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Le potentiel social des monnaies complémentaires ou locales

Interview de Jérôme BLANC

Maître de conférences en sciences économiques

<< Une réflexion populaire et citoyenne se met en place autour des questions de monnaie et d'une finance plus solidaire, déconnectée des réseaux bancaires >>.

Entretien réalisé le 3 janvier 2012 par Sylvie Mauris-DemouriouxJérôme Blanc s’intéresse à la monnaie, qu’il aborde principalement du point de vue des pratiques actuelles et de l’histoire des idées. Ses travaux portent notamment sur la question de la pluralité des monnaies qu’il aborde sous l’angle des monnaies sociales, locales ou complémentaires. Sur ces questions, il est l’auteur de « Les monnaies parallèles. Unité et diversité du fait monétaire » (Paris : L’Harmattan, 2000), co-auteur de l’ouvrage « Une économie sans argent : les systèmes d’échange local (SEL) » (Paris : Seuil, 1999, dirigé par J.-M. Servet) et a dirigé « Monnaies sociales : Exclusion et liens financiers, rapport 2005-2006 » (Paris : Economica, 2006).

Au cours cet entretien, il nous montre à quel point ces systèmes de monnaies sociales, complémentaires ou locales sont actuels et souligne notamment leur potentiel social lorsqu’ils sont articulés aux politiques de solidarité et de cohésion sociale menées à l’échelle d’un territoire ou d’une population.
A quels dispositifs renvoient les notions de monnaies sociale, locale ou complémentaire ?
C’est au Canada, en 1983, qu’émerge la première génération de ce type de monnaie avec les Local Exchange and Trading Systems ou LETS qui seront adaptés dix ans après en France sous la forme des SELs. Depuis, trois autres générations ont vu le jour : les banques de temps, les monnaies de caractère plus local et enfin les systèmes tels que le Sol, sorte de carte de fidélité dont les points sont utilisables dans un réseau de prestataires qui respectent une charte et ont été agréés. C’est très proche d’un système de fidélité du client comme le pratiquent beaucoup d’enseignes, sauf qu’il repose sur des valeurs et des types d'organisations différentes. Les systèmes peuvent aussi s’hybrider : par exemple, le modèle québécois de l’Accorderie est une banque de temps couplée avec un système de micro-crédit et de groupement d’achats.
Au début, personne ne parlait de monnaie sociale, locale ou complémentaire et il n'y a toujours pas vraiment de consensus sur les termes. Ces différents systèmes n’ayant pas les mêmes objectifs, le choix des termes est révélateur du type de solidarité mis en avant. Parler de monnaie sociale met l'accent sur la dimension lien social, entraide, convivialité comme c’est le cas des SELs ou des banques de temps. Parler de monnaie complémentaire met l'accent sur la dimension économique, la recherche d'une dynamisation d'activités marchandes dans un cercle donné, qui peut être un territoire. Enfin, parler de monnaie locale met en avant l'ancrage territorial de ces monnaies.

Ces systèmes se sont-ils développés partout dans le monde ?

Globalement, ces quatre générations sont nées à l’étranger et y ont acquis plus d’ampleur qu’en France. Les SELs émergent dans les pays anglo-saxons puis en Europe continentale. Les banques de temps ont une vingtaine d’années mais sont très récentes en France. Les premières monnaies locales remontent aux années 90 aux Etats-Unis, puis se développent dans les années 2000 au Brésil, en particulier dans des territoires très pauvres avec un système de micro-crédit en monnaies locale ou nationale, en Argentine ou encore en Allemagne, notamment en Bavière, où le Chiemgauer rencontre un franc succès avec près de 3000 utilisateurs et plusieurs centaines de prestataires qui acceptent cette monnaie !
Si je me focalise sur la région Rhône-Alpes, il y a quelques dizaines de SELs. Ceux de Lyon sont assez actifs et celui de la Croix-Rousse est d’ailleurs situé sur un point chaud du militantisme associatif et alternatif. Une banque de temps existe depuis peu à Chambéry sur le modèle de l’Accorderie. Du côté des monnaies locales, appelées d’ailleurs locales-complémentaires par leurs fondateurs, il y a « la Mesure » à Romans, « les Lucioles » et « la Bogue » en Ardèche, la « Commune » à Roanne et d'autres projets sont en cours en Savoie et Haute-Savoie. Quant aux SOL, il y a celui de Grenoble et un en projet à Lyon.

En vous écoutant, on a l’impression d’un secteur qui bouge. C’est donc faux de penser que ces systèmes végètent, limités à une poignée d’initiés ? La réalité serait  plus dynamique ?

Oui, l’intérêt pour ces questions me paraît plus vif que jamais en France. Je parlerais même d’un souffle nouveau ! Les SELs ont connu une période de stagnation entre 1998 et 2008, mais depuis, leur nombre a considérablement augmenté, passant d’environ 330 à 440. La France est sans doute l’un des pays où il y a le plus de SELs aujourd'hui. C’est une évolution assez notable. La monnaie Sol connaît une nouvelle dynamique avec l’expérience du Sol-Violette de Toulouse qui, en en transformant les principes initiaux, a fait exploser les compteurs de l'histoire du Sol en quelques mois ! Les points Sol ne sont plus comptabilisés sur une carte à puce, comme dans le Sol grenoblois, mais émis sous la forme de billets. C’est beaucoup plus simple puisque les commerçants n’ont pas à avoir un boîtier spécifique pour lire la carte. De plus, deux banques, le Crédit municipal et le Crédit coopératif, ainsi que la mairie soutiennent le projet. Pour le moment, tout cela fonctionne très bien. Les monnaies locales ne sont pas non plus en reste avec la création d’une petite dizaine d’entre elles depuis 2010. Même si leur échelle reste restreinte et que leurs effets économiques, sauf peut-être dans le cas de Toulouse, sont assez peu avérés, le bouillonnement est certain. Ces dynamiques sont la marque qu’une réflexion populaire et citoyenne se met en place autour des questions de monnaie et d’une finance plus solidaire, déconnectée des réseaux bancaires qui ont fauté pendant la crise….

C’est une dynamique qui va au-delà du simple militantisme ?

Oui. Cela part des cercles militants mais s’inscrit dans la continuité de la réflexion citoyenne autour de l'économie. Bien sûr, cela n’a pas l'ampleur du mouvement Attac mais s’apparente plutôt aux réflexions lancées, il y a quelques années, autour de la question de la richesse et qui s’est accompagnée de la création de différents collectifs. La réflexion a évolué vers les questions d’argent. Ainsi, à Grenoble, Patrick Viveret, auteur du rapport « Reconsidérer la richesse » est aussi la tête pensante de qui est devenu le Sol. C'est une autre manière d'interroger ce qu'est la richesse et de valoriser ce qui nous paraît important, contre les valeurs purement marchandes. C'est un élément intéressant pour aborder ce que la crise fait émerger dans la population.

Est-ce qu'il ne peut pas y avoir des dérives de type capitalistique dans ces monnaies sociales ?

Justement, l'une des grandes particularités de beaucoup de ces systèmes est d'imposer une fonte de la valeur. L’argent perd sa valeur si vous ne l’utilisez pas au bout de quelques mois. Pour lui rendre sa valeur, il faut alors acheter un timbre équivalent par exemple à 2% de la valeur du billet tous les trois mois. Cela permet d’accélérer la circulation.

Donc de pousser à la consommation... ?

Oui, mais à une autre consommation qui n'est pas une consommation d'accumulation. Le système promeut des activités associatives, des productions locales, « bio » … Cette accélération de la circulation en interne va plutôt avoir pour effet de remplacer une utilisation de monnaie externe.

Ce sont donc des nouvelles formes de solidarité ?

Il est clair qu’en périodes de crises, ces systèmes prennent de l'ampleur. Par exemple, lors de l’extraordinaire crise argentine en 2001, les systèmes de « trueque », sortes de SELs, ont concerné plusieurs millions de personnes ! Cela n’a pas pu fonctionner durablement parce que l’infrastructure n'était pas adaptée. Dans un SEL, et surtout en période de crise, il y a difficilement une grande variété de biens puisque les gens fournissent eux-mêmes les biens à échanger. Les Argentins cherchaient à se nourrir et ces biens essentiels ne se trouvaient pas suffisamment dans le « trueque ». Chaque système au fond répond à un certain nombre d’objectifs mais pas à tous les objectifs possibles et imaginables !

Quelles sont les différences fondamentales entre ces divers dispositifs ?

Entre les deux premières générations et les suivantes, il y a des différences très fortes qui tiennent à leur rapport à l'économie et au social et à leurs modalités de fonctionnement. Les Sels et les banques de temps visent à créer de la convivialité, du lien, de la solidarité, de la réciprocité. Les échanges de services et de biens se font quasi exclusivement entre particuliers. Le rapport à l'activité économique est assez lointain puisqu’il n’y a pas de professionnels dans le circuit. La gestion du dispositif est assez aisée : il suffit de créer une association d'adhérents pour lesquels on ouvre des comptes simplement tenus sur un cahier, un fichier excel... Chaque personne dispose d'un compte qui démarre à zéro et le premier échange crée du débit et du crédit en même temps. La somme totale des soldes des comptes est toujours nulle. Ces systèmes n’ont pas besoin d’émettre une monnaie avant l'échange puisque l’émission se fait au moment de l'échange. L’unité utilisée pour comptabiliser ces échanges n'a pas forcément d'équivalent en euros. Dans les banques de temps, où l’échange porte uniquement sur des services, le principe est celui d’une heure égale une heure. Dans les SELs, la situation est un peu plus complexe lorsque l’échange porte sur des biens. Il est alors plus difficile d’appliquer systématiquement une mesure basée sur le temps.
C’est très différent dans les systèmes de troisième et quatrième générations. Tout d’abord, ils s’inscrivent dans l’univers marchand et les commerces constituent le coeur du système. Leur objectif est de promouvoir une solidarité économique à l'intérieur du territoire dans lequel se met en place une monnaie spécifique. Ils nécessitent une émission préalable de monnaie si possible convertible en euros. Si vous voulez utilisez la Mesure à Romans, vous devez d'abord acheter, avec des euros, des billets préalablement imprimés.

Quel est l’intérêt de cette convertibilité ?

Pour stimuler des activités économiques qui existent déjà, comme par exemple des boulangeries, des producteurs d'aliments biologiques, il faut que ces professionnels puissent utiliser la monnaie locale qu'ils vont recevoir, soit auprès d'autres acteurs, soit en la convertissant en euros. Cette convertibilité est un gage de confiance dans la nouvelle monnaie.

Pourquoi ce qui se fait avec cette monnaie ne peut pas l’être avec l'euro ?

La monnaie locale ne circulant que sur un territoire donné, il y a un principe de localisation de l'activité. L’objectif est de stimuler des producteurs, des commerces, des acteurs qui sont ancrés dans le territoire, de créer ou d'intensifier les liens des filières productives de ce territoire. Si vous êtes une franchise d'une chaîne commerciale ou l'antenne d'une grande enseigne, ça ne vous intéressera sans doute pas d'avoir un chiffre d'affaires dans la monnaie locale. Au contraire, si vous êtes complètement ancrés dans le territoire comme un commerce de produits alimentaires frais, cela vous permet de l’utiliser avec vos propres fournisseurs pour vous approvisionner dans les environs, en légumes, oeufs, etc.

Serait-ce un moyen pour les territoires de lutter contre la mondialisation ?
Oui, ça peut se voir ainsi. Une autre manière de le dire, c'est de parler de localisation ou de relocalisation de productions de consommation courante issues d'un territoire proche de là où ces monnaies ont cours.

Est-il possible de vivre en recourant uniquement à de tels systèmes ou est-ce une utopie ?

Si ça existe, je pense que c'est marginal et lié à des logiques de décroissance, de simplicité volontaire. Dans les SELs vous accédez essentiellement à des produits alimentaires, des produits recyclés ou des services, mais vous ne pouvez pas acheter des équipements neufs comme un vélo, un four à micro-ondes… Il est vrai que c’est un peu différent avec les systèmes de Sol ou de monnaies locales. Par exemple à Toulouse, les pilotes du projet se sont aperçus qu’une biocoop accumulait pas mal de Sol-Violette et ne savait pas trop comment les utiliser. En les convertissant en euros, elle perdait de l’argent et la monnaie ne circulait plus. C’était donc plus intéressant de trouver des moyens pour que la biocoop puisse utiliser ses Sol-Violette. La première solution a été de payer une partie des rémunérations et des primes des salariés de la biocoop, un peu à la manière des tickets restaurant. Puis ils ont cherché à étendre le système en intégrant de nouveaux fournisseurs avec lesquels la biocoop pourrait commercer, en l’occurrence une coopérative de nettoyage. Ces monnaies ne répondent pas à une logique de substitution mais bien de complémentarité. Les gens ont besoin d'euros et ce n’est pas possible de remplacer totalement, ni même majoritairement, le salaire en euros par un salaire en monnaie complémentaire.

Comment ces systèmes de monnaies locales ou de Sol peuvent-ils se développer et attirer un large public, notamment de particuliers et professionnels qui ne sont pas forcément sensibilisés à ces problématiques ?

Certaines activités économiques comme les biocoop, les structures associatives et plus globalement les acteurs de l’économie sociale et solidaire ont déjà une activité ou un statut qui les distingue de l'entreprise classique. Il est plus facile pour eux de respecter les valeurs promues par ces systèmes qui s’accompagnent souvent d’une charte mêlant des questions de développement durable et d'économie sociale et solidaire. La réussite du Sol toulousain ou de la monnaie bavaroise montre qu’une fois le système amorcé, les acteurs trouvent leur propre intérêt à entrer dans le système : le pouvoir d'achat se localise à l'intérieur d'un territoire, ceux qui acceptent cette monnaie sont vus positivement, sans compter l’effet de réseau ! Ceux qui n’y sont pas perdent des opportunités. En général, pour faciliter cet amorçage, des mécanismes d’incitation financière, fonctionnant un peu comme les frais de change, sont prévus. Le taux de change est avantageux pour entrer dans le système et désavantageux pour en sortir. Les collectivités locales peuvent aussi jouer un rôle important en soutenant le projet de différentes manières.

Quel est l’intérêt pour une collectivité de soutenir ces initiatives ?

Ces systèmes peuvent assez facilement être connectés à des politiques sociales financées par les collectivités locales en promouvant des formes de développement social et territorial, d’entraide communautaire. La collectivité peut rechercher des finalités variées : instaurer un système dans lequel les uns et les autres se rendent des services de manière non pécuniaire, créer du lien social dans une logique d’insertion ou de réinsertion, faire émerger un ensemble d'activités bénéfiques à la population ou auprès de populations spécifiques, bien que cela marche mieux si la population est mixte … L’idée n’est pas d’enrichir ou de donner plus de pouvoir d’achat mais plutôt de favoriser le lien social, l’ouverture aux autres, le sentiment d’appartenance à une même communauté.

De quelles manières une collectivité peut-elle s’impliquer dans ces dispositifs ?

C’est variable. Contrairement aux SELs, les monnaies locales et surtout les Sol nécessitent un important investissement pour démarrer. La collectivité peut mettre à disposition un local, financer l’infrastructure comme l’émission de billets ou encore subventionner un poste nécessaire au fonctionnement du système. La mairie de Toulouse consacre 120000 euros par an au Sol-Violette finançant ainsi quatre postes à mi-temps chargés du développement et de la gestion du Sol.
Elle peut aussi utiliser la monnaie locale ou les points Sol dans ses politiques sociales en permettant de payer certaines activités avec, et/ ou en distribuant ces billets. Pour rester sur l’exemple toulousain, la municipalité a financé la conversion d'euros en monnaie locale. Puis elle en a distribué, notamment auprès de maisons de chômeurs. Cela permet de créer une dynamique auprès de la population et de faciliter l’amorçage du système. L’intérêt est de pouvoir utiliser cette monnaie dans certains services publics locaux, comme les transports, les piscines municipales, les activités culturelles pilotées par les collectivités…

Diriez-vous que c'est un outil méconnu ou sous- employé des politiques de solidarité ?

Très certainement. Les systèmes des dernières générations pourraient être beaucoup plus valorisés étant donné leur potentiel économique et social. C’est vrai que, pour le moment, chez nous, leurs effets économiques sont faibles car les dispositifs sont trop petits. Trente prestataires ensemble, c’est peu mais quand il y en a 600 comme en Bavière, l’impact est évident. En revanche, leur rôle en termes de cohésion sociale à l'intérieur d'un territoire, de reconnaissance d'une identité locale est beaucoup plus perceptible. En Bavière, cette monnaie joue carrément un rôle de cristallisation des identités communautaires locales, reposant sur la conscience partagée d’appartenir à un même ensemble quelle que soit sa catégorie sociale et qu’il est important de se serrer les coudes. Ce sentiment est sans doute accentué en milieu rural ou montagnard et ne l'est pas nécessairement en milieu urbain ou dans des villes aux populations très diverses comme à Lyon ou Grenoble. De plus, je ne suis pas sûr que les collectivités locales aient envie d'aller dans ce sens-là.

Quelles autres limites voyez-vous à ces systèmes ?
Parmi tous les nouveaux dispositifs qui émergent, il est trop tôt pour prévoir quoi que ce soit, d’autant plus que beaucoup de facteurs entrent en jeu. La dynamique est là mais toutes les initiatives n'atteindront pas une taille suffisante pour durer. C’est en tout cas ce qui s’est passé en Allemagne où plusieurs dizaines de projets ont émergé, puis certains ont disparu tandis que d’autres, comme le Chiemgauer, sont restés et ont acquis une ampleur importante. Les systèmes très soutenus ou liés à une collectivité peuvent être aussi plus vulnérables à un changement de ses priorités budgétaires ou tout simplement de son orientation politique.