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Financement public de l'innovation et accompagnement des entreprises

Interview de Nathalie Carmona

Chargée d’affaires innovation à la Direction Régionale Lyon de bpifrance

<< L’écosystème d’accompagnement est très riche et performant. Je pense que de toute façon les structures qui ne proposent pas un service de qualité disparaissent >>.

Nathalie Carmona est chargée d’affaires innovation à la Direction Régionale Lyon de bpifrance. Sa fonction consiste à se rendre sur le terrain pour repérer et accompagner les entrepreneurs porteurs de projets innovants, que ce soit au sein d’entreprises matures (dont l’effectif consolidé ne doit pas dépasser 2 000 personnes) ou de start-up. Au sein de la Direction Régionale, 5 chargés d’affaires opèrent dans ce sens, avec chacun une thématique sectorielle : santé / medtech / biotech / agroalimentaire, industries traditionnelles (mécanique, plasturgie, etc.), numérique (hardware, software, services). Arrivée en 2012, Nathalie Carmona rencontre environ une centaine d’entreprises par an sur le territoire (tous types de sociétés : de la start up à l’entreprise mature, dans le secteur du numérique). Parmi ces entreprises, environ 70% sont des start-up.

Nathalie Carmona nous livre ici son regard sur cette population d’innovateurs et les leviers de bpifrance pour les accompagner.

Réalisée par :

Date : 28/02/2019

Parmi les entreprises que vous accompagnez, certaines sont des start-up, d’autres pas. Qu’est-ce qui distingue une start-up selon bpifrance ?

Nous nous sommes nous-mêmes posés cette question, qui n’est pas une question simple. Pour bpifrance, une start-up se distingue par sa jeunesse, souvent moins de 5 ans, pouvant aller jusqu’à 8 ans, et son caractère innovant. Plus précisément, la start-up répond aux critères qualitatifs suivants : elle porte un projet d’innovation incrémentale ou de rupture, qu’elle qu’en soit la typologie (innovation marketing, innovation technologique, innovation d’organisation, innovation de service, …), elle a un fort besoin de financement (notamment via des levées de fonds), et elle a un potentiel de croissance avéré et/ou fort

Quelles sont les spécificités de l’aide bpifrance apportée à ces start-up ?

C’est majoritairement de l’aide publique. Bpifrance fait l’analyse globale du plan de financement, en prenant en compte les apports des fondateurs, les prêts éventuels de nos partenaires bancaires et les aides publiques, qui servent de déclencheurs et d’accélérateurs. Parmi les différentes solutions, on distingue la Bourse French Tech, qui est le seul outil qui peut intervenir en ante-création, c’est-à-dire sur la personne physique avant qu’elle ait créé sa société. C’est une subvention qui va permettre de financer des études de faisabilité. Les autres dispositifs financent l’entreprise et prennent en compte l’ensemble des besoins financiers. C’est pour cela que l’on essaie d’orienter très tôt les créateurs de start-up vers le bon parcours qui peut les aider à constituer des fonds propres tels que les prêts d’honneur (RER [Réseau Entreprendre Rhône], RDI [Rhône Développement Initiative]) et d’autres dispositifs qui peuvent avoir un effet levier.

Précisément, nous avons des outils publics d’aide à l’innovation pour financer la partie R&D du projet, ainsi que des prêts avec des taux d’intérêt, pour accompagner les start-up dans leurs levées de fonds : le Prêt d’Amorçage, prêt « patient » permettant à l’entrepreneur d’avoir de l’oxygène pendant ses négociations avec les investisseurs, et le Prêt d’Amorçage Investissement qui se mobilise au moment du tour de table.

Est-ce que le capital financier de départ de l’individu est selon vous un frein à la création d’une start-up ?

Ça l’est moins qu’avant. D’une part, grâce aux outils financiers tels que ceux de bpifrance qui interviennent très tôt, même si des apports financiers sont nécessaires. D’autre part, parce que le numérique a considérablement fait baisser les barrières à l’entrée à la création de start-up en réduisant le besoin en investissements financiers au départ. L’accès au marché, la conception se font beaucoup plus facilement grâce au numérique. Ce n’est pas le cas dès lors qu’il s’agit d’une start-up industrielle.

En clair, bpifrance, en tant qu’acteur public, se place très tôt dans le processus d’innovation porté par l’entrepreneur. Etes-vous les seuls à occuper ce créneau ?

Les banques sont arrivées sur ce créneau depuis quelques années en intervenant assez tôt à nos côtés. Nous sommes très souvent le déclencheur qui permet de générer un effet de levier auprès des banques. C’est l’effet levier de l’argent public dans ce type d’investissement qu’il faut regarder. Cet argent génère derrière lui beaucoup d’investissements privés. L’argent public permet de prendre un risque mais il le fait aux cotés des entrepreneurs, qui sont les premiers à s’engager !

A quoi êtes-vous attentif lorsque vous examinez un projet de start-up ?

Nous regardons d’abord le porteur de projet et son équipe, c’est-à-dire son expérience, sa motivation, son implication, l’adéquation de son expertise avec le projet, ses relations. Un porteur de projet qui est tout seul pose question. Par contre, s’il a noué des relations avec des personnes complémentaires, c’est mieux. On voit souvent se présenter des binômes qui présentent de bonnes complémentarités. Nous regardons ensuite le projet lui-même en l’examinant sous l’angle de l’innovation, c’est-à-dire la proposition de valeur, le positionnement concurrentiel. Viennent ensuite, le marché, l’accès au marché, le modèle économique, etc. Puis enfin, les éléments financiers et juridiques.

Quel est le profil de ces startupers ? Ressentez-vous de fortes disparités en termes de capital social ou culturel au départ ?

Les lauréats de la bourse French Tech sont pour la majorité des personnes qui ont fait des études supérieures, qui se sont croisés d’ailleurs pendant leurs études, qui ont été confrontées à un problème pendant leurs études, qu’elles cherchent à résoudre. Nous avons comme cela beaucoup de projets de fin d’étude qui débouchent sur la création de start-up. Au plan du capital social ou relationnel de l’entrepreneur, il est certain qu’un entrepreneur ne peut agir seul, de façon isolée. En tant qu’accompagnant, on regarde avec attention la façon dont il est entouré, car cela conforte la crédibilité du porteur et de son projet.

Est-ce que vous avez rencontré des profils atypiques dans vos démarches d’accompagnement ?

On peut rencontrer des autodidactes qui n’ont pas fait d’études et se lancent dans la création d’une start-up en cherchant à résoudre un problème rencontré dans leur vie quotidienne. Et puis il y a les serial entrepreneurs qui viennent le plus souvent déjà avec une équipe, un projet plus ficelé, une capacité financière plus importante. L‘accompagnement dans ce cas ne portera pas sur de la faisabilité mais plus sur du développement.

Est-ce que vous pensez qu’il y a un tropisme familial autour de l’entrepreneuriat ?

Ce n’est pas systématique, loin de là, mais cela arrive en effet. Je pense que dans ces cas, les personnes concernées osent plus, ont un rapport moins complexé à la prise de risque du fait d’un milieu familial qui a déjà fait de telles expériences. Je pense par ailleurs que l’enseignement supérieur a beaucoup intégré des modules consacrés à l’entrepreneuriat, comme dans les écoles d’ingénieur ou de commerces, ce qui tend à démocratiser la création d’entreprise et à susciter des vocations même si l’environnement familial n’est pas marqué par la culture entrepreneuriale.

Dans le cadre d’une innovation, comment évaluez-vous la pertinence par rapport au marché qui, par définition, n’existe pas ?

Dans la plupart des innovations, il y a un marché à étudier. Très rares sont les cas où le marché n’existe pas et dans ces cas, il va falloir de gros moyens pour développer l’innovation et la faire accepter. L’exemple typique concerne les biotechnologies ou les projets DeepTech, qui nécessitent des moyens très importants pour développer l’innovation et construire le marché. L’innovation va de toute façon répondre à un besoin auquel le marché répond partiellement ou mal. Donc des réponses existent déjà et l’innovation va tenter d’en proposer une meilleure. Même s’il ne s’agit pas d’une concurrence directe, frontale, il y a toujours une forme de concurrence à étudier. 

Quel est le taux d’échec des start-upers qui vous accompagnez en région ?

Il est difficile d’indiquer un chiffre, qui dépend des thématiques accompagnées, et pour lequel nous ne disposons pas d’informations suffisamment précises, ni d’un panel suffisant pour réaliser des statistiques régionales. Ce que l’on sait en revanche, c’est qu’une start-up accompagnée a deux fois plus de chances de réussir qu’une start-up non accompagnée.

Quelles selon vous sont les motivations des start-upers que vous accompagnez ?

Il y a souvent un élément factuel au départ, c’est-à-dire un problème à résoudre que l’on rencontre dans son quotidien ou que l’on observe dans son entourage. Il y a souvent cette idée d’améliorer le quotidien, d’éliminer un souci auquel on n’a pas de réponse et qui est partagé par d’autres. Ce sont des enjeux sociétaux, environnementaux, du quotidien qui sont souvent un point de départ. L’appât du gain est rarement le moteur.

Est-ce que ces startuppers s’inscrivent réellement dans une perspective de développement à long terme ou sont plutôt dans des logiques court-termistes de valorisation et revente rapide ?

Je ne pense pas que les entrepreneurs posent les choses en ces termes-là au début. Ils sont beaucoup plus accaparés par des questions de faisabilité et de marché. La question de savoir s’ils vont revendre ou pas intervient beaucoup plus tard.

Pourquoi y a-t-il si peu de femmes startuppeuses ?

Elles ne sont pas nombreuses en effet. En général ce sont des femmes hyper motivées, qui ont du caractère et qui en ont dû s’imposer pour prouver leur légitimité. L’idée selon laquelle ce n’est pas fait pour les femmes est encore ancrée culturellement. Déjà il n’y a pas beaucoup de femmes en écoles d’ingénieur.

Est-ce que vous pensez que dans l’esprit start-up, il y a une forme de rejet du salariat dans la grande organisation ?

Je ne pense pas que ce soit un moteur. A mon sens, c’est vraiment l’envie de créer par soi-même qui prévaut, l’envie de répondre à un besoin par ses propres moyens.

Quel regard portez-vous sur l’écosystème start-up lyonnais et son évolution ?

En 6 ans, le nombre de structures d’accompagnement qui se sont créées est très important. L’écosystème d’accompagnement est très riche et performant. Je pense que de toute façon les structures qui ne proposent pas un service de qualité disparaissent. La plupart des entrepreneurs que l’on reçoit viennent de l’une ou l’autre de ces structures. Cela peut nous aiguiller dans notre appréciation mais on garde bien sûr notre propre jugement pour évaluer nous-mêmes le porteur de projet. Bpifrance travaille avec tous ces acteurs, et intervient dans la plupart de ces structures pour expliquer sa mission et ses outils.

Bpifrance a créé récemment le Hub Start Up. Quelle est la volonté de bpifrance à travers cette initiative ?

En effet, cette initiative marque une évolution dans nos missions qui ne se limitent plus à du financement mais s’enrichit par du conseil, de la mise en réseau, du tutorat et de l’hébergement. Le Hub Start Up est basé à Paris et propose un espace de bureau d’environ 1 000 m2 pour accueillir une dizaine de start-up par an, au stade du développement commercial, en France et à l’étranger, dans tous les secteurs de l’innovation. Il fonctionne par appels à candidatures et se positionne à la sortie des incubateurs et accélérateurs, post 1ère levée de fonds significative, pour aider les start-up ayant déjà trouvé leur modèle à grandir et à décoller.

Quels sont vos outils de suivis des start-up que vous accompagnez ?

Bpifrance fait des enquêtes périodiques, à l’échelle nationale, auprès des différentes typologies d’entreprises, et notamment les start-up. Au plan régional, nous gardons un contact avec les start-up accompagnées, mais nous n’avons pas à proprement parler d’outil de statistique sur les évolutions de ces start-up.