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La numérisation des livres en librairie et l'exemple de Google à Lyon dans les bibliothèques

Interview de Guillaume DECITRE

© 2012 Decitre
PDG des librairies Decitre

<< En 2010, Decitre pourra commercialiser des fichiers numériques >>.

Les librairies Decitre ont fêté leurs cent ans, mais sont résolument tournées vers l’avenir et les nouvelles technologies numériques. En 2010, les huit librairies rhônalpines seront prêtes à commercialiser des fichiers numériques ou effectuer de l’impression à la demande. Mais Guillaume Decitre, pd-g des librairies Decitre depuis 2007, reste prudent. 

Réalisée par :

Date : 28/01/2010

La numérisation représente-t-elle une révolution dans le monde du livre ?

La numérisation a déjà révolutionné le monde du livre depuis plusieurs décennies ! Il y a vingt ans, un livre s’écrivait à la machine à écrire, on envoyait son manuscrit à son éditeur qui faisait les corrections et renvoyait à son tour le manuscrit, etc.  Aujourd’hui, vous écrivez sur un traitement de texte, voire sur un i-phone, vous envoyez votre texte à votre éditeur par e-mail qui le corrige avec un logiciel, vous l’imprime sur une imprimante numérique… Le coût de création, de fabrication et de distribution du livre, dont le prix s’est pourtant maintenu, a baissé de manière continue, augmentant du même coup les taux de rentabilité des éditeurs.
Le numérique a ainsi augmenté de manière significative la production de livres, et leur spécialisation. On peut avoir des livres de plus en plus pointus pour des publics de plus en plus qualifiés.

Avez-vous des indicateurs permettant de mesurer cette augmentation de la production livresque ?

Parmi les activités de Decitre, on a développé, à l’initiative de mon père, un catalogue numérique de livres en langue française qu’on utilise d’abord pour nos propres besoins et qu’on loue à Amazon, Google, Priceminister, etc. Dans 60 à 70% des cas, quand vous cherchez un livre sur internet en France aujourd’hui, c’est nous qui fournissons les informations.
Ce catalogue référence plus de 650 000 ouvrages Il en sort 6000 nouveaux par mois, et  ce chiffre est en augmentation régulière de 6% par an depuis déjà de nombreuses années.

En quoi cet accroissement de l’offre de livres impacte-t-elle la librairie ?

Si autrefois une librairie de quartier pouvait avoir l’essentiel des livres qui se vendaient, aujourd’hui ce n’est tout simplement plus possible. Quand une librairie traditionnelle en France a entre 10 et 15 000 références, une librairie Decitre propose 80 000 et 100 000 références. Encore une fois sur un catalogue de plus de 650 000 titres ! Et ce catalogue n’inclut pas les livres d’occasion ou épuisés, ce qui représente plus d’1,8 millions de livres ! D’où l’importance du numérique et de l’aventure Internet, puisque pratiquement, il n’y a plus aucun libraire qui peut avoir dans sa surface de vente l’intégralité des livres qui potentiellement se vendront un jour.

Grâce à Internet, une librairie Decitre peut non seulement fournir 80 à 100 000 références mais également les 650 000 titres de notre catalogue; il suffit de passer commande, soit sur Internet soit en magasin et on leur livre sous deux à trois jours, ce qu’on ne pouvait pas faire autrefois. Quand vous aviez un livre en 15 jours, c’était une belle performance !

Pensez-vous qu’à terme, le papier va être remplacé par le support numérique ?

Je dirais que c’est un faux débat parce que, dès aujourd’hui, la plupart des gens lisent des livres papier et lisent du numérique. Ils lisent le dernier Marc Lévy sur papier et vont sur Wikipédia pour consulter des informations de telle ou telle nature. Ce qui est important, c’est que les gens lisent, peu importe le support. Il ne faut pas oublier que 10% des Français ne savent pas lire, et ce chiffre est en augmentation constante ! 20 à 25% de gens ont énormément de difficultés à lire et il y a 50% des français qui ne lisent pas du tout.

Quelle peut être l’action des pouvoirs publics dans ce domaine ?

Pour les pouvoirs publics, la première chose à faire, c’est d’apprendre à la population à lire mais aussi à découvrir le plaisir et l’intérêt de la lecture. Il est important pour tout le monde que les générations à venir ne sachent pas seulement se servir d’une console Wii ou d’une télécommande. Quand on est sur un ordinateur, si on ne sait pas lire on ne sait tout simplement pas se servir d’un ordinateur ! Il y a là un débat de société fort qui dépasse largement la question de savoir si demain les gens liront des livres papier ou électronique ; il faut d’abord que les gens sachent lire. Ce que j’attends des pouvoirs publics, c’est d’abord qu’ils fassent leur travail en faisant en sorte que 100% des Français sachent lire et écrire. C’est fondamental. Quelqu’un qui aujourd’hui, en 2010, ne sait pas lire et quelqu’un qui est socialement mort.

Que pensez-vous de l’accord conclu entre Google et la Ville de Lyon pour la numérisation de 500 000 ouvrages de la BmL ?

Cet accord va dans le bon sens car il va dans le sens de la numérisation du patrimoine. Or les livres anciens libres de droit sont malheureusement encore pas ou peu numérisés. Mais il pose des questions délicates puisqu’on confie sur une durée de temps assez longue une partie du patrimoine national à une société qui est à but commercial. Je ne connais pas la nature exacte de cet accord ; ce que j’espère, c’est que la mise à disposition de ce contenu numérique n’aura pas une contrepartie compliquée si d’aventure, pour des raisons que j’ignore, Google devait mettre en priorité tel ou tel contenu commercial, ou en enlever tel autre. On sait pertinemment qu’il y a un certain nombre de portails Internet, notamment américains, qui, quand ils ont voulu attaquer le marché chinois, ont restreint l’accès à des informations pour ne pas choquer les autorités chinoises. Une partie des contenus n’étaient donc pas accessibles et ce qui s’est passé en Chine pourrait potentiellement se passer ailleurs.

La vente de fichiers numériques constitue t’elle d’ores et déjà un marché ?

On commence à voir des fichiers numériques achetés en France, notamment dans le monde scientifique et technique, avec parfois des mises à jour. Par exemple, quand on a un livre de médecine qui nécessite des mises à jour régulières et chères, ça peut avoir un sens d’avoir un fichier numérique mis à jour automatiquement avec des liens hypertextes renvoyant à des sources variées. On le voit de plus en plus et je pense que c’est le sens de l’histoire.

Que pensez-vous du livre électronique ?

Je suis a contrario plus dubitatif. Aujourd’hui, c’est un appareil qui coûte environ 300€, sachant que la durée de vie moyenne d’un appareil électronique est 24 mois, cela représente un amortissement de 150€ par an. Or, le budget moyen de lecture d’un Français qui lit est de 120€. Ça veut dire que sans avoir acheté un seul livre vous dépensez déjà plus pour le support que pour le contenu ! C’est un vrai problème. Bien sûr, les prix peuvent baisser. Mais la question est de savoir à partir de quel prix psychologique ce liseur est intéressant. Si on compare avec la musique, l’i-pod est certes cher mais comme de toute façon vous téléchargez gratuitement de la musique piratée, en fait c’est imbattable en terme de valeur économique. Conséquence : l’industrie de la musique a été divisée par dix en dix ans et aujourd’hui la plupart des musiciens meurent de faim. Un secteur de création a littéralement explosé en vol. Prenez Virgin, un de nos concurrents, dont le point fort était la musique, et bien aujourd’hui, chez Virgin, il n’y a pratiquement plus de CD, c’est fini !
Si le marché du livre va vers un modèle similaire – on achète un liseur qui coûte 100 à 200€ mais plus personne n’achète les contenus mais les pirate - ça veut dire tout simplement qu’on tue la création artistique.

Au-delà de la survie d’un secteur de création, en quoi le modèle payant est-il important pour la fourniture de contenus ?

Quand vous achetez des contenus, par exemple un livre de médecine, vous payez des médecins ou des chercheurs pour vous donner un contenu de qualité. Si vous n’achetez pas ce contenu, ce sera un site internet qui sera payé par des laboratoires pharmaceutiques ou par des agences commerciales pour le réaliser. Or leur fidélité ne va pas aux consommateurs, mais à ceux qui les paient. Ça modifie complètement le lien multi centenaire entre les gens qui créent du contenu et les gens qui l’utilisent ou le consomment. Ça pose donc de vraies questions.

Pensez-vous vraiment que le scénario de la musique puisse s’appliquer à l’écrit ?

C’est possible, mais je ne pense pas qu’on s’oriente vers ce scénario. En effet, aujourd’hui encore, presque 20 ans après l’arrivée d’Internet, il n’y a que 8% des livres en France qui sont vendus sur Internet. Il y a encore beaucoup de gens qui aiment venir dans les librairies. Parce qu’ils ont besoin d’aide, de conseil, de discussion.

Je pense qu’il est important qu’on continue à aller vers un modèle qui privilégie un contenu de qualité. Le métier d’auteur n’est jamais aussi important qu’aujourd’hui. Les métiers d’éditeur et de libraire aussi. Ce n’est pas parce que les livres seront numérisés que les internautes seront les trouver. Avec ou sans Google ou Microsoft. Car il y a trop d’offres. Prenez l’exemple de la Coupe du monde de rugby. Il est sorti 150 livres. Sur une recherche standard effectuée sur Google ou Decitre.fr, vous avez en moyenne 10 résultats de recherche par page. Il faut donc parcourir 15 pages pour trouver le bon livre. Personne ne le fait ! Vous avez donc besoin d’intermédiaires, en l’occurrence de libraires, qui vous connaissant, connaissant le secteur (le rugby ou la littérature enfantine) vous diront : « moi je pense que ce sont ces 2 ou 3 livres qui vont vous convenir ».
Paradoxalement, le problème du livre, ce n’est pas son prix qui s’élève en moyenne en France à 10€. Combien de personnes préféreraient payer un peu plus cher un livre pour être sûres que le livre qu’elles sont en train de lire est le bon et correspond à leurs besoins ?

Vous mêmes, êtes-vous plutôt papier ou écran ?

Beaucoup disent qu’à terme, quand on achètera un livre, on achètera le livre papier et le fichier numérique. Moi je préfère lire un livre papier. Je n’ai pas besoin de le recharger ; si je vais à la plage et que je le fais tomber dans l’eau, je n’en fais pas toute une histoire ; si le livre me plaît, je le dédicace et je l’offre à un ami, etc. De nombreux faits m’incitent à penser que le support papier va encore perdurer. Mais si je pars pour deux ou trois jours en voyage, je n’ai plus envie de m’embarrasser des 4 ou 5 livres que j’ai l’habitude d’emporter : je les mettrai sur mon ordinateur portable ou mon lecteur électronique. Des usages mixtes sont en train de se mettre en place.

Les libraires Decitre sont-elles déjà prêtes à commercialiser des fichiers numériques ?

Dans l’année 2010 on aura techniquement tout ce qu’il faut pour le faire, et le faire le mieux possible. J’estime avoir une certaine responsabilité vis-à-vis de nos clients. Or, je ne me sentais pas jusqu’à la fin de l’an dernier dans une position confortable pour dire : « achetez un appareil 300€ et vous pourrez télécharger en tout et pour tout 3000 titres qui ne sont sans doute pas les titres que vous avez envie de lire ! » Il y a des enseignes dont c’est le métier de vendre de l’électronique et ils s’en fichent. On n’est pas dans cet état d’esprit. Un temps viendra où le catalogue sera suffisamment important, où le prix de ces objets aura suffisamment baissé pour que je sois prêt à engager mon nom. Ce qui ne veut pas dire qu’on ne pourra pas, assez rapidement, vendre du fichier numérique à des professionnels. Il y a tout un tas de catégories de livres, notamment dans les domaines scientifiques et techniques, pour lesquels ça présente vraiment un intérêt d’avoir le fichier numérique : pour les mises à jour, les recherches dans le texte. Il commence à y avoir de la demande.

Decitre est reconnue comme une entreprise assez pionnière dans le champ des technologies numériques. Pour autant, vous semblez assez prudents…

Attendez, être innovant, ce n’est pas être suicidaire ! Si aujourd’hui, je disais à mes équipes – 400 personnes travaillent dans l’entreprise Decitre – « arrêtez tout ! on ne vend plus un livre papier on ne vend plus que des fichiers numériques », ça n’aurait pas de sens. Aujourd’hui 99,9% des achats de livres en France sont des livres papiers. Aux Etats-Unis où le numérique a au moins 5 ans d’avance, les livres numériques représentent au maximum 3% des ventes. Encore aujourd’hui en France, parce qu’il y a un réseau de librairies dense, parce que c’est important d’avoir un bon conseil, 92% des livres sont vendus dans des espaces physiques. Alors que dans d’autres secteurs d’activités, c’est bien plus ! Par exemple dans le domaine du voyage, qui a démarré sur Internet bien après le livre, plus de 50% des billets d’avion sont vendus sur Internet.