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Sport dans la ville : un exemple de ce qu’une démarche entrepreneuriale peut apporter au monde associatif

Interview de Philippe ODDOU

<< Nous pensons que des rencontres, des expériences très fortes peuvent constituer une source d’énergie énorme pour aller de l’avant, se forger une vie >>.

Sport dans la ville, est un exemple de ce qu’une démarche entrepreneuriale peut apporter au monde associatif. Mais cette aventure s’est aussi construite à la faveur de rencontres, de coups de pouces, de soutiens. À son tour, Sport dans la ville se comporte en parrain, en tuteur de projet, en "faiseur de connexions" pour mettre en relation des mondes qui ont parfois du mal à se croiser. Ainsi, Sport dans la ville a-t-elle pu aider deux jeunes, issus eux aussi du monde associatif, à créer leur propre activité. Et à leur tour, ces deux entrepreneurs envisagent de constituer un réseau de jeunes créateurs urbains.

Rencontre avec Philippe Oddou, directeur de Sport dans la ville.

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Date : 10/12/2007

Sport dans la ville est une association atypique dans le paysage du "travail social". Quels sont vos objectifs ?
Nous avons créé Sport dans la ville non pas pour faire des champions mais pour accrocher des jeunes par le sport, en leur donnant du plaisir – mais aussi un cadre fort –, et les accompagner vers l’emploi. L’accroche sportive est centrale et déterminante mais notre finalité, c’est bien la formation et l’emploi. Il y a 9 ans, Nicolas Eschermann1 et moi avons fait le constat que le premier problème rencontré par les jeunes est celui de l’emploi. Pour nous, la réponse a été évidente : nous nous sommes souvenus de tout ce que le sport nous avait apporté comme joies, comme découvertes, comme rencontres amicales et à quel point il peut être moteur. Sport dans la ville est une structure passerelle vers des organismes de formation et les entreprises avec lesquelles nous avons des partenariats. Nous accueillons cette année plus de 1500 jeunes dans nos 14 centres de football et de basket-ball. Nous accompagnons les plus âgés d’entre eux (16-18 ans) sur des dimensions de formation et d’insertion professionnelle.

Et l’accroche sportive est le moyen de leur donner un cadre et de les structurer ?
Oui, mais pas seulement. En réalité, le moteur que nous leur offrons, c’est le plaisir, l’envie. Nous pensons qu’il n’y a pas meilleur moyen pour se construire et se projeter dans l’avenir que de s’appuyer sur des souvenirs heureux, dans le quartier, certes, mais aussi en dehors du quartier. C’est la raison pour laquelle on a également mis sur pied des programmes de vacances d’été et d’hiver et des échanges à l’étranger, au Brésil et aux USA. Notre principe de fonctionnement est très "méritocrate". On récompense les jeunes pour leur comportement, leur attitude et, comme tous ont envie de partir à l’étranger ou en camps de vacance, cela tire tout le monde vers le haut. Les enfants motivés qui ont un comportement exemplaire, chez nous comme à l’école ou dans leur famille, partent et trouvent là l’occasion d’expériences de vie extraordinaires. Nous pensons que des rencontres, des expériences très fortes peuvent constituer une source d’énergie énorme pour aller de l’avant, se forger une vie, etc.

Je parlais d’une association atypique. Vous l’êtes à double titre, d’une part parce que votre développement, en moins de 10 ans, est spectaculaire, ce qui signifie aussi des moyens importants que vous avez réussi à mobiliser au service de vos projets…
Cette année est un peu particulière puisqu’on a construit et financé le centre "campus2" qui a représenté un investissement de près de 3 millions d’Euros, financés à 70% par le privé et 30% par le public. En dehors de la construction du campus, on a un budget annuel de fonctionnement de 1,6 millions d’Euros. Là encore les fonds viennent à 70% du privé et à 30% du public. Mais Il est vrai que le nombre de partenaires tant publics que privés augmente chaque année. Ils nous accompagnent parce qu’ils ont la conviction que le travail que nous réalisons sur le terrain porte ses fruits et offre des résultats. C’est une notion à laquelle nos partenaires privés, mais également publics, sont très attachés.

Atypique aussi parce que vos méthodes sont très proches de celles de l’entreprise.
Nicolas Eschermann et moi avons fait nos études à EM Lyon puis travaillé dans des grands groupes avant de nous investir dans Sport dans la ville. Le conseil d’administration de Sport dans la Ville est constitué à 90% de chefs d’entreprises. Dans notre esprit, la mission de Sport dans la ville est sociale et éducative mais nous fonctionnons comme une entreprise. Ce n’est pas parce que nous avons des convictions et la volonté d’aider des jeunes qu’il ne faut pas que notre action soit structurée et efficace. Nous sommes très attachés aux résultats de nos jeunes. Nous sommes une entreprise sociale. Du coup, on s’est organisé comme telle, appuyé sur des compétences entrepreneuriales : un pôle immersion (formation et insertion professionnelle), un pôle de terrain (structuration des 14 centres sportifs), et un pôle développement/partenariats avec pour chacun des permanents qui ont déjà travaillé en entreprise, qui savent fonctionner avec des objectifs, qui ont le souci d’être performant. Je pense que c’est en parti pour cela que ça fonctionne. Mais c’est aussi parce nous nous investissons et nous travaillons beaucoup.

La part de rencontres dans ce parcours. Est-ce une chose qui a joué ?
Oui, bien sûr ! Mais dans la mise en place de tout projet entrepreneurial, les rencontres constituent un facteur de succès très importants. Quand on crée un projet ex nihilo, il est important de se sentir soutenu par des personnes que vous estimez. C’est ce qui s’est passé en 1998 où des grands chefs d’entreprises ont cru en notre idée et nous ont accompagnés. Ce sont ces superbes rencontres qui nous ont donné la force de nous battre pour nos projets. Car, quand il faut convaincre des élus, le fait d’être soutenu par des gens de confiance comme Henri Lachmann, alors président de Schneider Electric, Jean-Pierre Rodier, alors président de Pechiney, Philippe Joffard, président de Lafuma, Bruno Bonnel, ancien président d’Infogrames ou Jean-Michel Aulas, président de l’OL, et d’autres, c’est essentiel !

Comment cela s’est-il passé ? Vous les connaissiez auparavant ?
Non. Pas du tout. A chaque fois, nous sommes allés frapper à leur porte. Monsieur Lachmann était le parrain de notre promotion à l’EM Lyon. Lorsqu’il est venu nous remettre notre diplôme, il a eu un discours de contre-pied qui disait en substance qu’il espérait que, parmi nous, certains créeraient leur entreprise, car c’est là qu’il y a du plaisir, et que d’autres s’investiraient dans des projets et des actions sociales. C’est un discours qui m’a beaucoup parlé. Dans la foulée, je lui ai envoyé un courrier pour le rencontrer et il a été la première personne à qui nous avons exposé nos idées. Il nous a suivis.

Ça a été le déclic ?
Pas complètement. En 1998/99, on travaillait chez Paribas avec Nicolas, et on avait tous les deux été mutés à Lyon. On avait envie depuis plusieurs années de faire quelque chose dans l’action sociale et on s’est mis en relation avec l’association « Fête le mur », de Yannick Noah. Ça nous paraissait un projet intéressant et on s’y est investi en aidant à la création de centres, notamment au Mas du Taureau à Vaulx-en-Velin. Moi qui ai grandi dans un beau quartier de Paris, j’ai rencontré là-bas des jeunes fantastiques, qui m’ont bouleversé par leur envie, leur générosité, leur volonté de s’en sortir. Cela nous a fait prendre conscience du potentiel de ces quartiers. Cela nous a donné envie d’aller plus loin. Nous nous sommes dit que les sports collectifs, de rue, comme le basket et foot, étaient davantage porteurs encore que le tennis. Et puis Noah avait un projet orienté vers le sport et nous, qui venions de l’entreprise, nous avions plutôt envie de créer des passerelles vers l’emploi. Notre engagement dans l’association, nos échanges avec lui, ont aussi été des éléments déclencheurs de notre action.

Un autre aspect de la réussite de l’association, c’est le très large réseau d’entreprises partenaires qui accueillent les jeunes pour les stages. Comment s’est-il constitué ?
En allant les voir, en essayant de les convaincre... Mais comme dans toute aventure qui démarre, les premiers soutiens, nous sommes allés les chercher auprès de personnes que nous connaissions au moins un peu. Aujourd’hui la démarche est moins compliquée, d’abord parce que nous avons grandi et puis aussi parce que la fiscalité du mécénat a évolué. Et puis beaucoup d’entreprises ont compris qu’elles pouvaient avoir un vrai rôle social et décident de s’investir dans des actions de solidarité, d’impliquer des salariés…

Vous êtes maintenant installés sur le "campus", avec une très grande visibilité mais, auparavant, vous étiez dans les « péniches » d’Atari. Quand on reçoit des entreprises dans des locaux comme ceux-là, ce n’est pas tout à fait pareil que quand on les reçoit dans une petite salle associative… Comment êtes-vous arrivés là ?
Ça été un coup de pouce très important de Bruno Bonnel. A l’époque, nous étions hébergés dans un bureau gracieusement mis à disposition par EDF mais, en 2000, nous nous sommes trouvés vraiment trop à l’étroit. Bonnel que nous avions rencontré parce qu’il faisait beaucoup de sponsoring sportif construisait le siège d’Infogrames à Vaise. Cela se passait au moment de l’explosion d’Internet et il souhaitait héberger une pépinière de start-up. Quand on lui a parlé de nos besoins, il nous a dit que nous étions un peu une "start-up du coeur" et il nous a proposé des locaux. Ça a été une chance extraordinaire pour Sport dans la ville puisqu’il nous a hébergés gracieusement pendant six ans ! Un soutien exceptionnel pour l’association car, vous avez raison, en terme de reconnaissance, pour nous, ça été extrêmement fort. Et puis, être dans les murs d’une entreprise, ça correspondait à quelque chose que nous souhaitions parce que nous voulions véhiculer l’image d’une entreprise et non d’une petite association de quartier. Les entreprises nous soutiennent aussi parce que nous leur ressemblons, nous sommes une entreprise, une entreprise sociale.

Vous avez des liens forts avec les associations « jumelles » de Sport dans la ville, au Brésil et aux États-Unis, qui accueillent des jeunes chaque année.
Oui. Il y a Gol de Letra. Raï et Leonardo ont créé deux centres d’accueil au coeur des bidonvilles de Rio de Janeiro et de Sao Paulo pour les jeunes qui ne vont plus à l’école. Et puis il y a l’association de New York, Harlem RBI, qui est basée à Harlem et qui fait un travail remarquable auprès des jeunes américains en utilisant le base-ball comme accroche vers la formation et l’emploi, avec un mode opératoire très proche du nôtre. Ce sont des partenariats magiques pour les jeunes, l’occasion de rencontres extraordinaires, très très fortes humainement. Pour nous également, ça été des rencontres très importantes parce que ce sont des associations référentes dans leur domaine, innovantes sur leur territoire et avec lesquelles nous avons des relations permanentes.

Comment ces rencontres ont-elles été possibles ?
En 98/99, j’ai lu un article sur l’association de Raï et Leonardo qui venait de voir le jour. Je me suis dit qu’ils étaient notre alter ego, en plus au Brésil, pays du foot, des plages, du rêve... et qu’il fallait qu’on fasse quelque chose ensemble. J’ai envoyé l’article à un de mes amis qui travaillait à San Paolo en lui demandant qu’il m’obtienne un rendez-vous. Deux mois plus tard, j’ai pris l’avion pour leur présenter le projet. On s’est bien entendu et on a décidé de monter des programmes d’échanges. C’est toujours comme ça : la tête dans les étoiles, les deux pieds sur terre !

1) Nicolas Eschermann est co-fondateur de Sport dans la ville et président du Conseil d’administration.

(2) Les bâtiments du site "campus" qui abrite le siège de Sport dans la ville et compte plusieurs terrains de basket et de football ont été inaugurés le 13 octobre dernier. Il s’agit du premier centre de formation et d'insertion professionnelle par le sport en France.