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Les enjeux de la numérisation 500.000 ouvrages de la Bibliothèque municipale de Lyon par Google

Interview de Patrick BAZIN

directeur de la Bibliothèque municipale de Lyon en 2010

<< Diaboliser Google comme on le fait en ce moment, est plus une preuve de faiblesse et d’hypocrisie que de lucidité >>.

La campagne de numérisation de 500.000 ouvrages de la Bibliothèque municipale de Lyon par Google vient de débuter, suscitant une vive polémique en France. Patrick Bazin, directeur de la Bibliothèque municipale de Lyon, explique les enjeux de cette numérisation. 

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Date : 02/01/2010

Pourquoi avez-vous lancé un appel d’offres vis-à-vis de sociétés privées pour la numérisation de vos fonds ?
Tout simplement pour rendre davantage accessibles nos collections, par le biais de ce nouveau médium qu’est Internet. C’est un projet qui s’inscrit dans notre programme de valorisation du patrimoine écrit de la bibliothèque municipale de Lyon et, disons-le, de sa démocratisation, puisque que, grâce à Internet, tout un chacun peut accéder aux documents numérisés. N’oublions pas que l’une des missions essentielles des bibliothèques publiques c’est justement de donner le plus largement possible accès aux connaissances et, plus spécialement, au patrimoine écrit. N’oublions pas, non plus, que les ouvrages anciens, libres de droits, que nous allons numériser sont   tombés » dans le « domaine public », ce qui signifie que leur contenu (à bien distinguer des livres eux-mêmes, qui restent physiquement conservés dans la bibliothèque) sont librement réutilisables par qui le souhaite. D’où l’intérêt  de la numérisation qui permet de rendre largement réutilisables les contenus tout en  préservant les livres en tant qu’objets patrimoniaux. La difficulté est que numériser environ 500 000 volumes coûte extrêmement cher. D’où l’intérêt de l’accord original que nous avons conclu avec Google suite à un appel d’offres : l’entreprise Google numérise nos livres et nous fournit gratuitement les copies numériques des livres ; en échange, nous la rétribuons en lui octroyant le droit de garder un double des copies. 

N’y avait-il pas les ressources en interne, ou du côté des pouvoirs publics, pour réaliser cette numérisation ?
En interne, pas suffisamment, loin s’en faut. Quant aux autres ressources publiques, qu’il s’agisse de celles du Ministère de la Culture ou de la BnF, elles n’ont jamais été, jusqu’à présent, à la hauteur des enjeux.  Elles ne permettent que d’opérer des numérisations  ciblées, sur des petites quantités et des corpus précis. Mais, peut-être, le « grand emprunt » va-t-il changer la donne – ce qui serait heureux – s’il accorde les millions d’euros annoncés aux programmes de numérisation.

Mais vous avez bien, déjà, bénéficié de crédits publics sur des programmes de numérisations ciblés ?
Bien sûr ! Encore l’an dernier, en 2008, nous avons bénéficié de deux aides. L’une, d’un montant de 45 000 €, accordée par la MRT (Mission de la Recherche et de la Technologie au ministère de la Culture) a financé en grande partie la numérisation et la mise en ligne de nos manuscrits les plus anciens, soit 55 manuscrits médiévaux. Un 2ème programme, pris en charge directement par la BnF, nous a permis de numériser la Revue du Lyonnais, principale revue culturelle et artistique du 19e siècle, soit quelques 70 000 pages. Mais ce genre d’aide est relativement récent. De 1995 jusqu’en 2006 les aides à la numérisation de la MRT ou de la BnF étaient très difficiles à obtenir. Il y a toute une période pendant laquelle les bibliothèques patrimoniales comme la nôtre, souhaitant numériser leurs collections, n’arrivaient pas à obtenir des aides. D’où le souhait que nous avons eu en 2006 de lancer un appel d’offres pour une numérisation de masse.

Quel enjeu y a t’il à ne pas rater le train de la numérisation ? Est-ce une course contre la montre, une compétition ?
Ce n’est pas une compétition car on n’a pas encore vraiment commencé. Il n’y a pas eu véritablement d’avancée significative en matière de numérisation. A part Gallica, et encore. Donc, il faut s’y mettre sérieusement. Je suis allé en Chine en 1994, invité par des bibliothécaires de Canton et Pékin qui voulaient savoir ce que représentaient les enjeux de la numérisation. On m’a questionné sur ce sujet parce qu’ils avaient entendu dire qu’à Lyon on s’intéressait à la numérisation des documents. J’ai été reçu comme une sorte de consultant. Aujourd’hui, c’est moi qui vais prendre des leçons là-bas car les bibliothèques chinoises mènent des campagnes de numérisation sans commune mesure avec les nôtres. J’espère que nous n’allons pas mettre un siècle à rattraper ce qui commence à être un retard inquiétant.

A la vitesse où évoluent les technologies, il ne s’agit tout de même pas d’un siècle !
Il s’agit bien de cela ! Au rythme actuel il nous faudrait largement plus d’un siècle pour numériser nos collections. Alors qu’avec Google, nous pouvons espérer en faire une bonne partie en moins de dix ans. L’échelle de temps est quand même très importante ! Et il ne faut pas prendre de retard parce que c’est en ce moment que les nouveaux dispositifs d’appropriation de l’information et des connaissances se mettent en place à l’échelle planétaire. Dans un siècle, il y en aura d’autres qui prendront le relais et, en attendant, l’échiquier des cultures aura évolué. C’est comme si, à la fin du 15e ou 16e siècles, face à l’apparition de l’imprimerie, on avait dit « il est urgent d’attendre » !

Etait-ce, alors, une compétition entre Lyon et d’autres villes en Europe ? 
Peut-être, sans doute. Mais, c’était surtout une course à la connaissance et à la culture dont toute l’humanité hérite et dont nous ne pouvons que nous féliciter aujourd’hui. A l’époque, les intellectuels (les humanistes) et ceux qui maîtrisaient la technologie trouvaient normal de faire cause commune pour aller de l’avant. La question du numérique aujourd’hui se pose à peu près dans les mêmes termes. Espérons que le même enthousiasme et la même confiance  dans le progrès nous animent ! D’autant que, pour une fois, ce genre de progrès rime avec développement durable. Le développement durable du savoir et du vivre ensemble dans la connaissance et dans la connivence. Nous n’avons pas le droit d’attendre. En tout cas, sans tomber dans un nationalisme identitaire éminemment détestable, on est en droit de penser qu’il serait tout de même absurde que les éditions lyonnaises du 16e siècle soient numérisées à partir des exemplaires que possèdent les bibliothèques américaines et non à partir de nos propres collections, en relation avec le contexte historique de leur création.

La numérisation est-elle un enjeu, non seulement en termes  de « démocratisation », mais aussi de « conservation » ?
Effectivement, elle permet de moins manipuler les livres eux-mêmes une fois qu’ils sont numérisés. Elle contribue, donc, à une meilleure conservation du patrimoine. Mais qu’en est-il de la conservation des fichiers numériques ?On sait que les supports numériques sont très fragiles. Mais là n’est pas la question car il suffit de faire migrer  périodiquement les fichiers. La vraie difficulté réside dans l’évolution permanente des logiciels de structuration et de lecture des données. S’ajoute à cette difficulté l’enrichissement des données de départ à travers l’usage que l’on en fait et qui produit lui-même des contenus à mémoriser. 

Que pensez-vous de ceux qui disent que vous avez signé un pacte faustien avec Google ?
J’ai du mal à comprendre. Il faut, bien sûr, rester vigilant face au pouvoir qu’acquièrent aujourd’hui toutes les grandes entreprises de l’Internet vis-à-vis de la vie privée. Et, d’ailleurs, je trouve que l’on est très laxiste avec les institutions qui s’entichent, sans aucun appel d’offres ou contrat, de sites comme Facebook ou Secondlife. Mais, c’est un autre sujet que celui qui nous concerne, à savoir un contrat de prestation de service basé sur un paiement en nature. Diaboliser Google comme on le fait en ce moment, est plus une preuve de faiblesse et d’hypocrisie que de lucidité. Qui peut nier l’intérêt et la qualité croissante de Google Livres ?

Vous contribuez à conforter un monopole privé…
La bibliothèque n’a pas pour mission de lutter contre les monopoles. La vraie question est de savoir si notre bibliothèque et le public sont gagnants – ce qui est, à l’évidence, le cas. A partir du moment où la mémoire culturelle est devenue un enjeu majeur, une institution de la mémoire comme notre bibliothèque ne peut pas rester les bras croisés. Attendre de l’argent public, oui, mais nous attendons déjà depuis bientôt 20 ans ! Faudrait-il attendre encore ? Pour le coup, nous conforterions la position dominante des entreprises privées de la connaissance ou des bibliothèques et des Etats qui, à travers le monde, se montrent dynamiques. Certes, le « grand emprunt » va, paraît-il, dégager des sommes très importantes pour la numérisation, mais, premièrement, il en faudrait encore plus pour numériser l’essentiel du patrimoine écrit et la question des partenariats public-privé reste à l’ordre du jour ; deuxièmement il semblerait que la BnF doive être la principale destinatrice des subsides ; troisièmement, la numérisation n’est qu’un aspect du problème : il faut mettre également beaucoup d’argent dans la réalisation d’applications sophistiquées permettant d’accéder aux documents numérisés.

Comment s’explique selon vous le retard français ?
Il est loin d’être spécialement français. Mais, pour la France, je vois trois raisons fondamentales. Il y a, d’abord, le fait que dans le pays de l’Académie Française et des grands corps de l’Etat, où l’on a une propension à aborder le livre sous l’angle du sacré et non comme un vecteur de communication  et de diffusion, on a du mal à comprendre ce que signifie la révolution numérique. On s’est fourvoyé, jusqu’à présent, dans des polémiques stériles pour savoir si le numérique était compatible avec la vraie culture, s’il allait tuer celle-ci, alors qu’il s’agirait plutôt de penser le numérique pour ce qu’il est, à savoir le nouvel espace de la culture, et d’en tirer le meilleur profit pour le bien de tous.

Le deuxième obstacle, bien connu, tient au centralisme : pas ou peu de salut en dehors de Paris, qui est toujours censé donner le la et qui accepte difficilement que les initiatives innovantes puissent venir de la « Province ». La BmL était dans les années 90 un véritable laboratoire. On le savait pertinemment, mais, à l’époque, nous n’avons pas trouvé les aides nécessaires pour transformer l’essai. Cette situation est en train de changer, mais force est de constater que l’accord passé avec Google n’a pas intéressé grand monde à l’échelle nationale jusqu’au moment où la BnF, qui n’a encore rien signé, a évoqué l’hypothèse d’un partenariat, déclenchant, du coup, une polémique assez violente.

Le troisième obstacle est plus fondamental. Il est lié au dispositif du savoir qui, depuis des siècles, fonctionne verticalement, basé qu’il est sur le contrôle des modes de production de la connaissance par le haut, à partir de corps constitués surplombants. C’est un système que je ne critique pas. J’en suis moi-même issu et je lui reste très attaché à titre personnel. Mais, force est d’admettre que c’est un système aujourd’hui en bout de course. Pas seulement à cause des nouvelles technologies, mais tout simplement du fait de la démocratisation croissante dont les NTIC ne sont qu’un mode d’expression car, inévitablement, l’extension et la diversification du champ de la connaissance appelaient de nouveaux outils, à la hauteur des nouveaux enjeux. Autrement dit, le blocage que nous avons rencontré et que nous rencontrons aujourd’hui encore, est un blocage fondamentalement sociologique. Ce sont, inconsciemment, les membres des instances de contrôle de la connaissance qui bloquent le processus. Je dirais presque qu’il s’agit d’une espèce de lutte des classes !

Que pensez-vous du fait que dans 87% des cas on confie nos recherches à un unique moteur de recherches, celui-là même que vous allez contribuer à alimenter : Google ?
L’objectif d’une bibliothèque est de collecter un maximum de livres pour les rendre accessibles. Donc tout bibliothécaire qui se respecte a en tête l’idée d’une bibliothèque universelle « trustant » l’ensemble des livres et des connaissances, et les rendant largement disponibles. En soi, cette utopie s’inscrit dans le droit fil des Lumières. Alors comment voulez-vous qu’un bibliothécaire ne considère pas comme une avancée considérable pour l’humanité le fait que, quelque part, une solution comme celle de Google donne accès non pas à tout mais à presque tout ? C’est pourquoi, malgré les craintes que l’on peut légitimement avoir par rapport à une solution qui échappe, de fait, au contrôle démocratique (tout en suscitant, cependant, par nature, de multiples contre-pouvoirs, à la différence d’une organisation totalitaire), vous trouverez peu de chercheurs patentés qui ne reconnaissent l’utilité et l’efficacité de Google Livres. Ceci dit, notre objectif propre, encore une fois, n’est pas d’alimenter Google Livres. Il est, au contraire, de créer notre propre bibliothèque numérique et de la mettre en réseau avec d’autres bibliothèques du même genre de manière à développer une solution alternative, proprement bibliothécaire et, donc, plus apte à contextualiser de façon scientifique les documents.

Est-ce qu’un moteur unique, global, peut répondre à tous les besoins ?
Très clairement non ! C’est bien pour ça que la BM de Lyon – je viens de vous le dire -  veut disposer de sa propre force de frappe, faire sa propre bibliothèque numérique parce que je pense que l’avenir va remettre en scène les spécialistes de la connaissance à travers les métadonnées. On parle beaucoup du Web 3.0, Web sémantique, qui sera plus pertinent, moins grossier, dans son approche des contenus. Il existera à condition que les données soient structurées d’une manière intelligente – ce que savent faire les bibliothèques. Autrement dit, les bibliothécaires n’ont pas dit leur dernier mot. C’est pourquoi il faut les encourager dans leurs initiatives, y compris quand elles semblent audacieuses.

Le critère de recherche par « popularité » - type Google - vous paraît-il pertinent ?
On peut bien sûr critiquer Google Books et les autres moteurs de recherche qui sont à notre disposition parce qu’ils structurent d’une certaine manière l’information. Mais les faits démontrent qu’ils sont finalement extrêmement performants, et de plus en plus. Pas uniquement parce que c’est rapide. Vous trouvez infiniment plus de choses pertinentes grâce à la numérisation des documents et aux moteurs de recherche qui leur sont liés que ne serait-ce qu’il y a dix ans quand il fallait utiliser les catalogues de bibliothèques. N’importe quel spécialiste connaissant les catalogues de bibliothèques vous dira que la puissance d’investigation est aujourd’hui bien supérieure sur Internet

Mais Internet, c’est aussi le règne des vandales, des faussaires, des comploteurs… On peut tomber sur n’importe quoi !
Ne croyez-vous pas que l’on ne puisse tomber sur n’importe quoi dans une bibliothèque classique de plusieurs millions de livres ? Vous y trouverez, par définition, le pire et le meilleur, tant il est vrai qu’une grande bibliothèque (je ne parle pas d’une petite bibliothèque hyper-sélective et, encore moins, d’une bibliothèque pour enfants) n’a pas pour vocation de prescrire la qualité ou la vérité comme on prescrit un médicament. Une bibliothèque est, avant tout, le rassemblement de la plus grande diversité possible. Au lecteur, ensuite, librement et en exerçant son libre arbitre, d’en faire son miel. A bien des égards, le modèle de l’Internet découle directement de celui de la bibliothèque publique : un espace ouvert à tous, le plus gratuitement possible, et donnant accès à une vraie diversité d’idées et d’approche. Bien sûr, les dangers de l’Internet sont peut-être plus immédiats, mais, dans les deux cas, l’exercice de la liberté et de l’esprit critique est indispensable.