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La mixité sociale à l'échelle du quartier de la Duchère

Interview de Bruno COUTURIER

enfants de toutes les couleurs
© crédit : atribunedessemaines.fr
Directeur du Grand Projet de Ville de Lyon la Duchère

<< Penser la mixité à l'échelle d'un quartier et non pas à celle de l'immeuble permet aux habitants de se retrouver dans une proximité qui fonctionne bien et qui facilite probablement une mixité à une échelle plus large. >>.

Le Grand Lyon a voté le 17 octobre 2011 une délibération réaffirmant l’enjeu du développement solidaire dans l’agglomération lyonnaise, et mettant en évidence le fait que la solidarité ne se réduit pas à la politique de la ville mais constitue le fondement même de l’édifice communautaire depuis 40 ans.

Dans le cadre de la réflexion « Grand Lyon Vision Solidaire », le Grand Lyon souhaite réinterroger ce fondement à un moment où son contexte d’action pourrait évoluer significativement : création du pôle métropolitain, démarche de rapprochement entre le Grand Lyon et les communes, perspective de raréfaction des ressources budgétaires, élection à venir du conseil de communauté au suffrage universel direct, etc.

Géographe de formation et après avoir travaillé en bureau d’étude, Bruno Couturier entre à la Communauté urbaine de Lyon en 1990 où il sera chef de projet dans le cadre de la Politique de la Ville pendant plusieurs années. En 2000, il devient chef de projet pour l’accueil des gens du voyage et les foyers de travailleurs migrants. En 2004, il intègre la mission concertation avec les usagers des services publics de la Communauté urbaine et devient aussi co-animateur de l’atelier sur le renouvellement urbain de la conférence d’agglomération de l’habitat. Depuis 2006, il est directeur du Grand Projet de Ville de La Duchère, l’un des grands projets prioritaires de la Ville et du Grand Lyon. Construits dans les années 60 en réponse à une crise aiguë du logement au sein de l'agglomération lyonnaise, les plus de 5 300 logements, dont 80% de logements sociaux, abritaient, en 2003, 12 500 habitants contre plus de 23 000 30 ans auparavant. Victime des mêmes évolutions qu’une grande majorité des grands ensembles d’habitats sociaux depuis les années 1970, La Duchère a fait l’objet depuis 1986 de différents dispositifs dans le cadre de la Politique de la Ville (DSQ, DSU, GPV), mais sans que ceux-ci atteignent les résultats escomptés. Aussi, en 2003, a été validé un projet urbain plus ambitieux de restructuration du quartier. Celui–ci a pour objectifs la création d’une centralité à l’échelle du quartier ; la valorisation du cadre paysager et la création d’une nouvelle voie Est-Ouest  pour mieux relier le quartier au tissu urbain de l’Ouest lyonnais. 
Le projet de Renouvellement urbain prévoit également une plus grande mixité sociale et des activités par l’implantation de nouveaux équipements publics, de commerces et d’activités économiques et par un important programme de démolition de logements sociaux (afin de ramener le taux de 80% à 55%) et de reconstruction de logements en accession à la propriété (libre et sociale), en locatif libre et intermédiaire (1 700 logements démolis et autant de reconstruits). Ainsi le GPV a pour objectif d’opérer une restructuration urbaine, mais aussi de recréer une mixité sociale.

Dans cette interview, Bruno Couturier présente un état des lieux de la mise en œuvre du projet de renouvellement urbain de La Duchère et décrit comment la mixité se vit avec l’arrivée de nouveaux habitants. Il présente également son point de vue sur les nécessaires conditions pour qu’une mixité résidentielle produise une mixité sociale.

Où en est le projet de renouvellement urbain de la Duchère au niveau des démolitions et reconstructions de logements ?

Les premières barres ont d’ores et déjà été démolies et aujourd’hui, il reste cent cinquante cinq ménages sur 342 à reloger pour pouvoir démolir la dernière, la barre 230, et une petite résidence de quinze logements. La démolition est programmée pour mi-2014 date à laquelle nous atteindrons le chiffre, conforme aux objectifs du projet, de 1 730 logements démolis sur les 5 300 logements que comptait le quartier. Et deux ans plus tard, nous devrions avoir reconstruit ces 1 730 logements (1 430 logements ordinaires et 300 en résidences services pour personnes âgées ou étudiants). Les logements ordinaires reconstruits étant ainsi répartis : 26% d’entre eux seront des nouveaux logements sociaux, 24% seront en locatif libre ou intermédiaire, 37% en accession libre et 13% en accession sociale à la propriété. Les premiers logements neufs ont été livrés fin 2007 et l’essentiel des livraisons s’est fait entre fin 2009 et fin 2011. Ainsi 813 nouveaux ménages ont emménagé ou ré-emménagé à La Duchère.

Que sont devenus les habitants des immeubles démolis ?

80% des habitants dont les immeubles ont été démolis ont été relogés dans Lyon intra muros dont 44% dans le quartier de La Duchère.
En ce qui concerne les attributions dans le parc social du quartier, un tiers ont été faites aux habitants relogés de La Duchère, un tiers porte sur les mutations internes au quartier, et un tiers accueille de nouveaux arrivants. Ces derniers sont plutôt dans des situations de précarité plus importantes que les locataires du quartier.
15% de Duchérois ont accédé à la propriété sur les 330 logements livrés,  dont 45 étaient en accession sociale et 285 en accession libre.
5% ont emménagé dans des logements en locatif libre.
On a par ailleurs vu se développer un marché dans l’ancien grâce à la vente de logements dans la tour panoramique et dans l’immeuble des Erables Sud, des logements que l’on peut qualifier de logements privés à vocation sociale compte tenu de leur prix moins élevé que les logements neufs en accession (environ 1 600 euros/m2).

Quel est le profil des nouveaux habitants qui intègrent des logements en accession à la propriété, en locatif libre ou intermédiaire ?

Ce sont essentiellement de jeunes couples de moins de 35 ans, double actifs et qui ont des ressources qui avoisinent 3 000 euros par mois. Selon l’étude réalisée dernièrement par la sociologue Christine Lelevrier sur trois grands quartiers d’habitat social faisant l’objet d’une importante opération de restructuration urbaine dont La Duchère à Lyon, ces nouveaux arrivants se définissent comme appartenant à une « petite classe moyenne », ni pauvres, ni riches, et pas « bobos ». La moitié d’entre eux est d’origine étrangère, principalement issue du Maghreb, mais aussi d’Asie, ou d’Afrique sub-saharienne. L’ensemble de ces nouveaux arrivants a des revenus et des modes de vie similaires. Ce sont de jeunes parents, ou en passe de l’être, qui travaillent, et s’ils restent dans une certaine proximité avec les habitants plus modestes ou d’origine étrangère des quartiers sociaux desquels ils sont souvent issus, ils cherchent à s’en démarquer et à valoriser leur ascension sociale. On note une certaine forme d’entre-soi à l’échelle de la résidence propice à leur intégration et au bon fonctionnement de la vie sociale dans ces nouveaux immeubles. Les premières fêtes des voisins sont en ce sens révélatrices, donnant l’impression d’une vie commune de longue date alors que les logements venaient d’être livrés. Penser la mixité sociale et fonctionnelle à l’échelle d’un quartier et non pas à celle de l’immeuble permet aux habitants de se retrouver dans une proximité qui fonctionne bien et qui facilite probablement une mixité à une échelle plus large.

Pourquoi ont-ils choisi de venir vivre à la Duchère alors que le quartier n’a pas toujours eu une bonne réputation ?

Leur choix est avant tout résidentiel, ils ont choisi une qualité de logement. Et, cette qualité était abordable à la Duchère dans le cadre de l’accession sociale à la propriété (2 100 euros/m2) mais aussi en libre (2 700 euros/m2). Ensuite, le quartier est dans Lyon, tout en étant à proximité des autoroutes et donc de bassins d’emplois, et il est bien desservi par les transports en communs. De plus, le quartier abrite un réseau de commerces, d’équipements et de services tout à fait intéressant. Enfin, il bénéficie de nombreux espaces verts de qualité, c’est « la ville à la campagne » !
Par rapport à la réputation passée du quartier, je pense que les nouveaux habitants, qui misaient en venant à la Duchère sur la transformation du quartier, ont été assez vite rassurés et n’y accordent pas ou plus d’importance, d’autant plus que la requalification urbaine est lisible et tangible et donne confiance en son devenir.

Comment s’intègrent-ils dans le quartier ?

Si l’on constate une très bonne intégration dans les résidences, elle est plus difficile à appréhender à l’échelle du quartier. L’intégration se fait principalement par le biais de l’école, aussi il convient de différencier dans ces nouveaux arrivants, ceux qui sont sans enfant et les parents qui scolarisent leurs enfants dans les écoles du quartier. Ces derniers nouent plus facilement des liens notamment grâce aux Lieux d’Accueil-Parents qui se sont généralisés dans les écoles.

A-t-on noté des stratégies d’évitement scolaire ?

Je l’ai dit, les nouveaux arrivants sont principalement de jeunes parents qui ont donc de jeunes enfants. Et, si les habitants d’une résidence à la frontière du quartier se tournent vers les écoles de Champagne, les nouveaux habitants du quartier central du plateau scolarisent effectivement leurs enfants dans les deux écoles du périmètre scolaire redécoupé et ils en sont satisfaits, voire même le revendiquent. Le fait que quelques uns choisissent les écoles privées proches d’Ecully ou de Champagne, reste un phénomène marginal.  
Cependant, et même si la réputation du collège progresse, je ne suis pas certain que l’on n’assistera pas à des stratégies d’évitement et de scolarisation dans des établissements privés du secteur, notamment pour les filles afin de les protéger. Il faut dire que la vie au collège n’est pas toujours très calme, les rivalités entre sous quartiers de la Duchère s’expriment parfois violemment lors de l’entrée en 6ème. De plus, les résultats du brevet des collèges sont en dent de scie, ce qui classe l’établissement en bas de classement au niveau du département. Cependant, on note une augmentation au niveau des catégories socio-professionnelles et du nombre de collégiens.
C’est sans doute parce que le collège a développé ces dernières années de nombreuses actions pour ouvrir le collège sur le quartier et pour accompagner les élèves, notamment les plus difficiles. Par exemple, lors des expulsions temporaires, l’élève fautif n’est pas renvoyé chez lui comme cela se pratique habituellement. Il fait l’objet d’un suivi éducatif spécifique et ce dispositif se révèle efficace pour éviter les récidives de l’élève. Le collège a développé également des actions pour favoriser la relation avec les parents notamment avec la création d’un lieu d’échange parents avec la présence d’une adulte-relais où ces derniers peuvent bénéficier de cours de français, d’anglais de mathématiques…
Des moyens existent et ils sont bien sûr indispensables, mais la mesure la plus importante à mettre en œuvre serait (aux dires de l’ancien Principal) de sélectionner le personnel enseignant sur profil et motivation.

Comment les nouveaux arrivants ont-ils été accueillis par les anciens habitants ?
Au départ, pour les 3 premières des 12 résidences livrées, l’accueil a été difficile. D’une certaine façon, il était reproché à ces nouveaux arrivants d’être riches et de venir envahir un territoire qui ne leur appartenait pas. Aussi, certains ont été victimes d’insultes, voire ont vu brûler des poubelles et des voitures aux abords de leur résidence.  Cette situation a duré environ deux mois et a pris fin lorsque les nouveaux arrivants ont fait savoir qui ils étaient et d’où ils venaient. Ce point a permis aux jeunes de revoir leurs représentations notamment sur les origines ethniques et/ou sociales des nouveaux habitants. Depuis, un seul incident a eu lieu, le soir de la démolition de la barre 220.
Par ailleurs, les élus ont organisé deux réunions d’accueil des nouveaux arrivants pour leur souhaiter la bienvenue dans le quartier et des échanges polices/nouveaux habitants sont organisés en tant que de besoin.

Quel rôle a et peut jouer un collectif d’habitants comme le GTI- Groupe de Travail Inter quartiers ?

Pour ce collectif, le GTI, qui réunit d’anciens habitants, ce n’est pas facile de rencontrer les nouveaux arrivants. Ces derniers fréquentent l’école où ne sont pas les anciens et peu ou pas les commerces et les espaces publics en semaine et en journée du fait de leur travail. Par ailleurs, et notamment pour les locataires du parc libre ou intermédiaire, ils ont des opportunités de loisirs qu’ils pratiquent souvent à l’extérieur du quartier. Enfin, et à l’exception des parents d’élèves, les nouveaux habitants vont peu dans les fêtes de quartier.

Au terme du projet, La Duchère sera t-elle encore un quartier populaire ?

La Duchère demeure et restera un quartier populaire. En 2003, on comptait 80% de logements sociaux, aujourd’hui, on est à 63% et en 2016, il y en aura encore 55% du parc qui sera social. Par ailleurs, je considère que les « petites classes moyennes » sont parties prenante d’un quartier populaire. La Duchère sera un quartier populaire mais qui, grâce à la diversification de l’habitat dans le cadre du projet de renouvellement urbain, échappera à la paupérisation apparue dans les années 80 dans l’ensemble de la population. Le quartier bénéficiera d’une vraie centralité, d’un cadre de vie naturel agréable et d’une ouverture géographique tant vers le centre de Lyon que vers les Monts du Lyonnais.

Quelles sont les mesures à prendre pour traduire comme à La Duchère la mixité résidentielle en mixité sociale ?
L’élément le plus important est de définir une stratégie d’habitat et de s’y tenir. Lorsque l’on veut privilégier les primo accédants et les jeunes ménages, comme l’a demandé le Maire de Lyon, il faut imposer cet objectif aux promoteurs et en assurer le suivi tout au long du projet. Il est également utile pour garantir une bonne mixité, de définir en amont les modes de gestion des espaces communs, des parkings et des jardins par exemple lorsque dans un immeuble une allée est réservée au logement social et les deux autres à l’accession à la propriété.
Ensuite, il faut garantir une présence active, voire pro-active de la collectivité pour suivre la mise en œuvre de cette stratégie, et surtout accompagner les nouveaux propriétaires dans leur nouvelle vie. Pour la très large majorité d’entre eux, ils ne connaissent pas le fonctionnement d’une copropriété, ils ont besoin de soutien pour s’organiser collectivement face aux promoteurs devant les problèmes de finitions notamment, et ont besoin de s’approprier le quartier.
Enfin, et parce que la mixité ne se décrète pas, il convient de favoriser la mise en œuvre d’actions qui facilitent les relations entre les gens à l’échelle du quartier, ou au moins du sous-quartier. Il est indispensable de donner aux gens des occasions de « faire ensemble », de « faire communauté » autour d’intérêts communs largement partagés. La création de jardins partagés ou d’initiatives citoyennes est en ce sens tout à fait pertinente. Cet enjeu est inscrit dans les priorités des équipements socio-culturels, car il faut des passeurs, des (r)assembleurs.
C’est pourquoi, un tel projet ne peut pas être qu’urbain, il doit nécessairement être global avec une équipe projets pluridisciplinaire et présente sur le quartier pour écouter, donner le sens du projet et réassurer les habitants.