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L'industrie cosmétique au niveau local

Interview de Frédéric DEMARNE

le directeur scientifique du groupe Gattefossé

<< S’il est admis qu’un médicament, dans l’approche « bénéfices/risques » puisse présenter un certain niveau de risque acceptable vis-à-vis du bienfait qu’il apporte, en ce qui concerne la cosmétique, c’est le «zéro risque» qui prévaut >>.

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Date : 31/05/2012

Entretien réalisé en juin 2012 par Isabelle Rougé et François Mayssal de Quam ConseilEntreprise créée à Lyon à la fin du XIX° siècle, Gattefossé développe, fabrique et commercialise des actifs et matières premières pour l'industrie cosmétique et des excipients pour l'industrie pharmaceutique.
Dans le domaine cosmétique plus particulièrement, Gattefossé s’appuie sur sa maîtrise des techniques d’oléochimie et d’extraction biologique, pour réaliser deux grandes familles de produits : les agents de texture et les actifs, notamment d’origine végétale, marine et minérale.

Gattefossé réalise actuellement un chiffre d’affaires annuel de 70 M €, dont 65 % à l’exportation. Son effectif est de 250 personnes, dont 170 en France.

Avant d’aborder les activités de Gattefossé dans le domaine de la cosmétique et ses liens avec les biotechnologies, pouvez-vous nous faire part de votre regard global sur la cosmétique au plan local ?

De manière générale, Lyon demeure très marqué par la chimie. Les développements industriels en pharmacie et cosmétique en sont souvent issus. Pour s’en tenir aux sciences de la peau et à la cosmétique, Lyon a une excellente image. Les travaux de l’IBCP , des HCL , de l’IPIL  et d’autres (L’Oréal…) et les efforts de communications scientifiques du COBIP participent largement à cette réputation tout à fait justifiée. En ce qui concerne la recherche sur la peau, le pôle lyonnais est donc bien identifié, et complètement visible à l’extérieur.
Pour les aspects industriels, la spécificité régionale tient aux fournisseurs de matières premières (excipients et actifs), dont Gattefossé est un représentant, et au savoir-faire de plusieurs autres entreprises qui interviennent plus en aval dans le domaine de la formulation. L’existence et les efforts du Centre Européen de Dermocosmétologie (CED) contribuent indiscutablement à faire connaître notre secteur d’activité. Même si, en termes de surface et de communication, nous nous sommes fait un peu doubler par l’initiative de la « Cosmetic Valley  » ; avec un nom bien trouvé, très parlant (et plus facile à prononcer que LyonBiopôle), on a là un exemple de bonne mutualisation de la communication.
Nous sommes adhérents du CED, mais aussi de l’UIC (Union de l’Industrie Chimique). En effet, les entreprises qui produisent les matières premières pour la cosmétique sont souvent aussi des acteurs de la chimie. Ces acteurs sont de plus en plus spécialisés et tentent de se différencier les uns des autres à la fois par les technologies mises en œuvre et par l’offre produit ; globalement leur nombre tend à se restreindre du fait de l’alourdissement des réglementations. Tous ne sont pas connus du grand public simplement parce qu’ils fournissent des ingrédients et ne sont pas directement des fabricants de produits finis connus à travers leurs marques.

Quelles sont vos relations avec les équipes de recherche locales, et notamment avec LyonBiopôle ?

Pour vous répondre, je ferai un préalable pour situer nos problématiques. Nous avons deux domaines d’activité qui sont la pharmacie et la cosmétique, même si ces deux domaines tendent à se rapprocher du fait des évolutions qui nous sont désormais imposées pour la cosmétique. En effet, contrairement à une opinion fréquente, la cosmétique n’est pas un domaine moins exigeant que la pharmacie, en termes d’évaluation des risques : au contraire, s’il est admis qu’un médicament, dans l’approche « bénéfices/risques » puisse présenter un certain niveau de risque acceptable vis-à-vis du bienfait qu’il apporte, en ce qui concerne la cosmétique, c’est le « zéro risque » qui prévaut. La cosmétique doit donc à la fois démontrer l’efficacité de ses produits, pour répondre aux législations qui encadrent la réalité des allégations commerciales, et faire la preuve de l’absence de risques toxicologiques.

Nous devons être sans cesse innovants : les grandes sociétés qui fabriquent et vendent des produits cosmétiques finis veulent que les voies de démonstration de l’efficacité soient aussi originales que les principes actifs eux-mêmes, ce qui rend incontournable le rapprochement avec les équipes de recherche.
Notre ligne de conduite est simple : nous essayons de repérer des thématiques scientifiques porteuses, transformables en projets, puis en produits et, au final, en chiffre d’affaire. Nous collaborons ainsi avec les universités, l’ENS, le CEA, l’INSERM, le CNRS, l’IBCP… Nous n’avons pas jusqu’à présent collaboré avec LyonBiopôle en tant qu’entité, mais nous avons par exemple eu une collaboration de ce type avec Alsace BioValley, pour un projet touchant à la pharmacie, qui impliquait quatre acteurs dont trois étaient basés en Alsace. Ces collaborations sont toujours intéressantes, mais il faut être vigilant à la surcouche administrative générée, même si on en comprend la nécessité dans le cadre d’utilisation d’agent public.

Comment se déploient vos autres partenariats de recherche ?

Gattefossé est très sollicité par beaucoup de gens pour faire beaucoup de choses ! Nous sommes adhérents à différents organismes (CED, UIC, syndicats…) ; nous sommes également membres de plusieurs conseils scientifiques. Mais nous ne pouvons être impliqués partout : ainsi, nous ne sommes pas adhérents à un Cluster et, après avoir répondu à l’invitation d’Axelera, nous n’avons pas identifié de raison de nous y engager pour le moment.
En général, les bonnes collaborations naissent plutôt d’un bon partenariat en amont ! L’accès à l’information scientifique et à la connaissance des équipes de recherche, est aujourd’hui mondialisé et le recentrage géographique n’est pas un passage obligé. Il y a à Lyon des équipes de qualité pour être accompagné, mais des collaborations peuvent aussi se nouer facilement à Paris, Marseille, Grenoble... aux Etats-Unis ou en Australie, pour répondre spécifiquement à un besoin.
 

Pour rester sur le terrain de l’ancrage local, valorisez-vous dans votre communication  le fait d’être basé près de Lyon ?

Notre appartenance à ce territoire n’est pas mise en avant dans notre communication scientifique, marketing ou commerciale. En revanche, elle est mise en avant dans notre communication institutionnelle car Gattefossé est une société attachée à son histoire, à la préservation de ses racines, et notre histoire est une histoire lyonnaise.

Vous avez créé chez Gattefossé une unité de recherche qui utilise les cultures cellulaires, est-ce une tendance qui se généralise chez les fournisseurs de matières premières ?

Les cultures de cellules nous sont très utiles car elles autorisent un plus grand nombre de tests à des coûts raisonnables, et permettent de sélectionner plus rapidement et simultanément davantage d’actifs potentiels. Compte tenu de la pression sur l’innovation et de la concurrence internationale, ce screening de principes actifs est essentiel,  même si cela demande beaucoup de moyens matériels et de compétences. Les cultures cellulaires, lorsqu’elles sont systématiquement externalisées, constituent un poste de dépense très élevé, d’où ce choix l’internalisation dans l’entreprise.

Ces méthodes in vitro ont cependant leurs limites et la fiabilité n’est pas toujours au rendez-vous. Mais nous avons appris à connaître et à accepter des taux élevés de faux positifs (ou des faux négatifs, ce qui est bien plus dommageable !).

Cela veut-il dire qu’on ne peut renoncer aux tests animaux ?

Les tests sur animaux concernent essentiellement les études de toxicologie. La législation est peut-être allée trop vite : au 1er janvier 2013, les tests sur animaux seront interdits en Europe pour les produits cosmétiques. Pour nous industriels, comment ne pas prendre de risques, si les méthodes alternatives dont nous disposons ne sont pas suffisamment fiables ? Une ouverture aux tests sur animaux est encore nécessaire, surtout pour les matières premières, dont les tests sont réalisés sur des bases qui diffèrent, notamment en concentration, très fortement du produit fini… Il n’existe pas aujourd‘hui de méthode alternative qui puisse remplacer le test de toxicologie chronique 28 jours.

Le paradoxe de la cosmétique fait que, plus on veut être efficace, moins on se rapproche de ce qui est recherché, c’est-à-dire le risque zéro. La robustesse des tests de toxicologie est d’ailleurs un enjeu général de notre métier, au plan mondial. Un dernier point pour éclairer ce débat : les tests animaux vont être interdits pour l’Europe, mais la Chine les impose pour certains produits.

Puisque nous évoquons l’animal, l’utilisation du collagène a-t-elle toujours de l’intérêt  en cosmétique ?

Depuis l’épisode de l’ESB , les actifs d’origine animale ont fortement régressé. Gattefossé propose aujourd’hui, uniquement du  collagène marin, mais c’est un actif à la marge. La filière collagène a pratiquement disparu : la tendance est plutôt au végétal… La directive REACH et le poids des tests à réaliser en sont aussi la cause de façon indirecte. C’est une autre manière d’aborder les conséquences du risque zéro que nous avons déjà évoqué : il y a 10 ans, un protocole minimal de toxicologie pour mettre un actif sur le marché coûtait 20 000 € ; il faut aujourd’hui compter de l’ordre de 300 000 €. De tels coûts ne peuvent plus s’amortir sur des cycles de commercialisation de 3 ou 4 ans. Les produits doivent avoir une vie « catalogue » d’au moins 10 ans. Indirectement, cela freine l’innovation et le renouvellement des produits.

Et, plus globalement, quelle place pour les biotechnologies pour Gattefossé ?

Les biotechnologies apportent des outils supplémentaires à la palette dont nos disposons déjà pour tester et mettre au point nos actifs. Comme tout le monde nous nous intéressons aussi au développement des cellules souches en ce qu’elles peuvent être des outils de screening ou des cibles potentielles pour nos actifs. Mais notre recherche d’actifs pour la cosmétique reste encore très centrée sur les extraits végétaux et l’activité biologique des nombreux métabolites qu’ils contiennent.