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Les marqueurs de l'identité lyonnaise

Interview de Philippe DUJARDIN

politologue, chercheur au CNRS

<< Les anticorps régionaux peuvent travailler à grande vitesse >>.

La région Rhône-Alpes a-t-elle une identité ? Des identités ? Au-delà de la variété des paysages, des reliefs, qu'est-ce qui peut unifier, rassembler, plus de six millions d'habitants, sur un territoire plus grand que de nombreux états ? Dans le cadre du supplément consacré mardi 2 mars 2010 aux élections régionales, Libération a posé la question à Philippe Dujardin, politologue et chercheur au CNRS. Nous publions ici une version plus longue de cet entretien. D'où il ressort notamment que cette région aurait acquis au cours des siècles une capacité à dire "non", à ne pas se laisser soumettre, à ne pas se laisser dominer…
Interview publiée aussi dans Libération le 2 mars 2010 et réalisée par Olivier Bertrand et Anne-Caroline Jambaud.

Réalisée par :

Date : 02/03/2010

Quels marqueurs identitaires repérez-vous dans la variété rhônalpine ?
Ils sont multiples. Economique : Rhône-Alpes concentre des savoir faire industriels, scientifiques et techniques de haut niveau. Politique dans le rapport de ce territoire à la « résistance ». Culturel : cette région a été l’épicentre de la décentralisation culturelle. Géographique aussi si l’on pense au fleuve Rhône. 
Historiquement, le duché de Savoie, le duché du Dauphiné et la Provence ont peu de rapport avec ce que Georges Duby a appelé un jour « l’inconsistant pays lyonnais ». Autre source d’incohérence : le Rhône unifiait, mais séparait aussi, puisqu’il faisait frontière : toute la partie est de Lyon, dite aujourd’hui plaine du Dauphiné, n’était pas française. Le Rhône a longtemps fait frontière entre les terres du Saint-Empire et le Royaume de France. 
La mise en cohérence "fluviale"  de ce que nous nommons territoire rhônalpin a été amorcée, dès l’entre-deux guerres, grâce à Edouard Herriot et à une institution fameuse : la Compagnie nationale du Rhône (CNR). « Rhodanienne » autant que « nationale » : le linéaire rhodanien est mis au service de la reconstruction et de la modernisation du pays.
Aujourd’hui,  une reconstruction, plus symbolique et sensible, est en cours. Un des acteurs majeurs en est la Maison du Fleuve Rhône, à Givors. En vingt ans, elle a réussi ce coup de force de rendre possible une représentation d’un espace devenu rhônalpin autour d'un fait majeur qui est la présence du fleuve.

Il y a le fleuve, mais aussi les vallées, qui ont transformé cette région en terre d’immigration, de circulation.
C'est évident. Dès l’Antiquité, les légions romaines puis les premiers chrétiens viennent du sud et d'Orient. Lyon ville cosmopolite, c’est inaugural. C’est dans ses gènes géographiques puisque la position de cette ville, c’est d’être "moyeu". Ni du nord, ni du sud. Et du nord, et du sud. Fernand Braudel parlait, à son sujet, du "méridien faste". Rhône-Alpes, proche de la Méditerranée, de l’Italie, du Maghreb et pas si loin de l’Espagne et du Portugal profite de flux de migrants venus de ces régions. Toute la région se trouve sous l’effet d’une position qui aspire le dehors. Les autochtones n'ont pas suffi à alimenter son génie religieux, financier, manufacturier, industriel… L’axe Marseille-Lyon a vu transiter des cohortes de personnes qui fuyaient la misère, les guerres civiles, les génocides, ou qui cherchaient, tout simplement, du travail. Sur les deux dernières décennies, le renouvellement est sans doute davantage lié à son attractivité économique et académique : pôles de compétitivité mais aussi universités, grandes écoles.

Vous citiez la résistance comme un marqueur rhônalpin ?
Dans cette région, vous trouvez partout des monuments commémorant des actes de résistance. Le relief a joué un rôle, ce sont les plateaux de l’Ain, du Vercors, de la Loire, favorables à des positions de repli, à des réseaux de migration discrets. Mais quelque chose vient de très loin. Si l’archevêque de Lyon a le titre de Primat des gaules, c’est au motif que la chrétienté de l’ouest-européen a été baignée, à Lyon, dans le sang des martyrs. Des hommes et des femmes, s’avouant chrétiens, dessinent la première figure de « l’insoumis », du « dissident ». On peut également citer Pierre Valdo, mais aussi les camisards résistant aux dragonnades. Les insurrections des maîtres ouvriers et ouvriers lyonnais au 19e siècle. Puis au 20e, le refuge d’enfants et de familles juives. Plus récemment, la possibilité du « non » a été confirmée en 1998 avec "l’événement" Charles Millon. Les réactions massives et immédiates à son alliance avec le FN ont créé un micro-séisme régional. On a vu comment les anticorps régionaux pouvaient travailler à très grande vitesse.
Pour comprendre cette capacité à dire "non", il faut prendre en compte les relations de pouvoir au sein de cette région. Il y a un irrédentisme initial. Personne n'a jamais pu dominer personne. Les Savoyards, les Dauphinois, les Ligériens ne sont pas Lyonnais. Lyon n’a jamais eu de position dominante d’un point de vue politique, fiscal ou militaire. Lyon a un très grand pouvoir de polarisation sur Rhône-Alpes, mais Lyon n’a pas eu les attributs convenus d’une capitale : elle n’a eu ni parlement, ni université, contrairement à Grenoble ou Chambéry ! La résistance vient peut-être de ce rapport, du refus de se fondre, d'accepter qu'il y ait un maître. 
L’insurrection lyonnaise de 1793 c’est : "Nous lyonnais, nous ne vivrons pas dans la dépendance des factions de la Convention". C’est la possibilité de dire non à la domination. Oui aux entités agglomérées dans Rhône-Alpes, non à la domination de Lyon, non à la subordination. Il n’y a pas de maîtrise possible dans cet espace régional. Il y a des forces, des "puissances sociales" comme disait Montesquieu ; elles se tiennent en respect. Avant même "résistance", il faut dire "insoumission".

L’Etat a souvent testé en Rhône-Alpes ses dispositifs expérimentaux, louant la qualité du "dialogue républicain"...
Les Préfets le disent, les directeurs régionaux des affaires culturelles en sont ébahis… Ce qui fait exception en Rhône-Alpes, ce sont des mœurs partenariales. Elles ne sont pas liées à la bonne volonté des gens mais au fait que dans cette région, personne n’ayant jamais pu dominer personne, il faut être partenaires. En Rhône-Alpes, on est contraints à des mœurs partenariales par une très longue histoire. L’institution des prud’hommes née à Lyon, c’est la contrainte du débat entre le patron et le salarié. Le mutuellisme est un partenariat entre salariés. La décentralisation culturelle est venue conforter cela. Paris ne décidant plus pour la province, un Dasté à Saint-Etienne, un Planchon et un Maréchal à Lyon, un Lesage à Grenoble, y vont à plein régime. On inaugure des mœurs qui ne sont plus formatées par le principe hiérarchique étatique.
Ces mœurs partenariales se retrouvent dans le domaine économique. En 2005, quand l’Etat français crée des pôles de compétitivité, 20 à 25% tombent en Rhône-Alpes. C’est impressionnant ! Cela tient à une triangulation entre des collectivités territoriales fortes, des industries et des laboratoires forts. Le pouvoir économique de Rhône-Alpes s'appuie sur une histoire industrielle, un haut degré de formation, que les villes ont su assurer, souvent sur leurs propres deniers ou sur fonds privés. Cela donne une concentration de savoir faire, sur des territoires partenaires. Et cela met Rhône-Alpes à la hauteur des grandes entités allemandes, suisses, italiennes, catalanes...