Vous êtes ici :

Ethique et loyauté, la raison d'être du pôle funéraire public

Interview de Corinne LOIODICE

Corinne Loïdice©DR
directrice générale des PFI

<< Le fait confessionnel s’affirme depuis une vingtaine d’années, cependant revendiquer une confession spécifique lors de l’exercice de la profession d’opérateur funéraire ne me semble pas une bonne chose >>.

Réalisée par :

Date : 30/09/2013

Les PFI de la région de Grenoble sont souvent citées en exemple comme étant novatrices. Depuis trente ans, comment les PFI de Grenoble se sont-elles adaptées aux évolutions des pratiques funéraires ?

L’évolution des pratiques funéraires en France va de paire avec l’évolution de la société française et son mode de vie.

Dans les années 80, la majorité des décès ont lieu en milieu hospitalier et non plus au domicile comme c’était le cas auparavant. Ce bouleversement a donc créé de nouveaux besoins, de nouvelles exigences des familles.

A l’époque, nous avions mis en place un certain nombre de réponses, notamment en matière d’accueil et d’accompagnement des familles, mais il nous fallait aussi mettre à leur disposition les équipements adaptés.

Notre attention s’est naturellement portée vers des réalisations d’autres collectivités, dont celle de Montpellier qui était la plus importante à cette période. C’est ainsi qu’une nouvelle génération de centres funéraires a fait son apparition. Grenoble en est un magnifique exemple qui fait désormais école.

Notre volonté est de donner du sens à ces lieux et permettre le recueillement dans des conditions de confort et de dignité. C’est pourquoi nous avons voulu favoriser la convivialité et la quiétude, avec un traitement « hôtelier » tant des locaux que du service apporté aux familles, et une réponse personnalisée permettant l’expression de leurs croyances ou philosophies.

En développant ces offres nouvelles, nous avons contribué fortement à installer une nouvelle pratique funéraire, comme le transfert des défunts en chambre funéraire, le retour à la célébration ou à l’hommage, qu’il s’agisse d’une inhumation ou d’une crémation, et le développement des cérémonials civils dans des salles de cérémonies adaptées.

Ces nouveaux enjeux sont à la hauteur des ambitions des opérateurs funéraires publics, qui ont une réelle volonté d’apporter en permanence le meilleur service aux familles dans des circonstances douloureuses et exceptionnelles pour elles.

Quelle évolution majeure observez-vous dans les demandes des familles et proches de défunts ?

« On ne subit plus des obsèques, on en est les acteurs », résume l’évolution significative des obsèques souhaitées par les familles. Néanmoins, l’accompagnement est au cœur de cette nouvelle approche et la prise en compte globale des exigences des familles, et elles sont nombreuses depuis leur accueil jusqu’après les obsèques, est essentielle.

Les accueillir avec dignité dans des locaux adaptés, prendre en charge leur défunt et leur permettre de se recueillir avec sérénité, leur expliquer le déroulement des différentes opérations funéraires et obligations réglementaires, organiser des obsèques conformes à leur souhait, leur présenter les différents produits et services, les soulager des démarches administratives, les impliquer dans le déroulement de la cérémonie, leur proposer l’assistance post obsèques… en leur apportant un conseil loyal et professionnel dans le respect de leurs intérêts matériels et moraux. Chaque volet est essentiel et nécessite une attention particulière.

Concernant l’assistance post obsèques, l’Union du Pôle Funéraire Public UPFP a  mis en place il y a plusieurs années Funéraire Public Assistance®. Ce service  consiste à apporter aux familles qui font appel aux opérateurs funéraires publics, une information de nature documentaire, juridique ou fiscale, dans la gestion des conséquences d’un décès. C’est ainsi que nous remettons aux familles un livret contenant des informations relatives aux démarches après décès et des modèles de lettres à adresser à différents organismes sociaux sous forme d’édition classique et numérique. Les familles peuvent aussi avoir gratuitement des renseignements téléphoniques pendant les 3 mois qui suivent les obsèques.

Constatez-vous une demande accrue du côté de l’organisation de cérémonie et de temps de convivialité ?

L’habitat urbain n’est pas adapté à la réunion d’une famille et de proches nombreux lors d’obsèques. Il se dessine ainsi une tendance nette de demande de lieux de réunion familiale après les obsèques, dans l’environnement immédiat du centre funéraire ou du crématorium. À l’instar de plusieurs de nos collègues qui l’ont déjà mis en place, comme ceux de Béziers ou de Paris, nous pensons créer un tel lieu avec les services qui vont avec. En Belgique, Hollande, Allemagne, Espagne, etc… cette offre connait un grand succès car elle répond à une forte attente des familles.

Un centre funéraire ou un crématorium ne sont plus uniquement des lieux de traitement de la mort, mais deviennent également des lieux d’expression sociétale, avec toutes les conséquences qui s’y rattachent, le moment privilégié de rassemblement et de partage après les obsèques en fait partie.

Pour l’organisation de cérémonie, il s’agit évidemment de cérémonies civiles, mais aussi de cérémonial d’adieu à l’occasion de crémations.
Les cérémonies civiles se déroulent dans la salle de cérémonie qui accueille tout type d’obsèques, religieuses ou civiles. Le maître de cérémonie organise avec la famille le déroulement de la cérémonie – thème musicaux, prises de parole, projection de photos ou vidéo – et la conduit. Il est célébré plus de 375 cérémonies civiles par an au centre funéraire PFI à La Tronche.
Le cérémonial d’adieu qui accompagne la crémation est constitué d’un recueillement en hommage au défunt, suivi de la projection d’un film de séparation, dans une version adulte et une version enfant, avec la vision par caméra du cercueil au départ pour la crémation.
Nous tenons à la qualité de ces cérémonies, car elles permettent aux familles de se séparer dignement et sereinement de leurs proches, favorisant ainsi leur processus de deuil.

Certains militent pour la création d’une cérémonie funéraire républicaine, en présence d’un élu. Qu’en pensez-vous ?

Il me semble que les élus sont déjà bien occupés avec leur mandat sans ajouter ce type d’exigence. Il existe des cérémonies civiles en très grand nombre, et le personnel funéraire est maintenant formé pour diriger ces cérémonies. De surcroît, les familles s’impliquent très souvent par des prises de paroles et des textes qu’elles rédigent elles-mêmes, ce qui personnalise vraiment ce moment de recueillement et d’hommage.

Que pensez-vous de la recrudescence d’opérateurs de pompes funèbres confessionnelles, notamment musulmanes qui semblent être les plus nombreuses ?

Le fait confessionnel s’affirme depuis une vingtaine d’années, cependant revendiquer une confession spécifique  lors de l’exercice de la profession d’opérateur funéraire ne me semble pas une bonne chose. Un opérateur funéraire remplit par définition une mission de service public, universelle dirais-je. Nous ne regardons ni l’origine ni la confession et encore moins les opinions dans l’accomplissement de notre mission de service public. Notre société est une société laïque, et la laïcité est la prise en compte de tous, dans le respect égal de chacun.

Les cimetières ont ouvert la voie avec la création des carrés confessionnels. C’est très dommageable. Nous ouvrons la porte à des dérives dangereuses, sélectives, discriminatoires. Pour notre part, nous avons une conception du service public rendu à la population, à toute la population, et la France est porteuse également de cet esprit généreux et humaniste.

La spécificité des religions est-elle suffisamment prise en compte par les opérateurs funéraires ?

Bien sûr et depuis toujours. Le pôle funéraire public, ainsi que les opérateurs privés savent parfaitement répondre à la demande d’obsèques confessionnelles de quelque nature que ce soit.

Nous sommes pour notre part en rapports étroits avec les différentes confessions et nos échanges permettent l’amélioration constante de nos services afin de satisfaire les attentes de tous. Que ce soit pour l’Eglise catholique, la communauté juive de Grenoble, l’Eglise arménienne, les bouddhistes, l’Eglise réformée, les musulmans… leurs pratiques funéraires ne posent aucun problème, ni d’éthique, ni de respect de leurs rituels. Bien au contraire, nous avons créé notamment une salle remarquablement équipée pour les différentes toilettes confessionnelles, qui donne entière satisfaction aux représentants des religions intéressées.

Tout est accompli dans le respect des rites, des traditions, des volontés, et notre vocation est de répondre à l’ensemble de ces attentes.

Les musulmans se faisant de plus en plus inhumer en France, on assiste, à un risque de « spécialisation » des cimetières…

Il est important de noter que nous en sommes à la quatrième génération du premier flux migratoire magrébin. Il est donc naturel que les inhumations ne se fassent plus dans le pays culturel d’origine, mais dans le pays de naissance et d’appartenance des nouvelles générations.

Pour ce qui est de la « spécialisation » des cimetières, la culture de l’exception est un risque de marginalisation qui ne va pas dans le sens de notre mode de vie. Nous ne vivons pas chacun dans notre « bulle », nous vivons ensemble. À plus forte raison lorsqu’il s’agit de la mort. À créer des exceptions sous des prétextes notamment religieux, nous allons vers une radicalisation qui constitue une forme d’intolérance qui n’est pas… tolérable.

Le cimetière est un lieu universel, géré exclusivement par la collectivité et il doit le rester. Il est peut être une stratégie pour certains qui tendrait in-fine à aller vers une privatisation des cimetières. Ce n’est pas acceptable, et céder aux pressions multiples ne solutionne pas le problème, bien au contraire, il s’en trouve amplifié.

Quelle est la plus value ou l’avantage compétitif que peut avoir le public par rapport au privé ? Vous parlez d’« esprit public », de « conscience funéraire ». Quelle est la marque des opérateurs publics du funéraire ?

Porter les valeurs de service public dans ce domaine particulièrement sensible, affirmer notre éthique avec un esprit de loyauté envers les familles, porter haut la dignité à chaque instant des étapes des obsèques, c’est notre vocation et notre raison d’être. Pas de mercantilisme ou de capital à rémunérer, mais des services et des équipements avec la volonté de répondre aux besoins d’une population et non d’une clientèle. Notre démarche est sensiblement différente de celle des opérateurs privés. D’ailleurs les familles ne s’y trompent pas, leur confiance et leur fidélité envers les opérateurs funéraires publics de leur secteur sont l’expression de leur reconnaissance de cette différence du funéraire public.

Il est essentiel de souligner qu’un opérateur funéraire public n’est pas devant une famille pour faire du négoce. Il est devant des personnes en deuil, vulnérables, qu’il doit conseiller et accompagner loyalement afin qu’elles puissent exprimer un choix sereinement et en toute dignité.

La recherche du profit « à tout prix » ne fait pas partie de nos objectifs, mais la recherche de la satisfaction des familles est une priorité. Le service funéraire public a une mission d’intérêt général et de bien commun. Il doit, bien sûr, assurer son autonomie financière et dégager des excédents pour permettre de réaliser des investissements. Pour ce qui est de la SEM PFI de la région grenobloise, les bénéfices réalisés par l’activité sont réinvestis en permanence dans l’amélioration des équipements funéraires, des services, ainsi que dans la formation des personnels. Le choix de nos élus administrateurs a été, et reste, de ne pas rémunérer le capital afin de promouvoir cette forte éthique de la première intercommunalité funéraire de France.

Nous assurons également une mission d’assistance aux collectivités, notamment pour les funérailles des personnes dépourvues de ressources suffisantes dans les mêmes conditions de service et de dignité. C’est notre devoir de dignité.

Faut-il développer selon vous les labels qualité ?

Nous encourageons la certification des services par des organismes indépendants par exemple AFNOR avec ses normes ISO ou NF. Parler de la qualité c’est bien, l’éprouver régulièrement par des audits sérieux, c’est mieux et surtout cela contribue à l’amélioration permanente de nos services. La SEM PFI de la région grenobloise est certifiée Qualité Sécurité Environnement (ISO 9001, OHSAS 18001, ISO 14001), cette triple certification est une première européenne depuis 2006.

Vous vous êtes alarmée de la tendance croissante des municipalités à confier la gestion des crématoriums à des opérateurs privés. Cette tendance se confirme t’elle ? Pourquoi s’en inquiéter ?

La loi de 1993 a ouvert le marché funéraire à la concurrence de toute entreprise habilitée, mettant fin au monopole communal exercé par la collectivité. Depuis 20 ans, à l’exception de celles qui disposaient d’un service funéraire public en 1993, les collectivités ne contrôlent plus ce service sur leur territoire, et se sont désengagées du service extérieur des pompes funèbres, alors que c’est leur rôle de prendre en charge les défunts.

Aujourd’hui, non seulement elles ne se sentent plus concernées par le service pompes funèbres, qui demeure pourtant une mission de service public, mais lorsqu’elles font le choix de créer un crématorium sur leur territoire, rares sont celles qui réfléchissent à une possible gestion publique.  

Ainsi, on constate malheureusement que la très grande majorité des crématoriums français sont gérés par le secteur funéraire privé, dans le cadre d’une DSP le plus souvent sous forme de concession de longue durée.
 
Pourtant, la gestion d’un crématorium s’inscrit dans un plan plus vaste de compétence funéraire qui doit rester dans la sphère publique, avec les outils dont elle dispose (régies, SEM, SPL), et dont le professionnalisme n’est plus à démontrer. Les opérateurs funéraires publics gèrent en effet avec succès les centres funéraires les plus importants de France, ils ont démontré également leur capacité à développer de nouveaux services et ils obtiennent la reconnaissance et la confiance des populations. Alors pourquoi s’en priver ?

Dans la plupart des communes et agglomérations, comme au Grand Lyon, il n’y a plus d’élus de référence en charge des services funéraires…

Effectivement, il n’y a pas d’élu de référence car il n’y a pas de service funéraire public au Grand Lyon.

A Lyon et à Villeurbanne, il y a des élus de référence car ces deux villes gèrent les PFI de l’agglomération lyonnaise et le crématorium de Lyon, dans le cadre d’un SIVU.

La gestion du cimetière et du crématorium communautaires a pour sa part été déléguée. Cela confirme ce que je vous ai dit précédemment : lorsqu’elles n’ont pas de service funéraire public, les collectivités ne se sentent pas concernées.

C’est regrettable mais il ne faut pas désespérer, le Grand Lyon est une communauté puissante et j’ai confiance dans une prise de conscience que ces services doivent être sous contrôle de la collectivité, seule garante du respect des populations et de stabilité et équité économiques.

La plupart des services funéraires en régie municipale se transforment en établissement public local, SEM ou SPL. Cela permet-il de mieux prendre en compte les évolutions dans le champ du funéraire ?

Le statut de la régie a beaucoup servi, mais il n’est plus vraiment adapté aux exigences économiques contemporaines, notamment dans la gestion concurrentielle imposée par le législateur. L’évolution du statut régie vers les SEM-Sociétés d’Economie Mixte et depuis leur récente création vers les SPL-Sociétés Publiques Locales a commencé dès 1988. Il s’agit pour les collectivités d’apporter une réponse structurelle qui soit en mesure d’être un contre poids sérieux en matière de compétitivité. C’est aujourd’hui chose faite on compte chaque année de nouvelles entreprises publiques locales funéraires (SEM et SPL). Il y a donc adaptation et c’est très positif.

Toutes les communes de l’agglomération et bien au-delà adhèrent aux PFI de la région grenobloise. Est-ce que, pour des services funéraires, l’échelle de l’agglomération fait sens selon vous ?

Ce qui fait sens, c’est que les familles sur un territoire donné puissent avoir le choix entre un opérateur public et un opérateur  privé, et qu’elles soient en capacité d’exercer librement ce choix. Actuellement, seules les familles de Lyon et Villeurbanne ont cette possibilité.

Ne pas avoir le choix est extrêmement préjudiciable et crée une inégalité au détriment les familles des autres communes de l’agglomération lyonnaise qui ne peuvent que s’adresser au secteur funéraire privé, dont l’opportunisme économique est souvent très éloigné des attentes des familles en deuil.

Les nouvelles technologies impactent-elles beaucoup le domaine du funéraire ?

La technologie est présente partout dans notre vie, le funéraire ne déroge pas à cette règle. Les cérémonies sont désormais illustrées de thèmes musicaux choisis par les familles. Il en est de même pour la projection de photos, d’images vidéo ou encore de la diffusion d’obsèques sur internet pour des parents éloignés et dans l’impossibilité de se déplacer. Nos services s’adaptent en permanence, mais la génération des 60/70 ans qui est aujourd’hui celle en charge des obsèques de leurs proches ne semble pour l’instant pas très utilisatrice de ces sites d’organisation d’obsèques ou autres.

Que pensez-vous du service de vidéo retransmission à distance des obsèques ; le proposez-vous ?

Nous étudions cette possibilité qui pose notamment un certain nombre de questions d’ordre juridique. En effet, même si ces innovations et facilités technologiques sont disponibles, il existe toujours des obstacles tels que le désaccord familial, le refus de certains intervenants d’être filmés et diffusés sur internet ... Il y a à la fois une volonté des uns de partager un événement avec le plus grand nombre, mais aussi la volonté des autres de confidentialité, voire d’intimité, par rapport à la nature de cet événement. Il est délicat de faire cohabiter ces deux exigences.

Soulignons toutefois que le public auquel on s’adresse n’est pas la famille, mais ceux qui la connaissent et qui n’ont pas pu se déplacer

20 ans après la loi de 1993, comment se porte le pôle public du funéraire ?

Je dirais plutôt « comment se porte la loi de 1993, vingt ans après ! ». En effet le souhait initial du législateur était notamment une mise en concurrence des opérateurs funéraires, afin de limiter la hausse du coût des obsèques. « Vœu pieux » si je puis dire, puisque nous avons assisté au contraire à une inflation permanente de la dépense obsèques, à tel point que l’on parle désormais du « marché de la mort ».

Quand cette loi a été votée, personne ne s’est élevé contre la privatisation des services funéraires. Pourtant, on ne choisit pas de mourir et c’est le rôle de la cité que de prendre en charge les défunts, même si on l’a oublié.

Néanmoins, le pôle funéraire public a su s’adapter, et se mesurer à la concurrence du secteur privé, même s’il ne traite que 15% des obsèques en France.
J’espère qu’on arrivera à faire prendre conscience aux élus de l’importance d’avoir une approche éthique dans le domaine du funéraire, en mettant en œuvre une politique qui garantisse aux familles en deuil un accompagnement digne et loyal, et des services et des équipements funéraires de qualité.
Et tout cela, les familles l’ont bien compris et nous font confiance depuis longtemps. Il faut vraiment que les élus se réveillent !