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La robotique dans un espace public en pleine mutation

Interview de Stéphane HUGON

Université René Descartes-Sorbonne Paris V

<< Le robot est une béquille qui, comme internet, permet de refaire circuler la parole, des données, etc. en bref, d'échanger avec d'autres >>.

Stéphane Hugon est sociologue, son travail porte sur l'innovation, les usages et l'analyse des imaginaires technologiques. Il est membre du Centre d'études sur l'Actuel et le Quotidien (CEAQ) de l'Université Descartes-Sorbonne où il anime un groupe de recherche et d'étude sur la technologie et le quotidien (GRETECH). Il enseigne également à l'ENSAD (Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs) et intervient à l'Université de São Paulo (Brésil) auprès des chercheurs du groupe ATOPOS. Il est également co-fondateur de la société Eranos.
Ses travaux portent à la fois sur les pratiques, les représentations des pratiques et la dimension irrationnelle des usages. L'enjeu est pour lui de comprendre comment se fait l'appropriation sociale et symbolique des objets techniques dans la vie quotidienne de l'utilisateur, c'est-à-dire comment les publics donnent du sens à ces techniques.
Le cabinet Eranos qu'il dirige propose des outils d'accompagnement de l'innovation par l'usage, notamment auprès d'industriels et dans le secteur IT et télécom. En d'autres termes, il s'agit de rapprocher l'imaginaire de l'utilisateur et l'imaginaire du concepteur. Le métier d'Eranos est donc d'apporter aux industriels, éditeurs de logiciels, médias, et à tous les acteurs de la technologie s'adressant directement au consommateur, des éclairages sociétal, comportemental et sociologique, intégrant la clé de lecture de l'imaginaire. Eranos intervient aussi dans le champ du branding (mise en place de l'image d'une marque) en tissant des liens entre les  imaginaires des consommateurs et ceux des marques.
Stéphane Hugon nous explique pourquoi le marché de la robotique de service pourrait bien prendre son envol en raison d'une évolution de notre perception des objets en général, et des robots en particulier, de la moindre influence de notre éducation judéo-chrétienne et notre évolution de notre rapport à la nature. Il évoque ensuite les mécanismes de l'usager pour s'approprier un objet technique et la place éventuelle du robot dans un espace public en pleine mutation. Il nous invite enfin à réfléchir au rôle possible des dispositifs techniques (internet, robot...) pour retisser des liens et reconstruire notre mémoire collective.
Cette interview s'inscrit dans le cadre d'une large étude sur la robotique de service conduite par la Direction de la prospective du Grand Lyon et son réseau de veille.

Réalisée par :

Date : 11/07/2011

Une période favorable à l'émergence du marché de la robotique de service

Pensez-vous que nous sommes actuellement prêts à accueillir des robots à nos côtés ?
Oui, car nous sommes dans une période très intéressante où les imaginaires se transforment. C'est une période favorable à la réception du robot et a fortiori du robot de service. Le robot va enfin arriver en Occident. J'entends par là le robot anthropoïde, et non les robots logiciels, les systèmes intelligents qui nous entourent déjà. Je pense à un robot susceptible de feedback, de corrections autonomes, d'inventions, une machine susceptible d'infléchir son propre comportement, un robot véritablement considéré comme un autre soi et non une extension de soi-même, comme cela a longtemps été le cas en Occident.

Quelles tendances sociales favorisent ou favoriseraient la diffusion des robots de service ?
Elles sont nombreuses. Je vois tout d'abord la saturation progressive de l'influence judéo-chrétienne qui nous conduit de mieux accepter les robots anthropoïdes, c'est-à-dire des robots qui se tiennent debout. Roomba, le robot aspirateur marche très bien parce qu'il ne ressemble en rien à ce que nous imaginons quand nous parlons de robots. Pourquoi le robot fascine et fait peur en Occident ? Parce que toute notre éducation nous empêche de l'accepter. Elle nous interdit d'être créateur car dans notre tradition seul Dieu crée l'homme à son image. A partir du moment où l'on sort de cette sphère culturelle et que l'on rentre dans d'autres modèles,notammentce que certains appellent le transhumanisme ou le posthumanisme, on n'a plus cette relation où le sujet maîtrise l'objet, la conscience humaine n'est plus le centre de l'univers. Et dès lorsqu'on accepte l'idée d'être environné d'objets qui peuvent penser de manière autonome, l'homme n'est plus le maître de l'univers et le robot peut exister en tant que soi...

Il y a aussi le resurgissement d'une forme d'animisme contemporain, qui nous vient des cultures orientales. Tout un imaginaire, toute une littérature, tout un ensemble de représentations permettent de prêter une âme aux objets. Les Occidentaux acceptent peu à peu que les objets puissent ainsi avoir une âme! Notons que les concepteurs ont d'ores et déjà intégré cela dans les objets techniques : les ordinateurs et les téléphones placés en veille clignotent lentement comme s'ils respiraient. C'est là la chose importante, le glissement est culturel et anthropologique avant d'être technique. La conception humaniste occidentale égocentrée pourrait être diluée par une influence animiste qui laisse une grande place sur les valeurs environnementales. Cela va transformer totalement notre économie industrielle et donc notre pratique des robots, nos imaginaires et le marché des robots.

Une autre influence forte est liée à la question du sujet et de l'acteur social. La forme d'expression de la subjectivité (c'est-à-dire ce qui me définit comme sujet) passe de quelque chose qui était fondamentalement individuel à une forme plus élargie. Prenons un exemple simple. Jusque dans les années 1980, dans la culture populaire, la représentation du héros est une déclinaison d'un mâle dominant : un homme adulte, fort, blanc, intelligent et seul. Il se détache du groupe, qui est considéré comme suspect ; il maîtrise la nature ; il est adulte et doit donc se détacher de la mère. A partir des années 1990 et cela s'est accéléré avec la culture web, trois éléments s'inversent : le rapport à la nature, le rapport à la foule et le rapport à la mère. Aujourd'hui, on a des « Harry Potter » à la place des héros hollywoodiens, qui évoluent au sein d'un groupe, qui respectent et vivent en harmonie avec la nature, et qui sont souvent d'éternels adolescents, c'est-à-dire des héros non adultes.

Des expériences de foule, tels que les flashmobs, les foules sportives, touristiques, les foules des soldes, les marches et parades, etc. deviennent légitimes, alors qu'auparavant elles étaient suspectes. On se méfait toujours du fameux effet de foule. Aujourd'hui, la foule est vécue comme une augmentation de soi : la foule me donne à être et me permet de devenir moi-même. C'est une vraie rupture par rapport à deux cent ans d'histoire occidentale, car la forme de la subjectivité n'est plus l'individu (c'est-à-dire ce qui ne peut plus être divisé). Aujourd'hui, l'individu semble ne plus suffire : un adolescent d'aujourd'hui n'existe plus par lui-même mais par son réseau. La plupart des gens craignent l'isolement.

Un de mes collègues brésiliens, Massimo Di Felice, professeur à l'Université de São Paulo, prend souvent pour exemple la méduse. Une méduse n'existe que grâce à son environnement, elle est constituée à 90% de son environnement. Hors de l'eau, elle devient complètement informe. Hier, la construction d'un sujet individuel nécessitait de se soustraire à l'environnement, de le maîtriser, de le domestiquer, et tout notre imaginaire technologique est porté par cela. Les outils sont avant tout des instruments de pouvoir. Aujourd'hui, la construction de soi nécessite de rentrer en intelligence avec l'environnement : je n'existe vraiment qu'à partir du moment où je me prolonge dans l'environnement, naturel et humain.

Ceci apporte donc une modulation possible entre la limite du corps physique, et de ce que je peux ressentir comme étant le périmètre de ma subjectivité. Ce n'est pas facile à comprendre car on a toujours limité l'individu à son corps physique, et nous avons à présent des extensions de nous-mêmes. Dans son livre « Me++ : The Cyborg Self and the Networked City » (MIT Press, 2003), William Mitchell, professeur d'architecture au MIT, montrait comment nos terminaisons nerveuses, notre mémoire, etc. sont externalisées. Cela commence à rendre possible des objets techniques dotés d'une forme de subjectivité mais qui ne s'opposent pas à nous. Ce sont plus que des prothèses qui peuvent avoir une forme d'autonomie. Je lance une requête, je donne l'impulsion mais l'objet agit sans mon concours. On accède aujourd'hui à une subjectivité au-delà de l'individu, donc qui incorpore autre chose, qui prolonge, qui se distribue dans des supports annexes. Ceci également contribue à nous rendre prêts à accueillir des robots.

Cela rejoint le renversement du rapport à la nature : celle-ci n'est plus quelque chose qu'il faut annexer. Pendant très longtemps, la nature était un stock de ressources à exploiter. Aujourd'hui, cela s'inverse totalement car nous comprenons que nous sommes de cette nature-là, c'est un sentiment d'appartenance à un tout. On ne peut donc exploiter la nature sans exploiter l'humain. Avec le concept d'écosophie (éco pour la maison, sophia pour la sagesse), Michel Maffesoli propose d'intégrer la sagesse dans les relations à de nos ressources et à notre environnement. Si on rentre dans un rapport « ecosofique », on n'aura donc plus un rapport de prédation avec les robots... Cela ouvre tout un imaginaire favorable au robot, déjà légitime pour les Asiatiques, ou pour les enfants occidentaux. Ceux-ci considèrent par exemple tout à fait légitimes les films comme « Ponyo sur la falaise » de Hayao Miyazaki où le héros est à la fois une petite fille et un poisson rouge.

Cette nouvelle perception des robots humanoïdes et des objets en général, cette définition élargie de l'individu et ce nouveau rapport à la nature dessinent peu à peu un monde nouveau...
Oui, mais ces évolutions s'inscrivent bien sûr sur un temps long. Elles ont commencé après la 2ème guerre mondiale et se sont accélérées grâce au web, mais il faut raisonner en cycle anthropologique de 130-150 ans... Ce passage à la post-modernité conduisant à une sorte d'humilité devant la nature, la technique et sa propre altérité, ne peut se faire en 15 jours.

Des usagers tout-puissants ?

Quels leviers pourraient stimuler les usages des robots ? Est-ce que le fait de pouvoir participer à sa conception ou le personnaliser a posteriori pourrait être déterminant ?
Tout à fait. Le problème du robot est qu'il est un objet fini alors que l'on voit depuis 15 ans que les appropriations symbolique et sociale de la technique passent par des cycles de déconstruction-reconstruction. De manière plus générale, au-delà de la technique, le consommateur veut déconstruire, s'approprier, détourner, etc. C'est par là que peuvent se jouer l'appropriation et l'acceptabilité sociale du robot car ainsi, il s'incorporeraiten nous-mêmes, dans nos objets quotidiens, dans nos esthétiques quotidiennes. 

Chez Eranos, on a beaucoup travaillé pour Renault sur les questions d'interfaces homme-machine,et l'industrie automobile les a d'abord conçues, dans leur esthétique, pour flatter leurs utilisateurs et conforter un sentiment de pouvoir. Il fallait avoir un tableau de bord compliqué que seul le père de famille pouvait maîtriser... Yves Dubreil, ex-directeur de l'innovation chez Renault et père de la Twingo 1, avait senti que l'essentiel du marché se ferait par le regard de l'utilisateur et non pas par celui de l'ingénieur. Au-delà des couleurs, de la forme un peu enfantine, l'idée d'un monospace avec une interface homme-machine et un espace conçu pas exclusivement pour le conducteur mais aussi pour les passagers, a marqué l'histoire de l'automobile. La Twingo a touché tout le monde : les jeunes, les femmes, mais aussi les seniors. Cela montre bien que le rapport aux objets et notre culture technique ont changé. En France, Philippe Mallein, directeur scientifique du Minatech Ideas Lab de Grenoble, a réalisé les toutes premières études sur les usages, il a structuré le champ et a montré comment un objet prend du sens pour l'utilisateur. Le consommateur co-produit de plus en plus ce qu'il consomme, l'empowerment fait désormais partie de la chaîne de transformation et de valeurs.

A l'inverse, sommes-nous encore libres de nous détourner de ce réseau d'objets intelligents qui nous entoure ou en tout cas de l'utiliser seulement quand nous le souhaitons ?
L'histoire de la technophobie a été étudiée, et elle montre qu'il y a toujours eu des gens conscients des limites des techniques. Déjà au 19e siècle, au moment des révolutions agricoles, des personnes avaient compris que la machinisation des moissons allait avoir un impact sur la socialisation des populations. Moissonner était une histoire pour un groupe social, un rite festif, impliquant toutes les générations, une récompense marquant la fin d'efforts importants, etc. A partir du moment où des machines assurent le travail, le côté culturel des moissons est modifié. On retrouve la même chose avec l'arrivée des métiers à tisser, et tous les développements industriels. Ces nouveaux outils nous obligent à reconsidérer notre rapport à la nature. Et on ne connait pas en général les formes de socialité qu'ils stimuleront. Les technophobes ont ainsi un peu peur de la modification des relations sociales que cela pourrait induire, même si elle n'est pas forcément néfaste. Le robot sera une prochaine étape et impliquera d'abandonner la fonction de domestication du monde pour accepter de cohabiter avec ces entités. Cela pourrait plaire aux technophobes car on ne s'érigera plus en maître et possesseur de la nature.

L'espace public pourrait-il être un terrain d'expérimentation privilégié des objets intelligents et des robots ?
L'espace public n'est pas forcément un lieu facile pour ces technologies car la question du contrôle des données recueillies/échangées par les objets techniques y est forcément présente et peut gêner les usagers. 

Mais il y a de plus en plus de porosité entre le public et le privé. Nous avons fait récemment une large étude pour un grand acteur de l'immobilier en Europe sur les imaginaires du domestique. L'une des conclusions de l'étude était que la domesticité pouvait se distribuer également dans l'espace public. Aujourd'hui, notre conception de l'espace public est à revoir en raison de cette porosité public/privé par le biais de la technique. Notre rapport à l'intimité s'est plus transformé en dix ans qu'en un siècle : le domicile est de plus en plus ouvert, l'espace privé accueille de l'altérité, incorpore du public. A l'inverse, l'espace public accueille du privé, de la domesticité via la technique. On ne peut plus vraiment parler d'espace public d'ailleurs. Les « tiers lieux », dans son sens le plus large, se multiplient : les squares proposent le wi-fi et s'ouvrent ainsi à de nouveaux usages, des espaces de co-working proposent des espaces conviviaux de travail où les échanges sont facilités, les cafés devenus non-fumeurs accueillent de nouveau des enfants, des personnes qui travaillent, qui y donnent rendez-vous, des espaces commerciaux sont aussi des lieux de loisirs et de rencontres, etc.
Je crois moins à l'espace public où l'institution met en place des dispositifs techniques (des robots, des interfaces intelligentes, etc.) qu'à un espace public proposant des dispositifs nous permettant nous-mêmes de produire cette enclave domestique. On peut reprendre l'exemple des zones wi-fi dans l'espace public, mises en place par l'institution et que les usagers décident ou non d'utiliser. On met de côté la logique descendante où l'institution met sur l'espace public un dispositif clé en main (une borne interactive, un robot...), pour favoriser des conditions permettant de se connecter sur internet, de donner et de recevoir des informations... Le robot ne sera qu'un élément d'un réseau intelligent, un objet pouvant rendre tangible le réseau intelligent. Par exemple, dans le champ de la mobilité, je crois à une offre croisée entre une institution, une entreprise de transports collectifs, une société gérant le stationnement, un équipementier, etc. pour aider l'usager à choisir un mode de déplacement adapté à ses besoins.

Les robots pour retisser des liens et reconstruire notre mémoire ?

Nous pouvons comprendre le bénéfice individuel à déléguer certaines tâches à des robots à court terme, mais cela est-il sans risque à long terme ? En d'autres termes, ne risquons-nous pas de perdre certaines de nos capacités, comme la mémoire par exemple ?
C'est compliqué parce que nous sommes dans un moment historique et sociologique où notre rapport à la mémoire évolue. Ce sont les sociologues de la ville qui l'expliquent le mieux : les grands moments de reconstruction (fin du XIXe siècle, après-guerres) sont marqués par un exode rural massif à un rythme soutenu. Il y a désormais plus de gens qui vivent en ville qu'à la campagne. Des friches sont devenues très rapidement des lieux de vie. Si pendant des générations, l'imaginaire des populations s'est construit par une sorte de sédimentation, la situation a bien évolué. Aujourd'hui, la plupart des gens changent de lieux de résidence plusieurs fois dans leurs vies, des lieux que leurs parents et leurs familles ne connaissent pas, ils y vivent souvent seuls... Il ne peut y avoir de sédimentation de la mémoire dans de tels lieux. Les gens n'habitent plus dans un paysage (au sens large du terme, le paysage qui comprend les dimensions affective, relationnelle, urbaine, etc.) qui s'inscrit dans leur propre mémoire. Il n'y a plus de circulation de paroles et de construction de la mémoire : on ne construit plus le sens de son habitation car les données ne sont plus transmises. Cela crée de l'angoisse, de l'ennui, du déracinement... On l'observe particulièrement chez les migrants mais c'est aussi vrai pour les citadins. Finalement, les gens habitent dans des lieux construits artificiellement : c'est pourquoi les sociologues font la différence entre l'espace(le lieu rationnel), et le territoire, c'est-à-dire le lieu où sédimente la mémoire collective et les affects.

Quelles sont les conséquences de ce déficit de construction de mémoire collective ? Les objets techniques n'offrent-ils pas de nouveaux moyens de construction et de transmission de notre mémoire ?
Actuellement, les gens cherchent à se « ré-encycler », à reconstruire une mémoire perdue. Pourquoi les gens achètent des objets anciens dans les vide-greniers, se tournent vers des designers des années 1950 ou la mode vintage ? Ils achètent de la mémoire, parce qu'ils ne se projettent plus dans l'avenir, ils éprouvent une soif de réenracinement, le besoin de se rassurer et de se « ré-encycler » dans une historicité, qui va être prise entre l'histoire longue et les petites histoires courtes. « Déposer de la mémoire » sur internet s'inscrit dans cette tendance. Les applications permettant cela montrent que les gens aiment partager des petites histoires. Du coup, les gens ont besoin de ces supports d'anecdotes : cela produit du lien social et permet de retrouver des petites mythologies personnelles, de refaire de l'intelligence sociale... Le partage de photos familiales par exemple est une manière de célébrer un groupe dans un rituel qui arrête le temps et une manière de re-dérouler l'histoire d'une famille. Cela comble la disparition de la structure familiale classique qui a éclaté avec l'émergence des valeurs d'émancipation... Depuis les années 1970-80, nous sommes parvenus à nous émanciper, mais en même temps, nous faisons l'expérience de la solitude et de l'ennui. Cela laisse un vide insurmontable. Je suis libre mais je suis seul. La famille classique d'après-guerre était certes étouffante, mais elle était aussi un lien et un soutien. Vers quoi nous sommes-nous tournés quand nous nous sommes découverts libres et seuls ? La consommation et l'Internet, qui se confondent bien souvent. Ils jouent tous les deux une fonction d'anamnèse, c'est-à-dire de remémoration. 

Dans les pratiques, je consomme dans un grand magasin où j'oublie ma condition initiale d'individu isolé et je refais l'expérience de la socialité avec une communauté d'acheteurs ayant les mêmes codes... C'est la même chose en ligne : on poste, on partage, on commente, etc. C'est une manière de produire une mémoire collective par rapport à un grand déficit d'histoire. Je pense, comme Loïc le Meur, que toutes les applications seront aussi des réseaux sociaux. On redécouvre avec internet que les objets sont le support d'une circulation de paroles. Les sites de vente en ligne sont un prétexte pour dialoguer. Autre support de mémoire, Facebook se structure autour d'un fil chronologique avec pourtant que des signaux faibles, des anecdotes, des photos, des quizz, etc. Voyez aussi les propriétaires de Fiat 500 qui se saluent quand ils se croisent : il y a connivence, il y a communauté.
Privés de notre enracinement et de notre identité collective (hors des champs politique, religieux, syndical, familial, de l'école... qui sont largement questionnés), nous structurons notre identité ailleurs. Je crois que la fonction du robot est énorme car, comme internet, c'est une béquille qui permet de refaire circuler la parole, des données, etc. en bref, d'échanger avec d'autres. Le robot est celui qui va faciliter la circulation de ces signes d'appartenance à des histoires familiales, des micro-histoires... Il peut nous permettre de reconstruire cet enracinement et cette remémoration, cette « re-mythologisation » de soi.