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Accessibilité : l'usager dans le processus d'innovation

Interview de Sylvain DENONCIN et Rémi ROCHON

Directeurs EO Guidage

<< La ville accessible de demain sera celle qui dispense les personnes handicapées d’avoir des prothèses ! >>.

EO Guidage est une entreprise lyonnaise spécialisée dans les solutions pour l’accessibilité. Elle emploie actuellement 18 personnes pour un chiffres d’affaires de 2,5 M€. L’entreprise s’est vue attribuer plusieurs récompenses pour sa capacité d’innovation (prix de l’innovation technique au salon ArchiVision de Marseille en 2010, félicitations du Jury au salon développement durable Ecorismo 2010). Elle consacre 10% de son chiffre d’affaires à la R&D.

Réalisée par :

Date : 15/11/2010

Quelle est la genèse de l’entreprise EO Guidage ?

EO Guidage a été créée en 1993 par Gilles Rochon qui, à la demande d’usagers déficients visuels, a sollicité un bureau d’étude pour créer un système permettant de traverser la rue. L’option choisie a été une télécommande radio qui active un module qui est dans la figurine piéton et qui délivre un message à l’usager à sa demande. Depuis, la fréquence d’émission radio et le contenu des messages délivrés par ce dispositif ont été normalisés.

Sur quel modèle économique se fonde votre entreprise ?

Tout d’abord, le coût de notre système n’est que très marginalement supporté par l’usager final. En effet, nos clients sont les fabricants de feux, les sociétés qui gèrent les feux pour les villes, les responsables des réseaux de transport en commun, les municipalités (services voirie, patrimoine),  ou encore les Établissements Recevant du Public (ERP). Même les télécommandes sont vendues aux municipalités qui les redistribuent ensuite aux usagers.
Par ailleurs, nous sommes des techniciens au service des personnes handicapés. Notre métier est de transformer des besoins en solutions techniques. On se fait un devoir d’intégrer, dans notre R&D, des personnes spécialistes de l’accessibilité. On ne se fait pas plaisir, en tant qu’ingénieur, à mettre au point de la technologie pour la technologie sans se préoccuper de l’usager pour déterminer précisément à quoi va servir tel ou tel dispositif. L’usager est au centre du processus de conception et de validation des solutions.
 

Comment procédez-vous pour intégrer l’usager dans votre processus d’innovation ?

Nous travaillons avec les associations d’usagers d’une part, et d’autre part, depuis un an et demi, nous intégrons une personne déficiente visuelle dans notre entreprise. Cette personne participe directement au développement produit. Une seconde personne déficiente visuelle a intégré l’entreprise en septembre. Ce sont des personnes salariées de l’entreprise en CDI qui nous permettent de garantir le bien fondé de nos recherches puis de les relayer, notamment aux autres usagers, regroupés en associations ou non.

Quel regard portez-vous sur le secteur associatif ?

Nous sommes dans l’échange avec ces acteurs. Dans le domaine du handicap visuel, le secteur associatif est très éclaté. Il y en a 26 sur Lyon ! Nous cherchons à bien identifier les besoins avec elles. On leur explique, on vient les voir, on teste auprès d’eux les solutions auxquelles on pense. Nos salariés déficients visuels nous aident aussi à maintenir le lien.

Quelles ont été les évolutions de votre système depuis sa mise en marché ?

Le produit a beaucoup évolué. A l’origine, nous étions sur une carte électronique qui s’active avec une télécommande via un signal en fréquence radio. Aujourd’hui, nous gardons cette fréquence qui a été normalisée, mais nous avons rajouté d’autres couches d’activation telle que le bluetooth. Je peux activer mes systèmes via la radio ou le bluetooth, ce qui rend possible l’utilisation du téléphone portable comme support de notre dispositif. Nous avons équipé plus de 600 villes avec ces dispositifs. A Paris, il y a 11 000 feux piétons équipés de ce dispositif là. Sur Lyon, il y en a plusieurs centaines. Par la suite, l’idée était de permettre aux usagers de localiser l’entrée de leur mairie, de leur boulangerie ou de leur bureau de poste. Donc sur le même principe, nous avons installé des balises audio fonctionnant avec la même télécommande à l’entrée des bâtiments.

Notre objectif est d’être capables d’accompagner la personne depuis chez elle jusqu’à sa destination finale. Donc nous ne sommes plus seulement sur la voirie mais aussi dans les bâtiments. Notre métier est bien la mise en accessibilité de la chaîne du déplacement. Pour ce faire, nous avons à faire à des interlocuteurs très différents, entre les services voirie, les responsables des transports ou encore des bâtiments. Nous sommes dans la logique d’intermodalité à travers un outil unique.

Quelle est la technologie à venir qui va impacter votre offre de service ?

C’est le GPS piéton vocalisé qui permet de préparer son déplacement et à terme d’être accompagné sans rupture sur l’ensemble de la chaîne du déplacement. Il vient en complémentarité avec notre propre système et permet de déclencher la plupart de nos systèmes. En effet, la technologie GPS a encore ses limites en termes de précision dans les grandes agglomérations. Et puis, plus fondamentalement, quand je suis déficient visuel, j’ai besoin de repères spatiaux. Le GPS ne permet pas de m’indiquer clairement l’entrée d’un bureau de poste, par contre s’il permet de déclencher la balise sonore que l’on a placée à l’entrée, l’’information spatiale que nous délivrons  devient un précieux complément de celle proposée par le GPS. Dans les transports en commun, nous vocalisons déjà en dynamique toutes les informations qui sont sur les bornes d’informations voyageurs et l’usager peut consulter ces informations sur un téléphone portable, une télécommande ou un GPS piéton en temps réel.

Est-ce que les solutions que vous développez s’adressent à un public plus large que les handicapés visuels ?

On se rend compte par exemple que le guidage au sol pour les déficients visuels sert aussi aux handicapés mentaux qui s’en servent comme un fil d’Ariane. De même, le fait de mettre des bandes au sol permet aussi de gérer les flux de déplacement dans le bâtiment en participant à leur canalisation. Intuitivement, les gens suivent ce marquage et l’on peut ainsi intervenir sur la structuration des déplacements.

Nous travaillons également sur l’accessibilité pour tous à travers par exemple des plans multi sensoriels. C’est un plan en relief, tactile (avec du braille), visuel (pictogrammes, texte, et sonore (avec de l’audio). Il est conçu sous l’angle du design universel, du « design for all ». Ce plan doit servir à tout le monde ! C’est dans ce sens là que certains équipements que l’on pensait dédiés aux personnes handicapées peuvent finalement servir à tous. Dans la même idée, on se rend compte que le traitement antidérapant des escaliers (conformément à la loi) apporte du confort d’usage à tous. La notion de handicap devient relative sous cet angle. Par exemple, un touriste primo-arrivant dans une ville peut, d’une certaine manière, être perçu comme étant dans une situation de handicap. Nos plans multisensoriels s’adressent également à lui !
C’est la notion de situation handicapante ou celle de design pour tous qui doivent orienter la mise en œuvre de nos solutions pour apporter du confort au plus grand nombre sans discrimination ni apprentissage nécessaire.

Est-ce que vous intégrez cette « accessibilité pour tous » dès la phase de R&D ?

On part bien d’un besoin au départ tout en se posant la question : est-ce que la réponse technologique à ce besoin peut avoir du sens pour tous ? Est-ce qu’en aménageant un petit peu ce qu’on a prévu, ça peut servir à un plus grand nombre ? Mais attention aussi aux solutions qui, à vouloir satisfaire tout le monde, ne satisfont plus personne… !

La ville accessible de demain ?

Le GPS permettra aux déficients visuels d’être autonomes du début à la fin. La ville accessible de demain sera celle qui sera capable de proposer des parcours entièrement balisés via des dispositifs de guidage homogènes ou interopérables présents sur l’ensemble de la chaîne de mobilité. La ville accessible de demain sera celle qui dispense les personnes handicapées d’avoir des prothèses ! Elle se conçoit dès la phase amont de la conception des équipements de la ville. Mais attention aussi à l’utopie de la ville sans obstacles (qui consiste notamment à éliminer les trottoirs pour les handicapés), car ces obstacles sont aussi des repères dans la ville. L’utopie de la ville la plus plane possible, avec le moins d’aspérités possibles n’est pas forcément la panacée…

Quels sont les obstacles à la mise en accessibilité de la ville ?

Je dirais que l’éclatement, l’éparpillement des acteurs qui sont parties prenantes de la mise en accessibilité de la ville sont un frein. Très concrètement, lorsqu’il s’agit de rendre accessible un escalier qui appartient à la fois à la poste, à la mairie, qui décide  de sa mise en accessibilité, etc. ? De même la mise en conformité des équipements va être très variable selon les accords cadres convenus telle institution ou telle autre. D’où de fortes disparités dans la mise en conformité. Il manque aujourd’hui une vision homogène de la ville accessible et une volonté commune. Or la normalisation d’usage est la condition d’une bonne accessibilité. C’est dans cette logique que nous essayons de proposer des solutions.

La réglementation ne contribue-t-elle pas à cette homogénéisation de l’accessibilité ?

Certes, elle contribue à aller dans le bon sens mais elle laisse une large part à l’interprétation aussi… Certains pans entiers comme le guidage au sol ne font pas l’objet de normes particulières. Il y a bien sûr des bonnes pratiques qui se dégagent mais encore une fois, il est important d’homogénéiser ces pratiques.