture politique. Entre les années 1950 et 60 quand il est de nouveau question d’un grand plan pour l’Education Populaire, l’Etat va s’appuyer sur les associations et perfectionner ce mode d’action connu sous le nom de co-gestion. Notons au passage que le thème très actuel de la « co-construction des politiques publiques » doit beaucoup à cette expérience ! Et ajoutons que, dans le monde culturel, tel qu’on le connaît encore aujourd’hui, tout commence souvent par une association. Les associations ont été des éléments fondamentaux pour l’Education Populaire, comme elles le seront pour les politiques culturelles ou sportives dans notre pays.      

Quel a été au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, le cheminement de l’Education Populaire ?

La volonté de renouveau s’exprime en particulier par une recherche de davantage d’efficacité.

Au moment de la Libération, les historiens disent avec raison qu’il y a eu un renouveau de l’Education Populaire. C’est une formule à entendre à mon sens de façon très large. D’un point de vue institutionnel tout d’abord, il y a eu la création au sein du Ministère de l’Education Nationale d’une direction de l’Education Populaire et des Associations de Jeunesse confiée à un homme de gauche et écrivain, Jean Guéhenno. Guéhenno était une figure très connue et admirée, un homme issu du peuple, qui avait théorisé la place d’une éducation culturelle dans le processus de construction de l’individu. Cette assise théorique se reflète dans les différentes expériences que Guéhenno va initier et dans celles qui s’en réclament. Ensuite, la Libération traduit une volonté de tout refonder, et c’est pour cela que l’on parle de renouveau. A la fin de la guerre, on a la sensation de reconstruire sur une table rase, mais avec des moyens plus importants que ceux du passé et des méthodes plus assurées.

C’est dans ce contexte que des associations importantes comme Peuple et Culture, Travail et Culture ou la République des Jeunes, et bien d’autres associations vont naître. La volonté de renouveau s’exprime en particulier par une recherche de davantage d’efficacité. Lorsque les quelques penseurs de l’Education Populaire ont cherché à comprendre ce qui n’avait pas fonctionné jusque-là, ils insistent tous sur l’absence de bonnes méthodes de travail pour l’Education Populaire. Il y avait des bonnes volontés, mais pas de bonnes méthodes… Or la bonne volonté si elle est mal canalisée est finalement impuissante, mène à la fatigue, au désordre, à la confusion et à la lassitude.

C’est à partir de là que l’on peut parler d’une professionnalisation de l’Education Populaire ?

En quelque sorte oui. On a vraiment le souci que les futurs responsables de l’éducation de la jeunesse soient mieux formés pour mieux encadrer. Cette question de l’encadrement est une adaptation d’une antienne de l’Ecole d’Uriage (1940-42), qui était dans l’obsession de la formation du chef. Dans l’idéologie de Vichy, il y avait l’idée que si la France avait perdue la guerre, c’est parce qu’on n’avait pas assez formé d’élites intermédiaires et notamment de « chefs de jeunesse ». Cette obsession se retrouve au sortir de la guerre, avec l’idée qu’il faut former de véritables professionnels de l’encadrement de la jeunesse. C’est aussi à ce moment que la jeunesse s’impose comme une catégorie d’intervention publique, qu’elle devient un groupe sur lequel il faut agir. On fait aussi le constat que l’école ou l’armée ne sont plus les seules institutions qui peuvent et doivent s’adresser à la jeunesse.

             

A quels besoins répondent plus précisément les politiques qui passent par l’Education Populaire ?

Dès les années 1950, on réalise aussi que si l’on transplante des familles entières du fin fonds de campagnes paupérisées, ou de centres urbains délaissés, dans ces endroits neufs où il n’y a rien, on court à la catastrophe

Dès les années 1950, on voit surgir des cités nouvelles, des centres résidentiels. Mais on réalise aussi que si l’on transplante des familles entières du fin fonds de campagnes paupérisées, ou de centres urbains délaissés, dans ces endroits neufs où il n’y a rien, on court à la catastrophe. Il y a eu alors la mise en place extrêmement rapide d’un grand programme d’équipements éducatifs ou sociaux dits aussi équipements socio-culturels. Dans les faits, ces équipements sont dirigés et pilotés par des associations d’Education Populaire qui fournissent des « animateurs » car il est impensable que des  fonctionnaires municipaux ou d’Etat suffisent pour mener à bien cette politique.

On s’appuie sur les associations parce qu’elles ont un savoir faire en matière de loisirs pour les jeunes et les adultes dans les centres urbains. Elles sont en mesure de proposer des programmes pour satisfaire la curiosité et les aspirations de chacun en matière culturelle et sportive. Elles fournissent par ailleurs des éléments de cadrage théorique sur la jeunesse, sur ses problématiques spécifiques, sur les techniques d’animation, sur les spécificités de la vie urbaine…

Dans ce contexte très porteur de l’Après-Guerre, les Maisons des jeunes, la Fédération Léo-Lagrange connaissent une croissance remarquable jusque dans les années 1970. C’est aussi, une période faste pour la professionnalisation des cadres, dont la formation est assurée par les associations d’Education Populaire elles-mêmes – et non pas par les universités. Cela donne aux associations de nouveaux et d’importants moyens d’existence. Leur croissance sera d’autant plus assurée qu’elles seront amenées à gérer directement les professionnels chargés des équipements.

Il y a dans les décennies d’Après-Guerre des opportunités extraordinaires, et des associations qui étaient modestes en 1944, deviennent de grosses structures, avec des budgets importants et un personnel nombreux réparti partout dans le pays. C’est un changement d’échelle par rapport à l’époque où les associations d’Education Populaire vivaient chichement avec très peu de personnel permanent, sauf pour la Ligue de l’Enseignement, qui bénéficiait de la mise à disposition d’enseignants venus de l’Education Nationale.

Comment se manifestent les premiers indices d’une crise de l’Education Populaire ?

Le plus souvent jusqu’en 1970, ce sont des associations type MJC, Franca, Léo Lagrange, qui gèrent les équipements de loisir dans les villes, et, pour les campagnes, les Foyers Ruraux et la JAC (Jeunesse agricole catholique) qui gèrent les équivalents des socio-centres culturels. Peu à peu, le projet de l’Education Populaire évolue, ses animateurs deviennent, à leur corps défendant, des gestionnaires de services socio culturels. La co-gestion avec l’Etat, dans le cadre du FONJEP (Fonds de coopération de la jeunesse et de l'éducation populaire) créé en 1964, et dans d’autres organismes, modifie les responsabilités. C’est à partir de ce moment que l’Education Populaire voit son projet se transformer et qu’apparaît ce qu’il faut bien appeler une crise.

            Cette crise, qui se fait jour dans les années 1970, réside notamment dans le fait que les associations ont été absorbées par leurs tâches gestionnaires, et de plus en plus soumises à des contrats d’objectifs avec les collectivités locales ou l’Etat. Dans le même temps, alors que les contraintes augmentaient, le discours idéologique pionnier, reposant sur une pédagogie du civisme, devenait secondaire. Le public lui-même s’est transformé, et ce dès les années 1960, date à partir de laquelle il a commencé à venir comme un « consommateur » à travers la concurrence de l’offre des industries culturelles. Commence alors à se dessiner un fossé entre les valeurs portées par les associations d’Education Populaire et la réalité de la demande sur le terrain, d’autant que nombre de ces nouveaux quartiers résidentiels deviennent ce qu’on va appeler des « quartiers difficiles »

Ce fossé va se creuser pendant toutes les années 1970 et 80, jusqu’à poser de graves problèmes de conscience à certaines associations comme Peuple et Culture, ou Culture et Liberté dont le discours n’est plus adapté. D’une manière générale, il n’y a plus de lieux où se pense l’avenir de l’éducation populaire alors que l’Université entame sa critique, assez corrosive, de l’animation socio-culturelle. Les associations d’Education Populaire se sont trouvées prises dans un tir croisé sans avoir les moyens de réagir véritablement, notamment parce qu’elles étaient devenues trop dépendantes de la subvention publique.

Comment les professionnels de l’animation socio-culturelle ont-ils vécu ces années-là ?

Ainsi, alors que dans les années 1960, on formait et on motivait les animateurs en leur disant « Vous êtes les fers de lance de la libération, de l’émancipation des individus, vous concevez pour eux des loisirs libérateurs », dans les années 1970, on leur sert plus ou moins ouvertement un discours tout à fait inverse qui dit en résumé « Vous êtes là pour gérer les contradictions du capitalisme et assurer une certaine paix sociale ».

On peut ajouter pour expliquer cette crise, le fait qu’à partir du début des années 1970, se développe à l’intérieur de la formation des animateurs, dans les colloques, une vulgate idéologique, qui articule plus ou moins habilement plusieurs notions critiques : la violence symbolique de Bourdieu, la contrainte du désir de Deleuze et Guattari, la notion d’appareil idéologique d’Etat d’Althusser et le quadrillage disciplinaire de Foucault… Tout cela vient renforcer une forme de désenchantement des animateurs, le projet idéologique qui consistait à éduquer les masses perd peu à peu de sa substance, parce qu’il est déconstruit par les sciences sociales et en particulier le structuralisme, qui domine la pensée française dans les années 1970.

            Ainsi, alors que dans les années 1960, on formait et on motivait les animateurs en leur disant « Vous êtes les fers de lance de la libération, de l’émancipation des individus, vous concevez pour eux des loisirs libérateurs », dans les années 1970, on leur sert plus ou moins ouvertement un discours tout à fait inverse qui dit en résumé « Vous êtes là pour gérer les contradictions du capitalisme et assurer une certaine paix sociale ». Naturellement, cela pose un énorme problème de conscience, puisque cela remet en cause les fondamentaux de cette politique d’Education Populaire. La conscience politique des animateurs, va devenir « malheureuse », leur militantisme va s’effriter très fortement et ces professions vont connaître un marasme idéologique, un défaut de conviction préjudiciable à ces métiers qui reposaient sur une forme d’enthousiasme et d’engagement personnel et collectif.

 

Comment se fait-il que les instances dirigeantes de ces associations n’aient pas su réagir à ce nouveau contexte ?

elles ont été, pour la plupart d’entre elles, incapables de penser la transformation que les immigrations suscitaient dans la culture politique comme dans la vie culturelle et sociale plus largement.

Il y a eu en effet un effondrement des grandes fédérations, qui s’explique par la manière dont elles se sont développées : elle ont grandi très vite, sur un modèle essentiellement jacobin. Il y avait un fonctionnement assez pyramidal, avec des relations fortes au niveau central entre les administrations ministérielles et les représentants parisiens des fédérations. Mais, lorsque la décentralisation est arrivée dans les années 1980, ce fonctionnement s’est trouvé profondément remis en cause. Les ministères se sont désengagés financièrement et le relais a été pris par les collectivités territoriales, avec quelquefois des instrumentalisations politiques évidentes, ce que les associations d’Education Populaire n’avaient pas pris en considération.

            Le loupé du virage de la décentralisation a été un moment clé. Ensuite, les crédits ont été délégués soit aux municipalités, soit aux régions et l’articulation avec le centre parisien s’est trouvée coupée. Du coup, les bureaux nationaux des fédérations à Paris ont fondu comme neige au soleil. Il n’y a plus eu de lieux ou de personnes capables de reprendre les problématiques, l’idéologie, le cadre doctrinal de l’Education Populaire pendant toutes ces années. Ce grand marasme intellectuel. s’explique par cette disparition des espaces de réflexion, ils se sont étiolés et n’ont pas été remplacés, par l’université notamment. Elle n’a pas investi, ce champ, sauf dans les IUT qui sont devenus les lieux de formation professionnelle des animateurs.

De même qu’elles n’ont pas saisi le tournant interculturel de la société française, la plupart des fédérations d’Education Populaire n’ont pas su prendre en charge, ni même en considération la question des cultures des groupes d’immigrés. Elles n’ont pas su intégrer cette évolution pourtant forte à leur logiciel. Je me souviens d’avoir proposé à Peuple et Culture dans les années 1976-77, de mettre un « s » à l’appellation, pour que l’association devienne Peuples et Cultures, ce fut un échec total. Or Peuple et Culture, et d’autres associations étaient pourtant largement ouvertes au plan international, elles avaient des relations avec ce qu’on appelait alors les Pays du Tiers Monde. Elles avaient des activités de formation suivies à l’égard de cadres dans les pays francophones. Ça se passait très bien, je ne crois pas qu’on était dans une forme de néocolonialisme. Mais elles ont été, pour la plupart d’entre elles, incapables de penser la transformation que les immigrations suscitaient dans la culture politique comme dans la vie culturelle et sociale plus largement.

            Lorsque la délinquance, la stigmatisation, une forme d’abandon sont  apparues comme étant un problème majeur de la société française, beaucoup d’animateurs se sont senti mis en cause. Lorsque se sont déployés les programmes de la « Politique de la Ville » dans les années 1990, on a considéré que leur expertise ne valait pas grand chose. On comprend qu’ils en aient éprouvé un vif ressentiment, d’autant que la bureaucratisation de l’animation s’est accentuée avec l’obligation de formaliser les projets contractuels et de répondre aux évaluations.

Vous expliquez la crise par l’incapacité des responsables du mouvement de l’Education Populaire à saisir des changements institutionnels ou des changements sociétaux, mais elle a aussi rencontré des oppositions d’ordre politiques et partisanes ?

En effet, il y a aussi des tensions d’ordre politique. L’une est assez simple à identifier, relevant de la politique partisane et d’une opposition entre les fédérations d’Education Populaire et le pouvoir gaulliste, en particulier dans les dernières années du gaullisme. Les fédérations et leurs animateurs étaient presque tous à gauche et souvent sous l’emprise du Parti Communiste, notamment via la CGT dans la fédération des MJC ou du Parti Socialiste pour la Fédération Léo-Lagrange. Le gouvernement de Couve de Murville (1968-69) et Joseph Comiti, secrétaire d’État à la Jeunesse et aux Sports, ont cherché à mettre au pas les MJC et à casser leur hégémonie culturelle et politique en proposant un nouveau type d’équipement, les Centres d’Action Sociale (CAS).  

Pour la Fédération Léo Lagrange, qui elle était affiliée au PS, et qui avait connu un fort développement dans les mêmes années 1970, la situation est différente car les progrès du Parti Socialiste aux élections municipales de 1977 et la victoire de François Mitterrand en 1981 leur a assuré un plus grand confort financier et idéologique. La désillusion est venue un peu plus tard.

Qu’en est-il de l’opposition entre les 2 conceptions de la culture qui ont cours en France et la prééminence qui semble accordée à celle initiée par André Malraux au début des années 1960 ?

Aujourd’hui encore, et bien que Malraux ait largement perdu son combat car la médiation est au cœur des institutions muséales, cette question de la médiation à l’œuvre ne fait pas consensus et on peut s’en rendre compte dans le domaine du spectacle vivant par exemple.

La conception politique générale du rôle que la culture devrait jouer dans la vie sociale est une affaire ancienne et complexe. Au moment de sa création en 1959, le Ministère des Affaires Culturelles devait assurer la tutelle des associations d’Education Populaire qui avaient des programmes culturels, comme Peuple et Culture et d’autres. Mais entre 1962 et 64 il s’est ingénié à s’en débarrasser et la tutelle de ces associations est allée au Haut Commissariat à la Jeunesse et aux Sports, puis au Secrétariat d’Etat à la Jeunesse et aux Sports. C’est une césure importante, centrale dans les politiques publiques et douloureusement vécue. Malraux défend une idéologie de la culture selon laquelle le contact direct des œuvres avec le public, sans intermédiaire, sans médiation pédagogique, autrement dit que les œuvres se suffisent à lui-même. Le rôle du Ministère est de faire aimer l’art, pas de l’expliquer car les œuvres parlent d’elles-mêmes… Malraux a aussi une conception assez mystique des œuvres d’art, qui selon lui, donnent à l’homme des clés pour trouver une réponse à son angoisse existentielle.  

Or cette conception est à l’opposé de la théorie, de la pratique et des méthodes des tenants de l’Education Populaire pour qui art et culture sont des conquêtes et des supports pour l’émancipation et la capacité d’expression. Cette approche des œuvres repose sur une pédagogie que Malraux réfute totalement. Aujourd’hui encore, et bien que Malraux ait largement perdu son combat car la médiation est au cœur des institutions muséales, cette question de la médiation à l’œuvre ne fait pas consensus et on peut s’en rendre compte dans le domaine du spectacle vivant par exemple. Finalement, le mouvement d’initiation à l’œuvre, la diffusion de techniques de médiation, sont venues des institutions culturelles elles-mêmes, dont les responsables ont réalisé que le contact direct avec le public n’était pas suffisant. A partir de ce constat, elles ont commencé à mettre en place des moyens et des lexiques nouveaux –le terme médiation s’est substitué à celui d’animation par exemple–. Leur communication évite de recourir au langage de l’Education Populaire alors que progressivement, leurs valeurs s’en rapprochent.

Pourtant, les médiateurs culturels dans les institutions culturelles ne semblent pas vouloir revendiquer cette filiation ?

C’est dommage, car si l’on fait l’archéologie de la notion de médiation, on va trouver par exemple chez Peuple et Culture, mais aussi dans d’autres associations, beaucoup de textes et d’expériences qui sont très proches. La mise en place de la réflexion sur la médiation est partie du Centre Georges Pompidou / Beaubourg, au moment où a été créé ce musée. Il y a eu un groupe de réflexion, le groupe Expo Media, qui s’est demandé comment mettre en place une médiation respectueuse des œuvres, qui ne guide pas l’interprétation que l’on peut en faire, mais ouvre des pistes pour le visiteur. J’ai participé à la création de ce groupe, alors que j’étais à Peuple et Culture vers la fin années 70. Ce groupe avait son siège à Peuple et Culture et rassemblait des animateurs, des professionnels de Beaubourg et des univerisitaires.  Cela a d’ailleurs donné lieu à des innovations dans l’approche et l’évaluation des publics à Beaubourg et à une production académique remarquable. Il y a donc bien selon moi une ligne directe entre l’Education Populaire et la médiation, même si on l’oublie ou si elle n’est pas revendiquée.

Malgré ces difficultés, voyez-vous des perspectives pour l’Education Populaire ? Y-a-t-il des résurgences de ce mouvement ? Peut-on parler d’une sortie de crise

Dans le domaine des musiques actuelles, se mettent en place parfois des projets très poussés, qui cherchent à accompagner les jeunes depuis la formation jusqu’à l’enregistrement, en passant par la recherche de dates et de tournées

Oui tout à fait. Selon moi, il y a eu 2 tentatives de sortie de crise. La première, a consisté à rediriger l’Education Populaire sur des questions plus économiques, notamment pour aider les jeunes à sortir du chômage. Dans les années 1980-90, cette question de l’insertion des jeunes et de leur rapport au travail devient centrale, et une partie des professionnels de l’Education Populaire cherchent à se rapprocher du monde économique et de ce qu’on désigne aujourd’hui sous l’appellation d’économie sociale et solidaire ou ESS. De fait, des initiatives d’ESS se manifestent dans les équipements socio-culturels, qui, constatant l’absence de perspectives offertes aux jeunes vont chercher à inventer des modalités de remise au travail. Il s’agit alors de sortir les centres socio-culturels du « tout-loisir » pour aller vers le monde du travail. Se développent des expériences très variées, comme des garages ou des restaurants autogérés, on trouve aussi des entreprises de travaux publics… Les centres socio-culturels proposent une nouvelle forme d’apprentissage destinée aux jeunes des quartiers qui sont loin de l’emploi.

La seconde voie de sortie de crise pour l’Education Populaire a été de se positionner stratégiquement dans les mondes de l’art. Le mot d’ordre est devenu : « arrêtons l’amateurisme, allons vers la qualité » et il a suscité un accompagnement des talents, dans des disciplines comme la danse ou la musique. De fait, on cherche alors à spécialiser un équipement dans une niche et pour y travailler de manière plus conforme aux standards professionnels. Je prendrais un exemple caractéristique de ce virage : celui des « musiques actuelles » et de la reconnaissance du hip hop en général.

Dans le domaine des musiques actuelles, se mettent en place parfois des projets très poussés, qui cherchent à accompagner les jeunes depuis la formation jusqu’à l’enregistrement, en passant par la recherche de dates et de tournées. Dès lors, certains centres socio-culturels développent une vraie compétence, qui leur permet de s’imposer comme des opérateurs crédibles. Ce processus n’est pas sans lien avec l’émergence de ce qu’on réunit aujourd’hui sous le label SMAC (Scène de musiques actuelles). Quand on regarde le parcours de certains de leurs directeurs-pionniers, on voit bien qu’ils viennent souvent de structures de l’Education Populaire dont ils gardent l’éthique et qu’ils ne sont pas de « simples » anciens rockers. Il ne s’agit pas pour eux de copier le show business, mais de faire une activité musicale autrement, qui apparaîtrait comme crédible, et je pense qu’ils sont en grande partie parvenus à atteindre leurs objectifs.

            Sur l’agglomération lyonnaise, on retrouve un processus similaire à propos de la danse et du hip hop. Il y a des chorégraphes aujourd’hui reconnus qui ont commencé dans les cités, après avoir été encadrés par des animateurs travaillant dans des centres socio-culturels, qui les ont repérés, leur ont donné quelques clés pour améliorer leur pratique, puis pour se professionnaliser. Aujourd’hui, tout un courant de la danse contemporaine est issu de ce mouvement hip hop qui a été accompagné par des professionnels issus de l’Education Populaire.

Voyez-vous d’autres activités ou initiatives qui trouvent leur philosophie ou leur éthique dans les principes de l’Education Populaire ?

Les militants d’ATTAC se présentent explicitement comme un mouvement d’Education Populaire

On peut sans doute trouver des expressions contemporaines de l’Education Populaire dans de très nombreux cas. Le numérique a été un formidable accélérateur en la matière. Il favorise l’expression des différences culturelles comme la capacité à aller vers l’autre pour échanger du savoir. Les blogs, les tutoriels, les Mooc sont autant d’exemples. Les Mooc sont à une autre échelle ce que faisaient les professeurs de la Sorbonne dans les Universités populaires de la fin du XIXe : ils montaient sur une estrade et faisaient cours à des gens qui n’avaient pas de formation suffisante et pas les moyens d’aller à la faculté. Les Mooc s’adressent potentiellement à tous, à des gens venus de toute part, qui n’ont pas nécessairement de diplômes et qui n’ont pas suivi un cursus standard et académique. C’est une forme d’Education Populaire.

            La manière dont fonctionne un mouvement comme ATTAC (Association pour la taxation des transactions financières et pour l’action citoyenne) dans les années 1990 et 2000 est un autre exemple. Les militants d’ATTAC se présentent explicitement comme un mouvement d’Education Populaire, ce qui m’avait interpellé, car je ne voyais d’eux que leurs actions de revendication. Or avant de revendiquer, il y a en amont un processus de sensibilisation et de formation. Plus largement, les mouvements humanitaires internationaux, qu’ils soient ou non écologistes, les mouvements altermondialistes, sont tous des mouvements qui peu ou prou relèvent des valeurs de l’Education Populaire, notamment parce qu’ils forment des individus par l’action, par la pratique. Ils veulent donner aux citoyens une conscience politique du monde et, ceci, c’est typiquement une valeur propre à l’Education Populaire.

Que pensez-vous d’autres initiatives comme les Fab Lab ou le mouvement des makers ?

Cette croyance dans l’immédiateté d’Internet est un angle mort, une question peu souvent formulée

Bien sur que les Fab Lab sont des dispositifs d’Education Populaire. Quand on créé un Fab Lab, on permet à des gens d’apprendre par la pratique, qu’il s’agissse de faire des objets utiles ou artistiques, peu importe. Mais plus largement, les gens s’y rencontrent, échangent, y trouvent des occasions de réfléchir à leur manière de vivre et de travailler. Des expériences conduites à Madrid et à Barcelone avec des Fab Lab dédiés au numérique, montrent bien qu’ils ne sont pas une fin en soi. La manipulation du numérique devient un moyen pour mieux penser la ville, pour mieux organiser la vie des citoyens, pour organiser leurs revendications, etc.

Cependant, il y a une forme d’illusion sur l’immédiateté du numérique. Le numérique permettrait de se passer de la pédagogie, on aurait d’un côté l’efficacité immédiate versus le lent processus de la pédagogie. Il y a là un vrai problème. Le numérique c’est le règne de « l’expressivisme » qui est cette capacité individuelle à s’exprimer sans médiation et sans formation, dans l’indifférence aux règles de l’art. C’est dire et faire les choses en faisant comme si les usages antérieurs, la formation, n’étaient pas nécessaires à l’expression de soi même.

Cette croyance dans l’immédiateté d’Internet est un angle mort, une question peu souvent formulée. De la même façon que dans la politique culturelle du Ministère de la Culture, il y a eu un problème avec la médiation, il y a un problème de médiation sur le numérique. C’est sans doute un problème pour l’Education Populaire, mais c’est aussi un problème social plus général.

 

L’Education Populaire a donc encore des perspectives pour agir ?

Je suis tout à fait d’accord pour dire que Education Populaire n’est pas morte, mais je constate cependant qu’elle n’est plus un mouvement social doté d’une doctrine qu’on pourrait objectiver et d’organisations qui seraient coordonnées. Au contraire, ce monde est segmenté, dispersé, il manque de structuration. C’est plutôt une collection d’expériences qui se forment ici et là. Leurs promoteurs n’échangent guère, ils ne croisent pas leurs méthodes, leurs pédagogies, leurs modalités de formation… Des initiatives et des actions existent mais elles ne sont pas pensées à un niveau plus général. Voilà pourquoi cela ne se traduit pas dans un discours social plus large, qui serait porté ensuite par une action politique.