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La cohésion sociale comme facteur de compétitivité économique

Interview de Ludovic HALBERT

géographe, chercheur au CNRS

<< Ces politiques d'attractivité présentent des limites évidentes dans la mesure où leurs leviers ne portent pas directement sur le fonctionnement du système productif >>.

Ludovic HALBERT est géographe, ancien élève de l’École normale supérieure de Fontenay-aux-Roses, agrégé et titulaire d’un doctorat en géographie de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Il est chargé de recherche du CNRS depuis 2005 et est rattaché au Laboratoire techniques, territoires, sociétés de l’Université Paris-est. Ses recherches s’attachent à décrire les liens entre la transformation des systèmes productifs et l’évolution des espaces urbains.
Propos recueillis dans le cadre de la réflexion Grand Lyon Solidaire.

Les métropoles sont-elles devenues les fers de lance des pays sur la scène économique mondiale ?
Effectivement, les métropoles constituent l’un des foyers de création et d’accumulation de richesses dans la mondialisation. Même si l’on trouve d’autres occurrences historiques de ce processus, on peut dire qu’il existe un lien constitutif entre la mondialisation en cours et l’avènement des régions métropolitaines. Les métropoles ne constituent pas seulement la traduction spatiale de la mondialisation, ce sont des systèmes spatiaux où des acteurs situés historiquement et géographiquement contribuent à « fabriquer » les grandes circulations de la mondialisation. D’une part, une poignée de « villes globales » concentrent les fonctions de pilotage de l’économie mondiale : les sièges sociaux des grandes firmes, les institutions politiques, les grandes banques, etc. D’autre part, les régions métropolitaines dans leur ensemble offrent un écosystème de ressources productives (laboratoires de recherche et centres de R&D, universités, services aux entreprises, grandes infrastructures, etc.) qui permet à une économie nationale de s’insérer sur la scène économique mondiale. Pour autant, l’ouverture sur les marchés mondiaux n’est pas l’apanage seulement des métropoles. On trouve encore des districts industriels dans des systèmes de petites villes qui sont fortement tournées vers les marchés extérieurs. De même, nous avons des régions agricoles extrêmement internationalisées, comme certains territoires viticoles.

La mondialisation implique-t-elle une compétition des territoires ?

À l’évidence, il existe une mise en concurrence des régions et des agglomérations, ou plus exactement des agents économiques qui s’y trouvent, j’y reviendrai. Les facteurs de production sont ainsi comparés par les entreprises, les investisseurs ou encore les ménages lorsqu’ils ont à faire des choix de localisation. Ceci est d’autant plus vrai à une époque marquée par une mobilité plus facile et rapide, quoi qu’inégale selon les lieux et selon ce qui circule (dans une certaine mesure, les capitaux et les marchandises sont plus mobiles que les personnes par exemple). Cette interprétation de la mondialisation comme concurrence à tous crins des territoires est clairement privilégiée par certains professionnels du conseil en développement économique. Ils vont ainsi dans le sens des inquiétudes de bon nombre d’élus locaux qui sont alors tentés de faire la cour aux investisseurs étrangers ou à certaines catégories de population.

 Toutefois, il me parait erroné de réduire la mondialisation à une guerre des territoires pour attirer des facteurs de production plus mobiles. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que nombre d’activités économiques sont désormais déployées à l’échelle mondiale. Ce que les spécialistes désignent par le terme de « chaînes de valeurs globales » décrit une division internationale des tâches de plus en plus complexe. A l’organisation traditionnelle centre-périphérie, pour le dire simplement entre pays-concepteurs et pays ateliers, se sont ajoutées des relations plus horizontales. On sait bien par exemple comment les groupes multinationaux peuvent répartir leurs centres de R&D dans des métropoles des pays du Nord comme du Sud, et les mettre en relation dans une perspective d’émulation interne mais aussi de collaboration, afin de bénéficier d’une circulation des connaissances accrue. Par exemple, en 2006, une firme multinationale comme Schneider Electric comptait une quarantaine de centres de R&D localisés principalement dans des grandes régions urbaines en Europe, en Amérique du nord et en Asie. Avec une organisation spatiale mariant une spécialisation géographique, pour être au plus près des spécificités des marchés, à une spécialisation par gammes de compétences permettant à certains centres d’acquérir une fonction centrale pour les autres pôles.

En d’autres termes, si les investisseurs et les multinationales ne se privent pas de comparer les atouts des espaces urbains les uns par rapport aux autres, il n’en reste pas moins vrai qu’il existe des territoires où il faut être parce qu’ils donnent accès à des ressources spécifiques et complémentaires à celles que l’on peut trouver ailleurs. Ainsi, on explique la capacité de la Silicon Valley à impulser de grandes innovations par l’approfondissement incessant de ses compétences spécifiques, mais aussi, et c’est un point trop souvent négligé, par les liens qu’elle entretient avec d’autres régions métropolitaines comme celles de l’industrie taïwanaise et des sociétés informatiques de Bangalore en Inde. Au total, si la mondialisation implique une concurrence accrue entre les entreprises, l’évolution des économies contemporaines se traduit concrètement par le renforcement d’un système de métropoles interconnectées. Pierre Veltz a d’ailleurs montré comment ces régions métropolitaines constituent une « assurance-flexibilité » pour les différents agents économiques qui s’y localisent. Le constat de l’existence de « solidarités » de fait entre métropoles nous encourage alors à paraphraser la formule bien connue du spécialiste de l’économie géographique Paul Krugman : si, pour ce dernier, ce sont les entreprises qui sont en compétition, pas les pays, il est certainement utile de réfléchir à l’élargissement du constat aux territoires infranationaux, et, en particulier, aux régions métropolitaines. De mon point de vue, ce sont les entreprises qui s’y logent qui sont en concurrence, pas les métropoles elles-mêmes.

Les métropoles semblent devoir se penser désormais comme des maillons réunis au sein de chaînes de valeur mondialisées.

Ceci est de plus en plus le cas de nombre de tissus productifs locaux en réalité. Dans le contexte de l’économie mondialisée où certains facteurs de production sont plus mobiles (capitaux, savoirs, etc.), les stratégies de multi- localisation qui caractérisent les firmes aujourd’hui dépassent le seul objectif de se rapprocher des marchés. En essayant de combiner les ressources présentes ici et là, elles s’efforcent de capter une partie de la surproductivité relative des différentes régions sur lesquelles elles s’appuient. En retournant la perspective depuis les entreprises vers les territoires cette fois, on aurait tort de croire que la performance d’un système productif ne tient qu’au développement de ressources propres. Comme l’expliquent Olivier Crevoisier et Hugues Jeannerat pour l’industrie horlogère suisse, il s’agit aussi de compléter ses lacunes par l’accès à des ressources développées ailleurs. Sans surprise, les territoires qui parviennent à tirer leur épingle du jeu de la mondialisation sont ceux qui interagissent en profitant des dynamiques de croissance et d’innovation qui sont inventées ailleurs. Dans ce contexte, l’avantage métropolitain tient à la capacité de mobilisation des ressources extrêmement variées qui sont accessibles dans et depuis les régions métropolitaines.

Dans nombre de territoires, les politiques de développement économique se focalisent pourtant sur la problématique de l’attractivité. Cette approche n’est-elle pas d’un intérêt limité s’il s’agit de développer la capacité à activer des ressources à distance ?
A première vue, les politiques d’attractivité peuvent apparaître comme une voie d’internationalisation de l’économie locale. En se donnant pour objectif d’attirer des agents économiques « exogènes », on espère que ces derniers assureront le renouvellement de la base productive existante et arrimeront l’économie locale dans des circuits d’échanges mondialisés. Toutefois, ces politiques d’attractivité présentent des limites évidentes dans la mesure où leurs leviers ne portent pas directement sur le fonctionnement du système productif. Elles reposent d’abord et avant tout sur des investissements renouvelés en matière d’aménagement urbain par exemple ou sur le développement d’outils de marketing territorial. Certes, les investissements dans les infrastructures de transport et de communication peuvent faciliter les relations à très longue distance. Mais pour le reste, on peut s’interroger sur l’intérêt véritable de ce qui peut apparaître comme une mise en chantier permanente de la ville visant à être à la hauteur des attentes présupposées des entreprises et investisseurs que l’on cherche à attirer. Les investissements publics incessants pour rivaliser avec les équipements et les services développés dans les autres métropoles s’accompagnent-ils de l’effet multiplicateur escompté pour le tissu productif dans son ensemble ? A minima, il conviendrait que l’action publique se dote d’outils d’évaluation adéquats, outils qui font pour l’instant généralement défaut.

D’autre part, si les agences de développement s’efforcent de promouvoir les ressources locales auprès d’acteurs économiques extérieurs en revendiquant un positionnement spécifique, l’analyse des discours promotionnels ou la visite des salons immobiliers donnent plutôt l’impression d’une indifférenciation croissante des territoires. Partout, on cherche à soutenir l’éclosion de « clusters » finalement assez indifférenciés ou d’équipements-phrares sensés annoncer le renouveau d’un territoire. Ceci tient peut-être à une conception homogénéisante des attentes prêtées aux investisseurs, entreprises et ménages. Peut-être cela reflète-t-il aussi une action publique locale qui privilégie des recettes considérées comme éprouvées, soit qu’elle s’appuie sur un nombre limité d’agences de conseil dont le modèle économique encouragerait à produire des propositions standardisées, soit qu’elle use de benchmarks de villes qui poussent au mimétisme. Quoi qu’il en soit, à vouloir attirer les mêmes acteurs génériques et en « important » des stratégies de développement trop banales, la valorisation d’une position différenciée devient de plus en plus improbable.

Dès lors, on ne voit pas bien comment ces stratégies d’attractivité peuvent permettre au territoire non seulement d’ancrer durablement les nouveaux arrivants, mais surtout de réussir son inscription dans les réseaux productifs mondialisés. Plutôt que de parier sur l’illusoire fidélité des agents économiques les plus mobiles, c’est-à- dire sur ceux qui adoptent le plus des réflexes de consommateur, il parait opportun d’investir davantage dans l’ingénierie territoriale.
Qu’entendez-vous par là ?

J’essaie de pousser à son terme la prise en compte du caractère multilocalisé des systèmes d’innovation et de production, pour penser l’action publique locale. Conformément aux apports des travaux en économie territoriale, une première possibilité consiste à rechercher l’activation des ressources spécifiques au territoire, en particulier celles qui sont peu visibles et/ou peu mobilisées par le marché : un patrimoine naturel, historique ou industriel ; une communauté épistémique, professionnelle ou diasporique, etc. La seconde possibilité, qui n’est pas antagoniste de la première, consisterait à soutenir la capacité à combiner des ressources locales et extra-locales. L’enjeu ici est d’étendre la facilité de coordination observée au sein d’un territoire aux circulations de longue portée associant des territoires en interaction. Au risque de verser dans une formulation un peu jargonneuse, développer le capital relationnel multilocal d’un territoire passerait alors par un travail d’identification le plus fin possible et un soutien accru aux dispositifs relationnels – réseaux, événements, projets collaboratifs– qui transcendent les filières mais aussi les échelles. Ces réseaux d’échanges inter-individuels et entre organisations (entreprises, associations, pouvoirs publics) gagneraient à être cultivés pour leur capacité à mettre en commun des ressources hétérogènes et à construire de nouvelles ressources en « activant » l’ici et l’ailleurs. L’enjeu étant d’éviter le risque de soutenir des systèmes productifs locaux qui, parce qu’ils seraient trop endogamiques, risquent d’être balayés à tout moment par des évolutions économiques et des concurrents qu’ils n’auraient pas vu venir.

La littérature évoque régulièrement les services avancés aux entreprises qui jouent un rôle d’intermédiation et se concentrent dans les métropoles. Mais il est légitime d’élargir l’observation à un ensemble d’acteurs moins visibles, comme les associations (à vocation économique par exemple mais pas seulement), qui mettent en relation des domaines et des univers qui s’ignoreraient sinon. Dans une recherche sur les industries culturelles en région Île-de-France, nous avons appelé ces organisations intermédiaires les « gardes-barrières métropolitains ». Cependant, ces acteurs qui réalisent une intermédiation bien souvent hors marché peinent à se maintenir ou à se développer sans abondement public direct. Pour autant, les yeux rivés sur les investissements exogènes qu’ils espèrent attirer, les décideurs publics ont encore bien souvent le réflexe de donner le primat à ce que j’ai appelé l’ingénierie « dure », c’est-à-dire aux grands projets d’aménagement à caractère métropolitain, au détriment d’une ingénierie territoriale « douce » portant sur le fonctionnement du tissu productif lui-même.

Vos réflexions mettent par ailleurs l’accent sur le rôle croissant joué par le consommateur dans les processus d’innovation. En tant que lieux de consommation, les métropoles ne sont-elles pas particulièrement propices à ces logiques d’innovation en prise directe avec le consommateur ?
Le consommateur mais pas seulement ! L’une des tendances émergentes de l’économie contemporaine tient effectivement à la montée en puissance du client, de l’usager, du résident, ou du simple citoyen dans la production des biens, des services et, plus largement, des innovations qui irriguent les sociétés. Même s’il conviendrait d’engager un inventaire sérieux sur ce processus, nous entrerions alors dans un modèle d’innovation plus ouverte où la capacité à associer les individus et les communautés dans la production-même des innovations est un moyen de soutenir une dynamique de développement territorial renouvelée. Concrètement, il s’agirait alors de chercher à enrichir le triptyque désormais canonique entreprises-universités- gouvernements locaux qui fonde bien des politiques de développement (clusters et autres pôles de compétitivité) pour y faire entrer les résidents, les associations, les usagers, les citoyens. Ce faisant, l’on peut espérer tirer mieux partie des transformations à l’œuvre dans les usages sociaux, de la multiplicité des solutions nouvelles mises en place au quotidien, le tout se produisant d’ailleurs dans le cadre de relations collaboratives et bien souvent non-marchandes. Ceci ouvre des perspectives stimulantes pour les métropoles qui peuvent espérer tirer partie, encore une fois, de la multiplication des interactions permises par leur taille démographique et la grande variété des populations, des savoirs, et des cultures (professionnelles, ethniques, etc.) qui les caractérisent. Il reste cependant à explorer les promesses de ces évolutions en cours. D’un côté, l’idée du territoire métropolitain comme laboratoire d’innovations sociales laisse entrevoir des pistes où des enjeux économiques comme ceux du développement de l’emploi peuvent s’accompagner d’une ambition plus large visant à « refaire société ». Pour autant, le risque d’un dévoiement est fort. La tentation d’une réduction à des concepts formatés comme celui de la « ville créative » l’illustre lorsqu’il s’agit de brandir des idéaux de tolérance par exemple, pour mieux servir les intérêts de certaines catégories de population (les fameuses « classes créatives »), ou, plus sûrement encore, d’élites économiques et politiques qui ont tôt fait d’accroire qu’une ville créative peut tenir dans une série d’équipements, de projets immobiliers ou de grands projets d’aménagement.
On vient de voir que les métropoles sont au cœur des évolutions économiques contemporaines.

Comment cela s’inscrit-il dans le reste du paysage national ?

Plusieurs travaux ont souligné combien les métropoles offrent une productivité plus forte que les autres territoires. Les investissements dans les facteurs de production (capital et travail) seraient ainsi plus rentables ou plus productifs à New-York ou à Londres qu’ailleurs. À ce sujet, Marie-Paule Rousseau avait calculé que, dans les années 1990, les facteurs de production créaient 30% de richesse additionnelle lorsqu’ils étaient mobilisés en Île-de-France plutôt que dans le reste du territoire français. Laurent Davezies évoque la valeur de 50%. C’est à ce titre que les régions métropolitaines sont parfois qualifiées de « moteurs » ou de « locomotives » du développement national. Le terme de métropole doit d’ailleurs être fortement contextualisé. Dans le cas français, comme dans celui du Royaume-Uni, on constate des différences sensibles entre la région-capitale, et les autres métropoles dites « régionales ». D’un côté, il y a une métropole de douze millions d’habitants d’envergure mondiale, qui joue un rôle central dans le réseau des principales métropoles de la planète. De l’autre, nous avons des agglomérations dont il serait plus exact de dire qu’elles sont en cours de métropolisation. Leur rayonnement à l’échelle européenne par exemple est limité, en particulier par rapport à d’autres métropoles du continent, ce qui n’empêche pas, pour certaines, de connaître une dynamique de développement plus soutenue que celle de Paris.

Moteurs de la croissance, les métropoles sont justement souvent perçues comme des territoires accaparant les richesses elles-mêmes, au détriment des autres territoires. Cette vision est-elle juste
Comme l’ont bien montré les travaux de Laurent Davezies sur l’Île-de-France, la surproductivité relative des métropoles ne se traduit pas mécaniquement dans les revenus de leurs habitants ou par des créations d’emplois en leur sein. Ceci en raison notamment de puissants mécanismes, en particulier publics, de redistribution des richesses au profit d’autres espaces du territoire national. En effet, dans les pays de tradition sociale- démocrate, ce sont les dépenses publiques qui, sur la base des prélèvements effectués auprès des entreprises et des ménages, opèrent des transferts depuis les métropoles au profit des territoires qui accueillent des bénéficiaires.

Autrement dit, à l’exception des transferts privés issus de la mobilité des ménages travaillant dans ces métropoles mais dépensant leur argent ailleurs, les travaux de Laurent Davezies soulignent comment la métropolisation n’est pas intrinsèquement redistributive, loin s’en faut : sans dispositifs publics de solidarité entre territoires, les métropoles concentreraient non seulement les capacités de création de richesses mais les richesses elles-mêmes. Voici d’ailleurs quelque chose qui n’est pas sans alimenter des résurgences néo-régionalistes dans certaines régions métropolitaines d’Europe, lorsque les populations résidentes de ce qui apparaît comme les locomotives économiques d’un pays rechignent à accepter ces transferts de richesse au profit d’autres territoires. Dans le cas français, la situation est fort différente : malgré l’ampleur des redistributions observées, j’ai parfois l’impression que la vielle crainte d’un Paris face au « désert français » reste vivace. Or, les travaux sur les dynamiques comparées entre les territoires infra-nationaux pointent plutôt l’urgence à éviter un double écueil, celui certes de l’appauvrissement des territoires hors métropolisation, et en particulier ceux qui sont les moins bien armés dans la mondialisation en cours, mais aussi celui de l’affaiblissement de la dynamique économique des métropoles elles-mêmes.

De ce point de vue, vous soulignez justement les difficultés sociales qu’ont à affronter les métropoles.

Je me fais l’écho de nombreux travaux sur ce qui apparaît effectivement comme un paradoxe qui affecte les métropoles : alors qu’elles concentrent des activités créatrices de richesse, elles doivent faire face elles aussi aux grandes difficultés sociales de notre époque. Même si cela fait l’objet d’un débat dans la communauté
académique, on constate tout d’abord que les contrastes de richesse sont plus importants dans les métropoles en raison justement de la présence d’activités fortement rémunératrices, et d’une géographie de l’activité et de la résidence qui ne sont pas exemptes de processus de ségrégation socio spatiale. De fait, les écarts de richesses entre habitants et entre territoires au sein d’une métropole sont bien souvent plus marqués qu’ailleurs. Plus largement, si ces territoires sont certes potentiellement des fers de lance de l’économie nationale, leur mode de développement comporte des limites bien connues. D’un point de vue purement économique, si tant est que cela existe, la cherté marquée du foncier et de l’immobilier, notamment d’entreprise, fragilise la survie de certaines activités.
On peut se demander à ce titre ce que sont les effets du passage à un marché d’investisseurs dans un nombre croissant de régions métropolitaines. Les récents travaux que nous développons au sein du laboratoire auquel je suis associé montrent comment les activités qui entrent finalement mal dans les catégories de
pensée de ces investisseurs devenus propriétaires, peuvent peiner à trouver place dans les régions métropolitaines. Il en va par exemple des industries légères, de la petite distribution, ou encore de la start-up qui, bien que prometteuse, trouve parfois difficile de montrer patte blanche en termes de solidité financière. Les effets d’éviction spatiale qui en résulte valent d’ailleurs aussi pour les ménages modestes, même si cette fois les mécanismes relèvent plus des stratégies d’investissement et de localisation des ménages que d’hypothétiques investisseurs institutionnels dont on sait qu’ils sont réfractaires à l’immobilier résidentiel dans le cas français. Plus généralement, les difficultés sociales rencontrées par les régions métropolitaines renvoient au fait que la machine à créer de la richesse est bien souvent grippée lorsqu’il s’agit de la partager : la création d’emplois n’est pas forcément au rendez-vous, les inégalités de richesse au sein des populations et des territoires de la métropole perdurent. Et partout cette aggravation de la différenciation sociale tend à marquer en profondeur le paysage même des métropoles, certains espaces concentrant la grande pauvreté quand d’autres rassemblent la grande richesse. Nuançons toutefois ce constat, le degré de cette évolution varie, on s’en doute, d’une région métropolitaine à une autre, notamment en fonction des politiques redistributives retenues - ou non - par les élus, par exemple en matière de politiques du logement.

Les difficultés sociales rencontrées par les métropoles peuvent-elles se retourner contre leur compétitivité économique ?
L’un des arguments avancés, non sans un certain cynisme me semble-t-il, est que l’aggravation de ces difficultés pourrait remettre en cause la paix sociale qui serait supposée propice au fonctionnement d’une économie métropolitaine. Le raisonnement implicite est que lorsqu’elles deviennent trop bruyantes et visibles, les tensions sociales effrayent investisseurs et entrepreneurs. Pour ce qui me concerne, ce n’est pas ce que je retiens des manifestations de contestation que l’on observe dans les régions métropolitaines, depuis la trop rapidement nommée révolte des banlieues à Paris ou Londres jusqu’à Occupy Wall Street. Ces formes de contestation, d’ailleurs très variées selon les populations qui les expriment et les lieux concernés, constituent de mon point de vue autant d’avertissements sur le fait que l’on aurait tort d’imaginer pouvoir découpler, d’un côté, le fonctionnement des systèmes productifs métropolitains, et, de l'autre les sociétés dans laquelle l'activité économique prend place.

J’y vois là un argument plus fondamental que les inquiétudes quant aux conséquences sur le « climat des affaires » dont une partie de la presse économique se fait trop facilement l’écho. Si l’on considère que l’avantage métropolitain est en partie fondé sur l’existence et la qualité des relations de coopération marchandes et non-marchandes qui s’opèrent quotidiennement, on mesure l’effet potentiellement contre-productif du délitement social observé dans ces régions métropolitaines. À titre d’exemple, et au-delà des discours bien-pensants, je me demande souvent si l’on a vraiment pris conscience de l’opportunité économique - manquée pour le coup - que constitue la présence de populations cosmopolites dans certaines métropoles françaises à l’heure de la mondialisation des échanges ?

La polarisation sociale des métropoles semble aller de paire avec l’idée que la compétitivité repose avant tout sur les secteurs Hi-Tech et les actifs hautement qualifiés. L’économie « ordinaire » a-t-elle vocation à rester dans l’'ombre ?
On ne peut réduire les fonctions métropolitaines à des profils d’exception. Il existe un nombre important de fonctions métropolitaines et d’emplois en apparence plus ordinaires mais qui sont pourtant des rouages essentiels de la mécanique métropolitaine, soit qu’ils agissent directement sur l’insertion dans les circulations de longue portée, soit qu’ils contribuent « indirectement » au fonctionnement du territoire métropolitain. De ce point de vue, l’idée selon laquelle la métropole serait une locomotive lancée sur les rails de la mondialisation économique grâce à l’énergie de ses traders, chefs d’entreprises, artistes, chercheurs, etc. mais qui serait par ailleurs freinée par les wagons trop lourds de la société ordinaire ne résiste aucunement à l’analyse. S’il est potentiellement inégalitaire lorsqu’il s’agit de partager les richesses créées, le système productif métropolitain n’en reste pas moins fortement intégré d’un point de vue fonctionnel. Ainsi, à spéculer sur la possibilité de séparer les fonctions qui comptent de celles qui seraient simplement « induites », selon qu’elles participent plus ou moins directement d’une économie mondialisée, on en vient à légitimer une vision caricaturale de ce qui est « productif » ou utile, et de ce qui ne l’est pas. La tentation n’est-elle alors pas grande de considérer que seules les fonctions à « forte valeur ajoutée », exportatrices et exercées par des actifs très qualifiés, assurent la création de richesse dans les métropoles ? Reconnaissons plutôt qu’une métropole dépend aussi de ceux qui la font fonctionner au quotidien, en assurant par exemple des services qui soutiennent l’efficacité collective. Qu’est-ce que le consultant international ou le chercheur en partance pour Madrid ou Berlin sans le manutentionnaire sur le tarmac, l’enseignante qui s’occupe de ses enfants ou le personnel médical qui accompagne un vieux parent ? De ce point de vue, les difficultés d’accès au logement des couches moyennes et populaires observées, par exemple, au sein de la métropole parisiennes sont préoccupantes. Quand les ménages qui le peuvent préfèrent quitter la région-capitale au profit d’autres agglomérations dites « à taille humaine » et que ceux qui restent assistent à la lente dégradation de leurs conditions de vie, nous sommes face à un problème social, on le comprend, mais aussi économique. Il est certainement important, et y compris en termes de politiques publiques, de conserver à l’esprit que ce qui garantit l’efficacité relative des métropoles, c’est la qualité du fonctionnement
d’ensemble du système métropolitain.
Références bibliographiques pour aller plus loin :•Halbert, L., 2010, L’avantage métropolitain, PUF : Paris
•Halbert, L., Cicille, P. et Rozenblat C., 2012, Quelles métropoles en Europe ? Des villes en réseau. DATAR, La Documentation
française, Paris.
•Halbert, L., 2013, « Les deux options métropolitaines des politiques de
développement territorial », Annales de Géographie 689(1), 108-21
•Halbert, L., 2013, « Les acteurs des marchés financiers font-ils la ville ? Vers un
agenda de recherche.», EspacesTemps.net, 09.07.2013