Vous êtes ici :

L'amélioration des relations entre les arts et les sciences

Interview de Pierre-Alain FOUR

© Laurent Cipriani
Chercheur, membre fondateur de Aporss (Association pour la Promotion et l’Organisation de la Recherche en Sciences Sociales) et directeur artistique de l’Ensemble Boréades.

<< Les artistes sont souvent à la pointe des questions de société, il y a là une mine d’or laissée à l’air libre et totalement sous-exploitée ! >>.

Docteur en sciences politiques (IEP de Paris), membre fondateur de Aporss (Association pour la Promotion et l’Organisation de la Recherche en Sciences Sociales) et directeur artistique de l’Ensemble Boréades, Pierre-Alain Four a rédigé une thèse de sciences politiques portant sur la genèse des Frac (Fonds régionaux d’art contemporain), sur leur insertion dans le monde de l’art et sur l’analyse de leurs collections. Il s’est ensuite spécialisé dans l’étude des politiques publiques culturelles et notamment celles consacrées à l’art contemporain. Il s’intéresse par exemple aux interactions entre artistes plasticiens et politiques publiques, aux ateliers de pratiques artistiques et à leur influence dans la perception de l’art. Plus largement, il travaille sur l’apparition d’objets artistiques dissonants dans le paysage culturel, c’est-à-dire produits hors des cadres ordinaires de légitimation. Par ailleurs, Pierre-Alain Four a été le correspondant du Journal des Arts (compte rendu d’exposition, politique culturelle) et a aussi été chargé de cours à l’Université de Montpellier III et à l'école des Beaux-Arts de La Réunion. Il est actuellement chargé de cours au sein du Master Direction et Développement des projets culturels, Université Lumière-Lyon 2. Il développe en parallèle à ses activités d’étude et de recherche une activité artistique au sein de l’Ensemble Boréades, où il assure la direction artistique, l’écriture et la mise en scène de concerts-spectacles, en lien avec l’art contemporain.

L'agglomération lyonnaise fait de plus en plus valoir sa situation de métropole innovante et créative, c'est-à-dire une métropole où les sciences, les techniques et les arts sont particulièrement dynamiques. L'enseignement supérieur se transforme et se réorganise autour du PRES (Pôle de Recherche et d'Enseignement Supérieur). L'économie de la connaissance se développe : nouvelles modalités de production du savoir, approches innovantes et multidisciplinaires de plus en plus privilégiées et recommandées, dialogue sciences-société... Dans ce contexte, nous avons interrogé Pierre-Alain Four sur les relations entre les arts et les sciences.

Réalisée par :

Date : 09/04/2009

Quelles relations entretiennent les arts et les sciences depuis un siècle ?
Il faut tout d’abord préciser que cette césure entre arts et sciences est relativement récente. Arts et sciences ont longtemps été associés et cette séparation entre des activités « artistiques » et des activités scientifiques si elle s’esquisse dès le XVIe siècle, ne s’instaure véritablement qu’à partir du XIXe siècle. On entre alors dans une période qui « invente » la science telle que nous la connaissons aujourd’hui, une période où la science apporte d’énormes découvertes, une période enfin où s’impose une conception « objective » (ou désenchantée) du monde. C’est dans ce siècle là que les notions de classification, de taxinomie, d’ordonnancement rationnel du désordre que constitue notre environnement prend le pas sur d’autres approches qu’elles soient religieuses, mythologiques ou artistiques…
Ce phénomène a été porteur de très grandes avancées en matière de connaissances, mais a provoqué simultanément de profonds bouleversements dans le champ de l’art et sur les « valeurs » qui le fonde. Autrement dit, la science s’imposant comme « la » vision juste du monde, l’art a dû se trouver un autre terrain d’exercice. Or l’un de ses attributs principaux était justement de donner une vision du monde, à lui donner du sens, voire de  contribuer à le rendre compréhensible, etc. Et c’est en raison de ce contexte qui « dépossède » l’art de ses propriétés traditionnelles, que se sont développées de nouvelles valeurs destinées à préserver le champ de l’art. C’est à cette époque par exemple que s’affirme une conception nouvelle de la « figure » de l’artiste, à ce moment-là aussi que l’artiste se réinvente en « martyr » ou en « génie » romantique. L’art se redéfinit, en cherchant à se distinguer de la rationalité scientifique, pour promouvoir la subjectivité, l’inspiration, les affects, etc. 

La représentation romantique de l’artiste et de l’art a-t-elle encore un sens aujourd’hui ?
Non, plus vraiment, la césure entre l’artiste et « les autres », –qu’ils soient chercheurs, scientifiques, intellectuels, chefs d’entreprises, responsables politiques, etc.–, n’est plus aussi claire. Tout le monde se doit d’avoir une personnalité originale, ça n’est plus l’apanage des seuls artistes. De plus, si la figure romantique demeure un cliché encore largement répandu, cette représentation est assez éloignée de la manière dont les artistes s’envisagent eux-mêmes et assez loin de leur manière de travailler. Les artistes ne sont pas les êtres inspirés (et de préférence tourmentés) que suggère la tradition romantique. Ils sont souvent au contraire aux prises avec le réel, avec le monde tel qu’il va. Et dans une large mesure, ils ont une attitude assez proche de celle des scientifiques ou des chercheurs. Simplement, et c’est là que réside la difficulté, ils ne s’expriment pas en langage vernaculaire , mais avec des formes, des objets, des mouvements, etc. Ainsi, les arts sont un langage mis en œuvre pour analyser, pointer, discuter, regarder le monde. Et les sciences de leur côté, mettent aussi en place des langages pour faire la même chose. 
Il est probable qu’aujourd’hui (et en fait depuis une bonne cinquantaine d’années), nous soyons arrivés au bout de la logique de catégorisation en disciplines, matières, branches, etc. La pertinence de ces catégorisations s’est atténuée, car on constate que l’extrême spécialisation doit être nourrie par des regards extérieurs, des apports venant d’autres champs et pourquoi pas de disciplines artistiques. D’ailleurs, ce goût pour la classification est très français, les Anglo-saxons sont beaucoup moins attachés à cette catégorisation disciplinaire. Autrement dit, le moment est peut-être venu de reconsidérer les productions artistiques comme les productions scientifiques, et estimer qu’elles contribuent chacune à leur manière à explorer le monde qui nous entoure. Et donc que peut-être, un dialogue fécond entre ces « manières de voir » est envisageable.  

Mais qu’est-ce qui caractérise selon vous cette approche « artistique » du monde ?  
J’emploie souvent l’expression de « raisonnement artistique » pour décrire la manière dont un artiste travaille, car c’est une façon d’insister sur le fait qu’il pense, comme tout un chacun et qu’il travaille… Artistes, comme scientifiques, apprennent à travailler, apprennent à chercher, apprennent à produire. Les artistes définissent une aire de recherche ou un sujet de travail, conçoivent un projet, élaborent une problématique, choisissent ou conçoivent des outils pour y répondre, etc. Autrement dit, un artiste ne procède pas de manière très différente de celle d’un scientifique qui cherche à résoudre une question : il doit lui aussi définir une problématique, cerner les contours de son terrain d’investigation, chercher les outils qui lui permettront de résoudre son problème, tâtonner, essayer, puis finalement obtenir un résultat. En réalité, très peu d’artistes fonctionnent « ex nihilo », très peu sont « auto-suffisants », comme très peu de chercheurs le sont. Ces cas de figure ne se rencontrent que très rarement. 
Mais, si l’artiste procède de manière proche, cette attitude, ce « raisonnement » ne sont pas revendiqués publiquement. D’une part parce que l’on n’a généralement pas envie de se dire qu’un artiste travaille, et d’autre part, car il ne s’inscrit pas dans une discipline scientifique proprement dite : il va butiner dans le champ des connaissances scientifiques, mais aussi ailleurs… Il pioche là où il en a besoin. Il peut s’appuyer sur un concept philosophique, pour réaliser un objet en 3D, réanimer une technique oubliée tout en faisant appel au numérique, etc. Et bien sûr aussi, puiser dans un savoir ésotérique et donc extrascientifique, se plonger dans un répertoire de croyances, en ranimer certaines, Tout en inscrivant son travail dans l’histoire de l’art de sa discipline, en y glissant références et allusions… Autrement dit, il a davantage une vision transversale que n’a généralement un scientifique. De plus, son objectif n’est pas non plus le même, il ne cherche généralement pas à apporter une pierre nouvelle à un édifice de savoir, mais plutôt à faire tourner des concepts et des idées là où on ne les attend pas, pour produire un questionnement, une réflexion, un étonnement, une sensation inattendue, etc. 
Les « objets » produits dans ce cadre, contiennent des connaissances, des réflexions, des sensations, que l’on sait assez mal évaluer, on ne sait généralement pas les appréhender aujourd’hui. Car elles ressortent d’un champ polysémique, aux contours mouvants, qui fait justement la spécificité du champ artistique. Donc même si l’objectif premier d’un artiste n’est pas d’apporter de la connaissance, il produit des connaissances, des idées, des faits aussi. Et si l’on regarde d’un peu plus près bon nombre d’œuvres et par exemple celles de plasticiens, on constatera qu’elles contiennent des informations sur des questions sociales par exemple. Il y a pour moi un couple arts plastiques contemporains / sciences humaines sociales qui est peu explicité, mais qui existe de fait. Ces deux champs se nourrissent mutuellement. C’est une construction par échanges, par « import export » de concepts et d’analyses, qu’il serait tout à fait passionnant de mettre à jour.

« Les scientifiques sont des artistes qui utilisent des méthodes rigoureuses » déclarait Elias Zerhouni, directeur général des NIH « National Institutes of Health » (Instituts nationaux de la santé américains) lors de la 6ème édition de Biovision (2009), le forum mondial des Sciences de la vie.  Vous partagez donc cette vision ?
Oui, et inversement, les artistes sont des scientifiques qui utilisent des méthodes avec imagination ! Qui peuvent utiliser des découvertes scientifiques pour ré-envisager le monde à leur façon, qui peuvent mettre à contribution des théories récentes comme celles sur les fractales ou le chaos et en ranimer d’autres, passées dans les oubliettes, comme le magnétisme, le spiritisme, etc.

Vous évoquiez un possible dialogue fécond entre arts et sciences. Pourriez-vous préciser la nature des évolutions en cours ?
Et bien, on observe qu’il y a de plus en plus « d'objets », appelons les ainsi pour le moment, qui sont au croisement de plusieurs champs disciplinaires, puisant à la fois dans les sciences et dans les arts. Comme je le disais, les arts plastiques, mais aussi la danse, le théâtre, sont très largement investis par les sciences humaines. Il me faut préciser que parler des « artistes » comme des « scientifiques » est une facilité, alors que la réalité des attitudes est très diverses. Je voudrais ici préciser que je fais davantage référence aux artistes créateurs, plus qu’aux artistes interprètes, c’est-à-dire à un metteur en scène plus qu’à un comédien, à un chorégraphe plus qu’à un danseur, etc. Je me concentre ici sur les artistes « auteurs » (même si un comédien ou un danseur sont toujours les auteurs de leur jeu). 
Revenons un peu plus en détail sur les arts plastiques. Tout le mouvement moderne, puis ensuite de manière encore plus accentuée avec le mouvement contemporain qui démarre dans les années 1960, montre combien l'artiste est en interaction avec des problématiques issues des sciences humaines et sociales. Artistes et chercheurs produisent des mises en garde, interpellent, ou encore élaborent des réflexions éthiques. De fait, de nombreux artistes jouent sur un terrain autrefois dévolus aux intellectuels, en utilisant des formes plutôt que des mots. 
Je crois d’ailleurs qu’une des raisons du rejet de l’art contemporain s’explique en partie par ce mouvement : les intellectuels se trouvent concurrencés par des artistes qui avancent des idées, font des propositions d’action. À partir de ce moment-là, ils contestent le monopole des intellectuels sur la critique (positive ou négative) du monde. Qui pis est serait-on tenté de dire, nous évoluons dans une civilisation où l’image a de plus en plus de place. Comme les artistes disposent d’un langage qui a une force que n’a plus celui des intellectuels, ils sont souvent très percutants et de ce fait, ils embarrassent les intellectuels « classiques ». C’est finalement un renversement de situation : au XIXe siècle, c’est l’artiste qui a dû se « réinventer », aujourd’hui, l’intellectuel, le chercheur risquent d’avoir à faire de même si les artistes investissent plus efficacement que les intellectuels eux-mêmes le cœur de leur métier…  

Pourriez-vous nous donner un exemple de ces échanges entre arts et sciences ?
Je vais prendre un exemple très connu. Regardez l’urinoir de Marcel Duchamp : avec un seul « geste », l’artiste met en évidence à quel point le musée contribue à « faire » l’œuvre. Ce sont des propos que beaucoup de sociologues de l’art vont tenir par la suite. Évidemment, leur démonstration sera étayée différemment, mais la mise en évidence de la puissance symbolique du lieu, au-delà de l’œuvre elle-même aura été faite de manière très efficace par le seul fait d’avoir disposé (et signé) un urinoir.
Ce phénomène s’est accentué tout au long du XXe siècle, et on voit bien ici que l’art nourrit les sciences sociales, mais l’inverse est vrai… Si on regarde le travail de Claude Closki, un plasticien actif depuis une quinzaine d’années, on sera frappé de voir à quel point il repense les méthodes et techniques des sciences sociales. Quand il s’amuse à répertorier les douze manières de fermer un carton, ou qu’il classifie des plaques minéralogiques, ou qu’il recense les phrases à l’impératif dans un magazine féminin, on peut considérer que ce sont les méthodes d’analyse rigoureuses des sciences humaines et sociales qui inspirent son travail. Mais du fait qu’elles sont parfois appliquées à des objets d’étude dérisoires, c’est davantage le questionnement sur la méthode que le résultat de la recherche qui intéresse Closki. Et il rejoint alors une analyse que pourrait faire un épistémologue, l’ironie et la percutance visuelle en plus. Car le résultat visuel est très simple, plus accessible qu’un ouvrage d’épistémologie ou même que la lecture de ce paragraphe…
Plus largement, on pourrait énumérer les nombreuses similitudes dans la manière de travailler des artistes et des scientifiques : tous sont attachés à leur liberté dans le choix de leurs sujets, à la promotion de valeurs intellectuelles, à une réflexion constructive sur la société. Donc dans les faits et sur certains aspects, les relations arts-sciences sont déjà très largement développées ! Ce sont les représentations que nous avons à propos de ces activités qui sont en retard, qui restent généralement « calées » sur un modèle romantique, qui ne correspond plus à la réalité depuis au moins 50 ans, voire depuis le début du XXe siècle.

Quelles sont les conditions de ce dialogue arts et sciences ?
Comme je vous le disais, les deux univers ne sont pas si éloignés l’un de l’autre. Les deux démarches –artistique et scientifique– peuvent se comprendre et s'associer. Par exemple, très vite, les artistes se sont intéressés aux technologies numériques, aux jeux vidéo en particulier. Ils ont alors imaginé des choses auxquelles les ingénieurs ont répondu par de nouvelles solutions techniques ou de nouvelles applications. Les deux champs ont travaillé en symbiose, et plus ou moins directement, des solutions technologiques sont venues d’artistes. Le support technique peut donc inspirer des usages qui n’étaient pas prévus au départ. 
C’est ce qu’ont bien compris les promoteurs de l’iPhone, qui ont suscité la création d'un grand nombre d'applications réunissant ainsi créateurs et ingénieurs, en mettant à disposition leur plateforme et les codes informatiques permettant de l’utiliser. Cette décision a permis l’élaboration de 25 000 applications différentes, dont des centaines de jeux. Cela a été un formidable appel d’air créatif, qu’aucun service R&D interne n’aurait pu mettre en œuvre. Nombre d’entre elles sont sans doute oubliables, mais dans le lot, certaines vont se distinguer. On a là un dispositif qui a fait dialoguer plateforme technique avec créativité, de manière informelle et pourtant formidablement productive, numériquement parlant au moins. 
Autrement dit, il faudrait multiplier ces possibilités de rencontre, en favorisant le développement d’espaces de travail commun. Par exemple, lors d’une commande publique, en associant des professionnels venus d’horizons différents. Et plus en amont, en améliorant les passerelles entre l’enseignement, notamment l’enseignement supérieur, et les disciplines dites scientifiques et celles dites artistiques. Si le dialogue arts-sciences ouvre les possibles, il faudra également en accepter les échecs, les déceptions, la part expérimentale. Dans les appels à projet, pourquoi ne pas envisager un cahier des charges triangulaire scientifiques-citoyens-artistes ou encore créer un prix pour récompenser les projets transversaux arts-sciences et pourquoi ne pas mettre sur pied une fondation arts-sciences financée par le monde économique et les collectivités. 

Distinguez-vous des freins au dialogue arts et sciences ?
On peut s'interroger sur la capacité des scientifiques à repérer les artistes compétents pour leurs travaux de recherche, et vice-versa ! Il me paraît difficilement envisageable de laisser ces rencontres au hasard. Il manque un chaînon pour servir d'interface entre sciences et arts, traduire les langages pour faciliter la compréhension –mais sans appauvrir– et garantir la liberté de chaque partie. C’est une espèce de veille artistique qu’il faut mettre en place, pour améliorer la connaissance de l’environnement et pouvoir ensuite dégager des passages, des liens, susciter des hasards productifs, etc. 
Enfin, et surtout, les mentalités doivent évoluer et nous devons admettre qu'un artiste produit autre chose que du beau, qu'il sait des choses que nous ne savons pas et qui peuvent être utiles. Un plasticien par exemple peut apporter un éclairage aussi constructif qu'un sociologue sur une question de société... Le travail d'un danseur, tant sur le plan purement artistique que sur d'autres facettes de son métier (organiser des spectacles, gérer sa carrière, communiquer, etc.) est extrêmement complet, ses compétences peuvent être transférées dans bien d'autres domaines. Mais l'expression « métier d'artiste » choque et surprend encore.

Que peut-on attendre d’un approfondissement des relations entre arts et sciences ? Renouveler les approches, les regards ? Doper la créativité, l'imaginaire ?
Et bien déjà, on peut remarquer les apports, les « bénéfices » qu’ont su trouver les artistes en élargissant leur horizon, en puisant dans le monde et dans les connaissances qui les entourent, et donc en puisant dans « la science ». Et, réciproquement, tout comme les artistes ont repensé leur domaine et leur champ d’activité, en s'appuyant sur les sciences et la société, les chercheurs pourraient faire de même. Le « raisonnement artistique » pourrait enrichir les pratiques des chercheurs. Cela voudrait dire se donner la liberté de prendre un outil dans le champ des sciences sociales lorsqu’on fait une recherche dans le domaine des sciences dures par exemple, et de se donner aussi la liberté de s’intéresser à l’art pour puiser dans la « méthodologie » artistique. 
Le problème étant évidemment de choisir à bon escient. Là se pose une question centrale : de quelle connaissance les scientifiques disposent-ils ? Comment peuvent-ils se repérer dans le maquis des connaissances et des pratiques ? Très rares sont les chercheurs, les scientifiques qui ont une maîtrise large des diverses disciplines. Ce n’est pas une critique d’ailleurs, c’est un fait dû à la diversité et à la multiplicité des savoirs. Et inversement, les artistes ne sont pas omniscients, ils se spécialisent sur des questions, privilégient certaines méthodes de travail, etc. L’idée est donc davantage de se dire qu’on peut raisonner autrement, plutôt que de tout connaître… 

Quels sont les bénéfices à « raisonner autrement » ? À l'heure où le développement économique et le rayonnement d'une agglomération se jouent sur ses capacités d'innovation, n'y-a-t-il pas un impératif à ce que l'artiste prenne davantage sa place aux côtés des scientifiques ? Voire des politiques ou des citoyens  ?
Oui, on se prive d'originalité, d'idées, d’attitudes, d'anticipation... Il y a une terrible sous-exploitation des productions artistiques ! Par exemple, le hip-hop a esquissé des questionnements sur l’immigration, sur la mixité hommes-femmes et bien sûr, sur la place des enfants issus de l’immigration. Ces questions sont aujourd’hui dans l’actualité, elles étaient ressenties comme impérieuses par les artisans du hip-hop, il y déjà plus de quinze ou vingt ans. Mais on ne s’est pas dit, car il n’y a pas d’observatoire des idées, que le hip-hop soulevait un lièvre, que ces questions méritaient d’être prises en considération, qu’elles pouvaient être utilisées par d’autres acteurs etc. Les artistes sont souvent à la pointe des questions de société, il y a là une mine d’or laissée à l’air libre et totalement sous-exploitée ! Cela dit, les sociologues, et plus généralement les intellectuels, ont tiré le même signal d’alarme, et n’ont pas davantage été entendus…
On comprend et on admet généralement quel peut être l'intérêt de faire une veille scientifique, technologique ou encore économique. Mais actuellement, il n'y a pas de repérages équivalents pour les productions artistiques, alors que du côté des sciences dures, tous les laboratoires sont repérés, classés, valorisés. C’est assez paradoxal, car on forme des artistes en quantité, il y a des écoles supérieures très performantes. Songez que pour les seuls arts plastiques, on compte plus de 50 écoles sur le territoire. Tout cela nécessite un budget conséquent, suppose des personnels qualifiés et on sait que les étudiants qui en sortent trouvent du travail. Pourtant on ne capitalise guère là-dessus, et sûrement pas en termes de repérage des productions. 
En fait, pour les arts, la valorisation ne se fait guère pour l'instant qu'en termes d'images... Ainsi, la « veille artistique » demeure confidentielle, alors qu'elle pourrait servir à bien d'autres champs disciplinaires. Ça ne serait pas si complexe à mettre en œuvre : les professionnels de l’art connaissent bien les artistes et leurs questionnements, mais leur expertise pour l’instant ne transfuse quasiment jamais au-delà de leur propre milieu. 

Mais comment s’y prendre ?
Je crois qu’il faut impérativement revenir sur ce lieu commun qui consiste à faire du territoire de l’art un espace sanctuarisé, autonome. Il faut abattre cette cloison. Faire un sort à cette idée héritée du romantisme selon laquelle, l’artiste est un visionnaire inspiré : à trop sacraliser l’art, on l’isole, on le déconnecte du réel, et progressivement, il devient une petite chose inutile, voire une danseuse, vite balayée au nom de la raison économique : il coûte cher et ne sert à rien. 
Or un regard un peu plus attentif montre que ceci n’est pas vrai. On sait par exemple que l’injection d’une dimension artistique ou créative dans un objet est essentielle dans une société de consommation. Le design en a amplement fait la démonstration. Et dans une société de consommation qui veut changer, qui prend conscience de ses limites, le regard de l’artiste a toute sa place, en termes d’alerte bien sûr, mais aussi pourquoi pas pour montrer d’autres chemins, faire l’expérience d’autres voies. 

Peut-on imaginer pour le scientifique une nouvelle façon de définir ses sujets de recherche, de conduire ses travaux, de les enrichir de l'apport de la société, de les communiquer aux citoyens via l'influence de l'art, des artistes.. ?
En fait, je pense que c’est en partie le cas. Un chercheur est quelqu’un qui questionne la société ou son environnement. Il se doit aussi de problématiser de manière originale, et si possible d’apporter des réponses qui élargissent le champ des connaissances. Un artiste procède de même. Pour prolonger le parallèle, un jeune étudiant chercheur va aller sur une discipline qui lui convient, qui l’intéresse. Un jeune artiste le fait aussi, il choisit un sujet, s’invente une problématique, un champ d’analyse, etc. 
Pour que la combinaison arts et sciences soit « productive », il faudrait imaginer des projets multidisciplinaires ayant une finalité commune. Cela existe, dans des domaines qui sont à l’intersection de l’art et de la science, comme les musées. Un conservateur, lorsqu’il monte une exposition fait appel à des métiers très différents, qu’il agence pour réaliser une démonstration qui pourra être lue à plusieurs niveaux. L’exposition est le type même d’objet polysémique, qui fait appel au cognitif comme aux affects. Il y a un propos dans l’exposition, soutenu par des œuvres, mis en valeur par un scénographe, commenté par des critiques, des historiens, voire d’autres artistes, etc.
Finalement, le chercheur comme l’artiste ne sont pas tant confrontés à des problèmes de méthodes, même si on peut espérer que les scientifiques puissent s’inspirer utilement de certaines démarches artistiques. En réalité, la question qui se pose à eux est de savoir quelle place notre société leur accorde. Quel cas fait-elle des connaissances qu’ils produisent ? Et là, j’ai parfois l’impression qu’ils sont logés à la même enseigne. C’est sans doute plus vrai pour les chercheurs en sciences sociales que pour les autres, mais même les sciences dites « dures » doivent constamment apporter la preuve de leur légitimité, dans un univers où les valeurs économiques et monétaires sont devenues prépondérantes. Espérons que la crise actuelle fasse au moins la démonstration qu’à trop privilégier certaines valeurs, on fabrique une société bancale, qui va cahin-caha, mais qui peut aussi chuter, lourdement. 

Quelles sont les différentes postures de l'artiste vis-à-vis des sciences ? Est-il un critique, un interpellateur, une source d'inspiration... ? Envisagez-vous d'autres postures possibles ?
Je n’aime pas beaucoup cette expression de « posture », car elle est à double sens. Je préfère parler d'attitude à propos des artistes. Cela dit, un artiste peut avoir toutes les attitudes que vous énumérez. Selon les individus, il peut être l’équivalent de l’analyste, du critique, de l’intellectuel qui met en garde sur les dangers par exemple de la science sans conscience. Mais pas seulement bien sûr, il peut aussi mettre à contribution la science, s’emparer de ses méthodes, de ses outils, de ses avancées technologiques pour construire un discours, une œuvre, dont le propos pourra être poétique, ou être une mise en garde, ou un exercice d’admiration, ou tout ce que l’artiste souhaite. L’artiste peut aussi être un acteur engagé, un pratiquant de « l’expertise action », voire aussi un militant. La palette dont il dispose est aussi large que celle dont dispose l’intellectuel ou le chercheur. Et les différentes attitudes varient d’un individu à l’autre, plus que par rapport à une hypothétique norme de ce qu’est ou serait ou doit être un artiste…
Je crois que l’artiste peut être un contributeur au débat public au sens large, un contributeur dans l’aide à la décision, un contributeur pour faire émerger des solutions. Autrement dit, son attitude peut s’apparenter à celle d’un expert. Il n’a pas le pouvoir de décision, il est détaché d’un certain nombre de contingences (en matière de budget, ou pour faire admettre le bien fondé d’un projet, il ne cherche pas à être réélu…), ce qui lui donne une certaine liberté de penser. C’est donc son point de vue, parfois décalé et qu’on espère original, qui est le cœur de son métier, ce pourquoi on doit le solliciter. À charge pour les techniciens ou les élus, de s’emparer de ses éventuelles suggestions, de les amender et de les mettre en œuvre. 

L’artiste peut-il alors être un médiateur ? On sait combien il est difficile parfois pour un scientifique d'expliquer simplement ses travaux de recherche. N'y a-t-il pas également un problème de compréhension des travaux produits par les artistes ?
Pour ce qui est de la médiation, on entre là dans un champ plus délicat, un peu comme celui du chercheur confronté à l’enseignement ou à la vulgarisation. La médiation est pour moi un métier à part entière, on ne peut pas s’improviser médiateur. Maintenant, si un artiste voulait conduire son travail sur ce terrain-là, pourquoi pas ? Mais il en sortirait probablement autre chose que de la médiation… Comme je l’ai dit, l’artiste n’a pas de terrain interdit, à l’instar du chercheur. Par contre, si on attend de lui une contribution efficace sur la médiation, il me semble qu’on risque d’être déçu, comme on serait déçu de demander à un chercheur de faire de la médiation à propos de ses recherches. La science s’apprend. L’art s’apprend. La vulgarisation, la médiation, la pédagogie aussi…
Quant à la médiation des productions artistiques, à partir du moment où on admet que l’art est lieu d’émotion et d’idée, la nécessité d’une médiation devient une évidence. La médiation scientifique est de plus en plus reconnue comme utile. Il devrait en aller de même pour la médiation à propos de l’art. Sur ce terrain-là, les choses évoluent. Les musées sont très nombreux à avoir développé un département médiation. La question qui se pose est en fait d’organiser une médiation hors des institutions culturelles. Après tout, on n’apprend pas les mathématiques ou la physique dans les laboratoires, pourquoi devrait-on exclusivement s’initier à l’art dans les musées ? Certes, le rapport à l’œuvre est important, mais beaucoup de choses pourraient être faites dans l’institution de formation initiale, à l’école, au collège, etc.