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Services urbains et données publiques

Interview de Philippe VIAL

Directeur des Systèmes d'Information du Grand Lyon

<< L'open data est une certaine vision de l'ouverture des données publiques, mais ce n'est pas la seule >>.

De plus en plus de collectivités ouvrent leurs données publiques, en partie par obligation légale, mais aussi par souci d’image, de transparence vis-à-vis des citoyens et de développement économique. Dans quelle optique abordez-vous l’open data ?

Quand on parle d’open data, il faut distinguer deux grandes familles d’usages.
La première correspond au développement économique, aux nouveaux services pour les citoyens. C’est ce qu'on pourrait appeler un triangle vertueux entre la collectivité, les entreprises et les usagers. L’idée est la suivante : nous mettons à disposition des données, à un coût marginal puisque nous avons déjà ces données. Les entreprises les utilisent, les croisent avec d’autres qu’elles peuvent avoir par ailleurs pour développer de nouveaux services – plutôt marchands. Ainsi, les usagers disposent de plus de services numériques nouveaux et certainement plus riches que si nous les avions produits nous-mêmes puisque l’open data devient un levier de développement. C’est un modèle idyllique. Dans la réalité, nous n’avons pas encore la démonstration d’un modèle économique viable de l’open data pour les entreprises qui vont développer des services.
Quand il est question d’open data ou de smart city, nous avons tendance à focaliser sur la technologie. Ce n’est qu’un des volets. Nous devons aussi travailler sur l’innovation partenariale et juridique. Nous ne savons pas encore comment ces développements de services peuvent devenir rentables, comment organiser ce partenariat avec les entreprises.

Qu’en est-il de la dimension « démocratie participative » ?

C’est le deuxième volet, totalement différent. Nous ouvrons la donnée pour que le citoyen puisse avoir un jugement sur ce qui est produit par la collectivité et contribue par des projets dont il peut avoir l’idée, au développement de la ville.
Un exemple : le Département de Saône et Loire a publié en open data la liste de tous les chantiers qui vont être faits et les chiffres de l’accidentologie. Quelqu’un a croisé les deux et est revenu voir le Conseil général en disant : « vous n’avez pas traité dans votre programmation des chantiers les croisements les plus accidentogènes ». Il interpelle l’administration : on est vraiment dans la démocratie participative, où le citoyen contribue à faire des propositions dans les modes de gestion. Cela a un impact direct sur la collectivité en termes d’organisation, de capacité de réponse à ce type de sollicitation. Il faut être armé, réactif et ça présente un certain risque politique. C’est donner la matière brute sur laquelle on prend les décisions à des gens qui peuvent avoir des opinions différentes.
Nous sommes en train de découvrir d’autres usages puisque nous avons ouvert notre plateforme fin août sans beaucoup  de communication pour tester les usages. Un transporteur qui voulait organiser ses tournées de manière plus efficace a utilisé notre plateforme pour recenser les chantiers les plus perturbants de manière à pouvoir tracer ses tournées en conséquence. Comme l’information est à jour, il peut vraiment structurer ses tournées de manière dynamique.
L’open data va ouvrir de nouveaux champs de services et de nouvelles opportunités que nous n’imaginons pas du tout. Une vraie créativité peut se manifester. Si nous faisions une étude de besoin, comme sur les projets habituels, nous limiterions complètement la créativité. Il faut laisser la porte ouverte à des choses sur lesquelles on n’a pas la maîtrise, qui vont arriver grâce à l’interaction nouvelle de tous les acteurs. C’est vraiment une posture nouvelle pour des institutions qui sont plutôt top/down.

On parle beaucoup de data, open data, big data. Mais le Grand Lyon a t’il recensé toutes les données produites par ses services ?

Non, les données ne sont pas répertoriées. Tout simplement parce qu’elles sont en quantité absolument phénoménale ! Mais nous avons pris un parti qui est le suivant : dans un premier temps, nous nous appuyons sur le système d’information géographique déjà constitué pour ouvrir nos données. Il y avait 115 couches de données différentes en juin ; il y en a 145 en septembre ; c’est très riche et ça progresse très vite.

Plusieurs raisons nous ont poussé à ouvrir d’abord les données géographiques. D’une part, la directive européenne INSPIRE nous impose de les diffuser. D’autre part, il y a une attente très forte des 58 communes du Grand Lyon à utiliser cette plateforme pour intégrer leurs propres données et les gérer. On ne connaît pas le retour sur investissement ou la viabilité de l’open data, mais on s’est dit que la conjonction de l’obligation INSPIRE et de la demande des communes valait le coup d’investir dans ce champ. Quand on est capable de répondre à ces deux premières demandes, on fait de facto de l’open data, donc ouvrons nos données !

Cette plateforme informatique – qui est un catalogue des données géographiques – constitue-t’elle un premier pas vers une future plateforme de centralisation des données ? Quelles seront les prochaines étapes, les types de données ouvertes ?

La plateforme a été lancée en alpha-test, sans communication. Il s’agissait de prouver l’intérêt de cette plateforme, de commencer à travailler sur les données avec les communes et les entreprises. Nous attachons beaucoup d’importance à la dimension partenariale du travail sur la donnée.

Nous devrions être prêts début 2013, pour ouvrir une plateforme de manière beaucoup plus officielle qui intégrera des nouveautés : l’ajout de données non géographiques, avec une ergonomie plus agréable, une meilleure facilité d’usage. Aujourd’hui, la plateforme est basée sur les standards et les normes du marché ; elle est extrêmement interopérable. Récemment, nous avons mis en place une passerelle avec Google Earth et Google Maps pour faciliter l'accès via ces outils largement diffusés et visibles dans le monde entier.

Quelle est votre stratégie en matière de données ?

Nous avons un cadre général qui devrait bientôt être validé politiquement. Sur l’axe du développement de services, il n’y a pas beaucoup de risques. Mais la partie démocratie participative demande quelques précautions.

La stratégie en matière de données publiques consiste à ouvrir un premier lot de données que nous venons d'ouvrir, puis de mettre en place une logique de gouvernance de la donnée. Nous voulons nous donner la capacité de juger régulièrement, une ou deux fois par an, des nouveaux lots de données à mettre à disposition. L’évolution sera progressive.

Pour l’instant, nous ne sommes pas dans la logique de faire un balayage complet de tout ce que nous avons ; il s'agit plutôt d’avancer progressivement, et de vaincre les résistances. Les gens ne sont pas spontanément favorables à la diffusion de données ; ils craignent, parfois à juste titre, qu’elles soient mal lues ou mal interprétées.

D'autre part, la notion de qualité des données est essentielle et pas toujours simple à résoudre. Nous allons progressivement enrichir la plateforme, comme nous l’avons fait par le passé avec le service Géonet, extranet géographique que nous avons mis en place en 1999 en commençant par un petit lot de données au départ. Il ne s’agit donc pas d’avoir un inventaire exhaustif des données, mais de progresser pas à pas.

La deuxième idée est de mener un travail partenarial sur ces données. Nous avons discuté avec des entreprises qui ont pu accéder aux données ouvertes par Rennes ou d'autres villes et nous ont avoué avoir eu du mal à les utiliser. C’est aussi vrai pour nos données, parce qu’elles sont fabriquées par et pour nos propres métiers. Quand un tiers s’en empare pour créer de nouveaux services, il peut en avoir besoin sous une forme un peu différente, ou avec des éléments complémentaires sans lesquels la donnée n’a pas de valeur pour lui. Par exemple les données sur les « voies et adresses » (routes et rues) sont très précises, et tenues à jour. Mais nous n’avons pas de graphe de circulation qui montre le sens de circulation des rues car nous n’en avons pas l’usage suffisant. Or tous les gens qui travaillent dans le transport ont besoin de ce graphe. Ils ne viennent donc pas chercher les données chez nous gratuitement, ils vont les acheter ailleurs, avec des données qui ont deux ou trois ans de retard, dont la qualité n’est pas garantie, et pas uniforme sur tout le territoire.

Nous nous posons donc la question de faire évoluer nos données pour répondre aux besoins du marché. Nos données prendraient ainsi de la valeur. C’est un vrai travail partenarial qui nous permettra de mieux valoriser nos données.

Entre un open data très libéral – « c’est bon pour le business » - et un open data libertaire, en défiance ou en contrôle du service public, comment se situe le Grand Lyon ; où placer le curseur ?

C’est un point qui a toujours été au centre de toutes les réflexions des groupes de travail que nous avons eus sur la ville intelligente : quelle est la posture d’une collectivité garante du service public dans l’open data ? Quel est notre rôle ?

Peut-on faire de l’open data et laisser, quelle que soit la donnée, tout le monde l’utiliser pour faire ce qu’il en veut ? La Direction de la voirie prend souvent l’exemple d’une ouverture des données qui servirait à faire entrer davantage de voitures en ville : c’est exactement contraire à nos politiques publiques ! Il est absolument essentiel d’avoir une ouverture raisonnée, contrôlée.

Je préfère parler d’ouverture des données publiques dont l’open data n’est qu’une modalité. L’open data est un concept, presque une idéologie ! C’est une certaine vision de l’ouverture des données publiques, mais pas la seule. Nous pouvons avoir intérêt à n’ouvrir certaines données qu’à certaines populations, de manière conventionnée et maîtrisée. Pour avoir un retour, et parce qu’on veut maîtriser la politique publique.

Sur la dimension libérale de l’open data "développeur de business", nous mettons le curseur sur l’ouverture à tous, mais contrôlée au regard de nos politiques publiques. C’est notre position actuelle. Payant ou gratuit, ce sera un peu à la carte, en fonction des données. Le fil rouge de la condition d’ouverture ce n’est pas la position libérale / libertaire, c’est plutôt d’affirmer que nous sommes là pour donner des orientations, défendre des politiques publiques et pas pour faire uniquement le jeu des entreprises ou satisfaire des groupes d’intérêts qui pourraient être contraires à ces politiques. Nous essayons d’adopter une position plutôt équilibrée. Je reste malgré tout interrogatif sur la capacité de l’organisation à accepter et à être capable de traiter des interpellations par le citoyen sur les données de gestion de l'institution, livrées en toute transparence.

On voit bien que peu de citoyens se sont emparés de l’open data pour interpeller le politique. L’open data est encore un phénomène de geek. Comment intéresser un plus grand nombre de citoyens et favoriser une dynamique de démocratie participative ?

Nous sommes vraiment au tout début ; il y a encore beaucoup de travail à faire. Nous investissons dans des champs où nous sommes sûrs d’avoir des retours, de la part des communes, de la part des entreprises, des start-up ou des pôles de compétitivité, dans le domaine du monitoring urbain par exemple. Nous nous rapprochons d’eux pour leur présenter la plateforme et travailler avec eux sur l’usage qu’ils pourraient en faire. C’est très concret.

Dans la démocratie participative, il y a deux axes. D'un côté, une approche qui va interpeler l'institution sur ses modes de faire et de gestion, de l'autre, une approche créative et génératrice de nouveaux services. Lyon a une vie associative très riche. Je pense que, par l’usage des données ouvertes, la vie associative peut s’exprimer autrement, enrichir des sites, utiliser de l’information pour créer de nouvelles façons de faire.

A New York, des gens s’organisent pour prendre en gestion des zones en friche, afin d’éviter que les terrains soient laissés à l’abandon. Il y a beaucoup de créativité citoyenne, dont la technologie n’est pas le moteur mais aide au développement de ces nouveaux services.

Comment s’assurer que les données mises à disposition soient bien génératrices de développement économique ?

L’open data ne peut pas exister sans animation et relation partenariale avec ceux qui vont l’utiliser. Nous ne sommes pas partis dans l’optique de mettre des données à disposition et laisser les gens se débrouiller avec. Nous sommes en contact avec ceux qui ont des projets, nous travaillons avec eux. L’open data va être un accélérateur des projets en facilitant la mise à disposition de données nécessaires à ces projets. Des projets importants sont en cours sur le territoire autour de l'énergie avec le NEDO (un équivalent japonais de l'ADEME) à la Confluence ou un projet de monitoring urbain sur Gerland. A chaque fois, il est nécessaire de manipuler des données. Le fait d’avoir cette plateforme à disposition va faciliter l’accès à cette information par les entreprises qui vont peut-être nous solliciter pour mettre à disposition d’autres données. Il faudra ensuite faire progresser la valeur de nos données en fonction des usages qui en seront faits. La donnée publique est utile et nécessaire pour développer des projets.

Pour nous, l’open data n’est pas dissociée du Living lab que nous sommes en train de monter, « Lyon Urban Data ». Le Grand Lyon crée une entité qu'il pilote et dans laquelle des entreprises vont pouvoir disposer d'un terrain de jeu pour créer des services, co-construire des services avec des usagers sur la base de données que nous mettons à leur disposition et de données qu’elles-mêmes vont pouvoir récupérer. Il s’agit de créer une sorte de super open data public / privé pour travailler sur des usages avec des citoyens. C’est un vrai laboratoire des usages, pour créer de nouveaux services.

Il y a des start-up qui ont des idées extraordinaires ; elles ont juste besoin d’un lieu et de données pour expérimenter.

Il est clair que s’il n’y a pas d’animation, ça va végéter. Il faut donc prendre le problème différemment, travailler directement sur la matière même de l’open data soit dans le cadre des projets, soit dans le cadre d’un living lab pour permettre à des entreprises ou des start-up de développer du service avec les usagers.

Une start-up a par exemple développé une technologie particulière avec l’idée de faire des remontées d’information en matière d’urbanisme par les citoyens. Sur leur Smartphone, par des photos et des cartes, les citoyens pourraient pointer des aménagements qui leur paraissent inadaptés, et proposer des pistes de réaménagement. Si les remarques sont assez nombreuses, ça peut encourager la collectivité à apporter des modifications des aménagements. Mais là encore, quel est le modèle économique ? Il faut travailler sur l’innovation économique, partenariale et juridique pour avancer.

Comment s’articulent l’open data et la stratégie « ville intelligente » ?

Quand on parle de « ville intelligente », il y a principalement deux grands volets : l’énergie et la mobilité urbaine.

La gestion de l’énergie, c’est l’un des plus gros challenges pour la ville de demain. Comment adapter la production d’énergie de la façon la plus réactive et décentralisée dans la ville ? Comment mieux maîtriser la consommation d’énergie ? Aujourd’hui des grands projets se déploient sur le territoire : le projet avec le NEDO à Confluence, avec ERDF et d'autres.

Qu’est-ce qui est au centre de la capacité à mieux maîtriser la consommation et la production d’énergie ? C’est l’information, la donnée. Si nous voulons développer une meilleure maîtrise de l’énergie, il faut être capable de gérer beaucoup d’informations et de les diffuser. De même pour la mobilité. Dans Optimod’Lyon, tout ce qui tourne autour de la gestion de l’amélioration du déplacement en ville passe par de l’information donnée aux usagers, recueillie sur les véhicules, les trajets, de manière à mieux maîtriser l’information qui là encore est la matière première. C’est le premier usage de la plateforme : elle fonctionne déjà depuis mars sur ce sujet car elle diffuse les informations nécessaires pour « info trafic » sur mobile.

Pour nous, la rentabilité de l’outil passe d’abord par ces usages-là. Avant de savoir si les entreprises vont développer des services numériques rentables. Parce que là, nous avons des vrais usages immédiats. Cette plateforme de diffusion de données va être le nœud de production de l’information que nous allons fournir au NEDO, à ERDF ou à tous les acteurs de la ville intelligente.

L’information, plus que la technologie, est vraiment au cœur de la ville intelligente. Avoir de l’information sur les consommations d’énergie est crucial. On sait bien que l’énergie coûte cher notamment parce qu’il y a des pointes de consommation. Eviter de déclencher ses appareils électriques lors de ces pointes et le faire au moment d’un trop plein de production d’énergie, permettrait une meilleure gestion des ressources.

Quelles sont les perspectives dans le champ du monitoring urbain ?

Des tas de capteurs disposés dans l’agglomération font remonter de l’information qui est traitée afin de prendre des décisions et d’agir. Rio de Janeiro utilise cela pour mieux prévoir les risques de catastrophe dans les favelas : il y a tout un mécanisme pour regarder le niveau de l’eau, les écoulements, la météo, etc. Ils ne peuvent pas évacuer toutes les favelas parce que c’est énorme ; avec la mise en place de capteurs et de solutions de monitoring, ils sont désormais capables de beaucoup mieux cibler leurs interventions pour mieux gérer les crises.

Des villes commencent à s’équiper d’une sorte de cockpit de pilotage de la ville avec les manettes pour prendre les décisions très concrètes dans les domaines de l’eau, de l’assainissement, de la qualité de l’air, de l’énergie, etc. Mais cela comporte un risque, qui peut inquiéter : ça fait un peu « Big Brother »…

Un autre volet du monitoring urbain me semble intéressant : il s’agit d’agréger beaucoup d’informations sur la base d’un modèle de ce qu’est la ville pour voir de façon prédictive l’impact d’une décision publique. On modélise et on mesure les effets sur les routes, la pollution, la circulation, l’énergie, l’eau, l’assainissement. Cela permet d’avoir des outils prospectifs d’analyse. Ce sont des projets concrets sur lesquels on travaille dès aujourd'hui au Grand Lyon.

N’y a t’il pas le risque d’aller vers des villes « en pilotage automatique » ?

Des villes modernes se construisent sur ces modèles hyper technologiques, en Corée notamment, ou en Amérique latine. En partant de rien, une ville est construite où tout est intégré d’emblée. Pour certains, il est trop cher d’adapter une vieille ville à l’intelligence ; il vaut mieux repartir de zéro. Il y a effectivement le risque de faire des villes automatisées, où tout est prévu : éclairage, écoulement des eaux, circulation, énergie, transports en commun, etc. Sont-elles pour autant des villes agréables, humaines ? On peut se poser la question. Ce sont vraiment des modèles de développement d’agglomération. Ce sont des sujets sur lesquels nous travaillons ; d’une façon ou d’une autre, on va y aller, pour tout ou partie. Nous faisons déjà du monitoring urbain, par morceaux. Nous avons des compteurs de passage des véhicules, des capteurs de température, sur le bruit, l’air. Des capteurs – c’est une des innovations que nous sommes en train de tester – peuvent être multifonctions : non seulement ils relèvent la température, mais analysent d’autres choses. Là encore nous allons récupérer de l’information pour la traiter, l’analyser, et  en tirer des conclusions pour agir.

Les questionnements autour de l’ouverture des données sont souvent un levier interne de modernisation des services : décloisonnement, pilotage de la décision publique, nouvelle dynamique de dialogue avec les usagers. Cela fait bouger les lignes. Est-ce quelque chose que vous observez ?

C’est encore trop récent pour observer des changements. Aujourd’hui, il faut d’abord convaincre que la publication des données présente vraiment un intérêt. Nous avons une organisation très en silo ; il est difficile de faire bouger les lignes. Nous testons des capteurs intelligents qui seront utiles à la Direction de la Propreté pour le déneigement, mais aussi à la Direction de la voirie et à d’autres. Ces capteurs sont  complètement transversaux. Mais qui les gère ? Il est certain qu’à partir du moment où l’on va travailler sur cette information, la question de la transversalité va se poser.

A la DSIT, nous travaillons sur le système d’information qui est par définition transverse. Pourtant, nous avons énormément de mal à décloisonner. Je ne suis vraiment pas sûr que l’open data nous fasse plus avancer dans cette voie-là.

Le décloisonnement s’effectue d’une autre façon. Quand nous travaillons sur Open data et Ville intelligente, nous organisons des groupes de travail complètement transverses. C’est déjà un premier niveau, qui ne concerne pas énormément de monde. Mais les murs restent présents. Nous, nous avons encore des cloisonnements historiques importants. Ce décloisonnement prendra du temps. Car les gens sont quand même ancrés, ce qui est naturel, dans des métiers bien particuliers. Le métier de la voirie, ce n’est pas le métier de propreté, ni de l’eau et les problématiques ne leur semblent pas communes.

Justement, la part prépondérante que prend la donnée dans les services n’a t-elle pas un impact sur l’évolution des métiers dans les services urbains ?

Ce qui est en train de faire évoluer les métiers, et pose de gros problèmes en matière de transformation de la structure, c’est que nous sommes en train de passer d’une logique technique à une culture du service.

Le Grand Lyon est une belle institution qui compte beaucoup d’ingénieurs et de techniciens qui ont développé un énorme capital de compétences techniques.

Mais aujourd’hui, ce qui prime dans la gestion de la ville, c’est la qualité du service, la réactivité, l’adaptabilité par rapport aux attentes. La Communauté urbaine peut avoir tendance à faire des projets magnifiques, mais qui ne correspondent pas forcément aux attentes des citoyens. C’est ce que Benoît Quignon avait déjà constaté il y a déjà quelques temps. Il a beaucoup insisté sur le fait qu’il fallait s’orienter vers le service. Or cette transformation vers le service est elle-même porteuse de transversalité. GRECO est par essence un outil transverse de gestion de la qualité de service du Grand Lyon. Mais pour autant, GRECO s’adresse en étoile à chaque direction. Au niveau du management, cette orientation services est acquise. Maintenant, il faut modifier toute la structure et accompagner cette transformation auprès des agents dans leur travail. C’est une transformation en profondeur de la conception du travail.

L’open data s’inscrit dans quelque chose de plus large : la transformation d’une activité qui est très orientée vers la maîtrise technique à une activité orientée vers le service. C’est une grosse révolution de la structure dont l’open data n’est que la conséquence.

Le développement du système d'information peut se décrire comme des cercles concentriques qui en élargissent progressivement l'impact. Historiquement, la DSIT gérait le système d’information dans la collectivité pour nos propres métiers : c’est le premier cercle. Le deuxième cercle, on y travaille depuis une dizaine d’années, consiste à travailler avec nos partenaires avec lesquels on a des marchés, et avec nos communes. Là on est encore dans des processus de traitement ; c’est ce qu’on pourrait appeler « l’administration étendue » par analogie avec le concept d'entreprise étendue. Dans le troisième cercle, on met à disposition de l’information, on accepte de perdre le contrôle, il y a des tiers qui vont s’emparer de l’information pour développer des nouveaux services qu’on n’a pas imaginés. Ce dernier cercle est un véritable changement de paradigme, il ne s'agit pas d'une simple évolution.

Les grandes entreprises aujourd’hui cherchent des terrains de jeu pour développer des offres de services qu’elles pourront ensuite déployer dans les villes du monde entier. Ce sont elles qui ont les idées, la force d’innovation, la force marketing et les moyens financiers, car développer ces nouveaux services fait partie de leur propre programme de développement. La rentabilité de l’open data  est ici d’un autre ordre : il s’agit de développer des services qui pourront être revendus dans d’autres villes.

Pour cela, il y a un enjeu fort sur l’interopérabilité des données au niveau international…

Sur la structure des données, on s’appuie sur des normes existantes, des standards, et on travaille avec d’autres villes en France pour essayer de bâtir un corpus commun, mais c’est sans doute insuffisant de ne travailler qu’avec la France.

En juillet 2012, Barcelone - une ville de visionnaires ! - a lancé une opération mondiale dans le champ de la ville intelligente : l'initiative « City Protocol ». C’est plus qu’un échange de bonnes pratiques. Il s’agit de travailler ensemble à l’élaboration d’une organisation basée sur le modèle du protocole sur lequel Internet s’est construit. Internet s’est développé sur un modèle totalement collaboratif et non structuré. Au départ, il n’y avait aucune structure légale ; il y avait simplement des ingénieurs, des écoles, des industriels qui ont collaboré autour de "task forces" pour proposer des idées afin d’améliorer le protocole par des request for comments.

Tout le réseau mondial Internet s’est construit depuis 30 ans sur ce modèle. Ce n’est pas du tout la logique de « je pense tout d’abord, puis je développe ». Il  s'agit ici d'une approche radicalement différente : je collabore et je fais évoluer les choses. City Protocol, c’est la même chose : on va organiser la collaboration de toutes les villes du monde pour essayer de définir des bonnes pratiques. Si nous arrivons à bâtir des standards, c’est sûr que cela favorisera le développement économique et le retour sur investissement des entreprises, avec une souplesse plus grande qu’avec une normalisation ISO, jugée souvent trop lourde. Le projet va être initié de manière officielle lors d’une conférence mondiale fin novembre ; le Grand Lyon est partie prenante car cela me semble une dynamique extrêmement intéressante.

Arrivez-vous à avoir une vision prospective de l’ouverture des données ?

Je ne sais pas du tout ce que va devenir l’open data. Nous ne pouvons pas connaître aujourd’hui les usages qui vont en être faits demain. Nous pouvons juste voir des pistes se dégager. Toutes les grandes villes du monde entier s'y engagent, car c'est un fer de lance de la ville intelligente. Toutes les plus grandes entreprises du monde entier se positionnent aujourd’hui : IBM, Cisco, Siemens, Schneider, etc. Tous les grands groupes sont présents sur ce champ-là pour développer leurs outils autour du management de la ville, outils qui ne peuvent vivre que par l’information et les données que nous pouvons leur transmettre. Là réside un vecteur de développement de l’open data qui est certain. Ces groupes économiques ont des puissances suffisantes pour développer leurs outils dans le monde entier et trouver un modèle économique. Nous, dans notre modèle il y a aussi le poids des communes. De toute façon, ce projet nous l’aurions fait pour les communes. Du coup, l’open data c’est presque un coût marginal. La plateforme nous a coûté 60 000 €, tout est en logiciel libre. Ma plus grande interrogation ce n’est pas trop tout ce qui tourne autour du monitoring urbain parce que là il y a là un vrai gisement qui va se concrétiser ; c’est plus sur le développement des services à l’usager. Comment va-t’on développer des services que l’usager ne va vraisemblablement pas payer ? Comment va t’on rémunérer ces services ? Aujourd’hui, la solution n’est pas trouvée.

La présence de ces grands groupes privés sur ces marchés de services ne risque-t’elle pas de déposséder les pouvoirs publics de leurs missions de service public ?

Je crois qu’in fine, nous n’avons pas le choix : quoi qu’on fasse, les entreprises vont y aller, avec ou sans nous. Le risque de dépossession est surtout fort si l’on ne bouge pas. Dans la réflexion sur la ville intelligente et l’open data, il importe de repositionner le service public à son bon niveau. Un terme commence à faire son chemin à la Communauté urbaine de Lyon, c’est la notion d’« autorité organisatrice ». Nous sommes là pour défendre le service public. Il faut retrouver un rôle, un contrepoids à une activité purement libérale. Sans être libertaire non plus, il faut trouver ce contrepoids. Ce peut être en régulant la mise à disposition des données car ces données sont nécessaires pour la gestion de la ville. Pour moi c’est essentiel.