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Diversité sociale et accès aux ressources dans l'entrepreneuriat

Interview de Pierre Poizat

Responsable de l'incubateur Manufactory de l'université Lyon 3

<< Par de multiples aspects, l’entrepreneuriat n’est pas donné à tout le monde. Tout l’objet de ce que l’on fait, c’est d’arriver à ouvrir un peu les portes et de casser la logique de reproduction (…) >>.

Manufactory est le nom de l’incubateur de l’université Lyon 3. Pierre Poizat en est le responsable. L’incubateur, créé il y a 6 ans, a accompagné environ 150 entrepreneurs portant plus de 70 projets depuis sa création.

De par son modèle public et gratuit, Manufactory cherche à faire baisser les barrières à l’entrée de l’entrepreneuriat. Cet entretien apporte un éclairage sur les enjeux de diversité sociale dans l’entrepreneuriat et d’accès aux ressources.

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Date : 26/02/2019

Quel est le modèle économique de votre incubateur ?

Nous sommes financés par la Région et l’Université. Cela représente une bonne part des financements. Nous complétons ces revenus par des prestations de conseil à des entreprises et par un programme d’incubation payant.  Notre modèle repose aussi sur du mécénat de compétences : nos intervenants viennent gratuitement, Alptis nous prête ses locaux, etc. La fondation Caisse d’épargne nous a aussi financés.

Vous êtes-vous forgé une position sur ce que revêt la notion de start-up ?

Je ne mets pas derrière l’idée de start-up la nécessité d’un fort développement ou d’une technologie

Assez simplement, nous définissons une start-up comme étant une organisation qui n’a pas de business model stabilisé. Quand vous créez une sandwicherie, vous savez comment vous allez gagner votre vie et comment vous allez allouer vos ressources. Dans le cas d’une start-up, ce n’est pas le cas. Et si l’organisation n’a pas de business model stabilisé, c’est forcément qu’elle innove. Je ne mets pas derrière l’idée de start-up la nécessité d’un fort développement ou d’une technologie. Même si une start-up reste une organisation qui va créer de la valeur au-delà de son créateur.

Est-ce que selon vous ce modèle entrepreneurial correspond à un effet de mode ou est-il plus structurel ?

Il y a certainement un peu d’effet de mode ! Mais il y a aussi des faits observables selon lesquels on s’achemine vers une montée en puissance du travail indépendant, vers une plus grande aspiration à l’autonomie, croisé avec un monde en accélération, et l’avènement d’outils technologiques notamment web qui nous permettent de créer et de vendre plus facilement qu’hier, etc.

De par votre expérience d’accompagnateur à l’entrepreneuriat, avez-vous l’impression que nous sommes face à un processus de reproduction sociale fort parmi les entrepreneurs ?

L’entrepreneuriat pourrait être un formidable levier d’ascension sociale, ouvrir le champ des possibles, mais dans les faits, cela reste un sport de riches !

L’entrepreneuriat pourrait être un formidable levier d’ascension sociale, ouvrir le champ des possibles, mais dans les faits, cela reste un sport de riches ! Plus on a de personnes dans son entourage qui entreprennent, plus on est susceptible d’entreprendre. En outre, il est compliqué de ne pas se payer pendant un ou deux ans quand on n’a pas de ressources par ailleurs ou un capital de départ. Or nombre d’entrepreneurs ne peuvent pas se payer pendant un an ou deux ! Les différences de capital culturel sont aussi un gros frein pour les moins dotés. Donc, par de multiples aspects, l’entrepreneuriat n’est pas donné à tout le monde. Tout l’objet de ce que l’on fait, c’est d’arriver à ouvrir un peu les portes et de casser la logique de reproduction mais c’est compliqué ! Il y a d’autres formes de tentatives qui vont dans ce sens. Par exemple des structures thématisées se créent autour de l’entrepreneuriat des femmes ou des jeunes des quartiers, ces initiatives sont louables mais elles aboutissent aussi à une forme de cloisonnement qui n’est pas satisfaisante non plus.

Peut-on concilier entrepreneuriat innovant et inclusion sociale ?

Cette question rejoint selon moi la façon dont on peut traiter l’entrepreneuriat sur un territoire : soit sous l’angle du développement économique du territoire, soit sous l’angle de l’insertion ou inclusion. Dans le premier cas, il est tout à fait logique d’aider ceux qui sont capables de créer de la valeur économique qui va se traduire par des emplois pour d’autres. Dans le deuxième cas, j’ai quand même l’impression que la personne bien née n’aura pas accès aux mêmes dispositifs d’accompagnement que l’entrepreneur issu d’un quartier en politique de la ville. Pour ces derniers on se satisfait parfois de l’aider à créer son propre emploi et d’avoir des interlocuteurs dédiés plutôt à l’insertion (Maison de l’emploi, MJC…). Je caricature mon propos sciemment pour signifier que le champ des possibles pour les deux cas n’est pas le même.

Le capital financier au départ n’est donc pas un facteur discriminant selon vous ?

on mesure un certain déséquilibre entre les volumes financiers accordés à l’innovation technologique et ceux alloués à l’entrepreneuriat qui déploie d’autres innovations que technologiques ou qui est considéré comme peu innovant

Il y a des financements publics (bourse French Tech, Innovizi, prêts d’honneur, etc.) pour prendre le risque en premier, et c’est très bien. Le problème, c’est que ces dispositifs financent le projet mais peu l’entrepreneur lui-même qui a besoin de gagner sa vie pendant qu’il monte son projet. Les cas d’entrepreneurs qui sont obligés d’être brancardiers ou de bricoler 20 ou 30h par semaine pour subvenir à leurs besoins ne sont pas isolés. C’est là que l’on mesure un certain déséquilibre entre les volumes financiers accordés à l’innovation technologique et ceux alloués à l’entrepreneuriat qui déploie d’autres innovations que technologiques ou qui est considéré comme peu innovant.

Comment faîtes-vous pour encourager la diversité dans votre incubateur ?

On constate au final une réelle diversité avec des promotions où nous avons parfois une majorité de femmes et une présence pas forcément écrasante de CSP+

Le fait que nous soyons un incubateur public, gratuit, est une première chose qui fait baisser la barrière. Mais par notre position universitaire, en dehors de notre programme dédié aux professionnels, nous avons essentiellement des étudiants et jeunes diplômés. Entre 60% et 70% sont passés par l’Université Lyon 3. Tout le monde peut candidater chez nous à partir du moment où vous êtes étudiants ou jeune diplômé. Ensuite, pour assurer une certaine diversité d’entrepreneurs, on va faire rentrer par exemple 2 ou 3 entrepreneurs que l’on pressent comme moteurs de par la maturité de leur projet et de leur posture, et d’autres qui sont plus éloignés de cette posture entrepreneuriale mais qui vont tirer profit des éléments moteurs. On peut se le permettre car notre modèle économique n’exige pas que l’on organise une sélection à l’entrée pour atteindre de la rentabilité. On constate au final une réelle diversité avec des promotions où nous avons parfois une majorité de femmes et une présence pas forcément écrasante de CSP+.

Comment sélectionnez-vous les entrepreneurs que vous accompagnez ?

C’est un jury composé de partenaires extérieurs à l’incubateur qui opère la sélection. L’équipe de l’incubateur reste neutre sur ce plan-là. Plus on avance, plus les critères deviennent subjectifs. Avant on avait une grille multicritère, mais c’était complexe. Maintenant on fonctionne de manière plus simple : est-ce que le porteur de projet est « sympa », ouvert et engagé ? Est-ce qu’il a déjà fait des choses à partir de son idée ?  Car on ne va pas accompagner des fantasmes ! Et puis enfin, quelle est la valeur ajoutée de l’incubateur par rapport au projet ?

Vous dîtes « sympa », qu’entendez-vous par là ?

On crée des communautés où ces entrepreneurs vont être ensemble pendant un à trois ans et où tout l’enjeu va résider dans le fait de partager ses réseaux, des conseils, se donner du temps les uns aux autres. Donc la capacité à être ouvert à l’autre, d’entendre les critiques est importante. Une part très importante d’une démarche entrepreneuriale est d’engager les gens et je pense qu’il faut un capital « sympathie » (en plus des compétences !) pour y arriver. Ce capital se développe mais il est important pour le jury de valider que nous allons pouvoir challenger les porteurs et que cela créera de la valeur pour eux.  Tout cela ne préjuge en rien de la réussite future du projet, mais ce sont des conditions nécessaires.

Qu’est-ce qui émerge de votre incubateur chaque année ?

Tout d’abord, contrairement à d’autres incubateurs, nous ne sommes pas dépendants de la réussite de nos entrepreneurs. Par contre, nous sommes bien sûr attentifs à ce que notre action débouche sur des belles histoires, ne serait-ce que pour préserver notre notoriété dans l’écosystème. Sur le projet START, sur 15 projets, environ la moitié va arrêter. Il ne faut pas le voir comme des contre-performances mais bien plutôt comme une démarche saine de tâtonnement et de responsabilité par rapport à des idées qui, pour certaines, ne sont pas porteuses en l’état.

Est-ce que certaines start-ups que vous avez accompagnées ont connu une dynamique d’hypercroissance ?

Des boites comme MEDEO, PROTOTYPO, WUHA, DEEPIDOO ou TOKE sont sur de belles courbes de croissance et commencent à trouver de l’investissement privé.

Finalement quelle est la ressource la plus centrale à vos yeux que vient chercher l’entrepreneur chez vous ?

C’est une posture entrepreneuriale. Et quand je dis posture entrepreneuriale, c’est une capacité d’exécution, à engager les gens autour d’eux. On s’engage à faire du cas par cas en délivrant du temps homme adapté à chaque entrepreneur. Par ailleurs, avec le temps, notre réseau d’entrepreneurs s’étoffe, et la communauté d’alumni qui se constitue progressivement devient elle-même une ressource pour les nouveaux arrivants. Il y a donc un esprit de communauté qui se forme qui a aussi beaucoup de valeur pour les jeunes entrepreneurs.

On assiste à un foisonnement des dispositifs d’aide à l’entrepreneuriat sur le territoire. Quelle lecture faîtes-vous de ce foisonnement ?

le trou dans la raquette est surtout ce qui concerne le financement dans les phases de croissance. Dès lors que la question du financement est posée, l’entrepreneur se tourne quasi systématiquement vers Paris

Plus il y a de ressources, mieux c’est pour l’entrepreneur. Je ne pense pas qu’il faille à tout prix chercher à rationaliser l’offre d’accompagnement, à structurer des parcours types avec des portes d’entrée fléchées. L’entrepreneur aime le désordre et d’ailleurs, sa force, c’est d’en tirer profit ! Certes on peut s’interroger sur la qualité et la performance de certains dispositifs mais dans un écosystème relativement petit comme celui de Lyon, de tels cas sont rapidement identifiés et voués à disparaitre. On n’est pas à Paris. Par contre, le trou dans la raquette est surtout ce qui concerne le financement dans les phases de croissance. Dès lors que la question du financement est posée, l’entrepreneur se tourne quasi systématiquement vers Paris. Les fonds d’investissement sont principalement là-bas. Sur Lyon, le marché du financement est très marqué par les Family Office, qui sont des organisations qui gèrent le patrimoine d’une famille ou d’un regroupement de familles (famille Dentressangle, April, etc.). Le problème, c’est que ces Family Office n’ont pas pignon sur rue, bien au contraire, à l’inverse des réseaux de business angels. Pour activer ces sources de financement, il faut les connaître !

Est-ce que vous croyez au discours ambiant du « tous entrepreneurs » ?

Non, et je crois que ce n’est pas souhaitable, sans quoi, nous vivrions dans une jungle ! Le salariat est un formidable amortisseur social ! Heureusement que l’on a des grands groupes et de grandes institutions qui nous préservent de la vulnérabilité du statut d’entrepreneur !

Est-ce que votre modèle fait école ailleurs en France ?

Notre objectif est d’essaimer dans d’autres universités, afin de diffuser la culture entrepreneuriale dans les universités. Très peu d’universités en France ont leur dispositif d’incubation de start-up. Nous sommes l’une des premières en France. Le problème c’est que c’est d’abord vu comme un centre de coûts avant d’être considéré comme un dispositif qui produit de la valeur dans l’université.