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La santé ne serait-elle pas surtout une affaire de société ?

Interview de Paul ARIES

<< Notre société oublie que l’homme n’est grand que dans le respect de ses faiblesses >>.

La santé ne serait-elle pas surtout une affaire de société?
"Nos conceptions et pratiques médicales et sanitaires ne sont pas séparables de l’évolution de l’ensemble de la société. Du point de vue social et économiques, la tendance est à la marchandisation..." Point de vue de Paul Ariès, politologue, auteur de « Le Mésusage » (Parangon, 2007) et « Décroissance ou Barbarie » (Golias, 2006).

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Date : 02/03/2007

Quel est votre avis sur notre approche collective en matière de santé ? 
Nos conceptions et pratiques médicales et sanitaires ne sont pas séparables de l’évolution de l’ensemble de la société. Du point de vue social et économiques, la tendance est à la marchandisation et au « toujours plus ». Une conception « machinique » et « biologisante » du corps est développée, en oubliant la dimension sociale. La guerre mondialement menée contre la psychanalyse est symptomatique de cette évolution. Les méfaits de la «malbouffe » ne sont ainsi envisagés que du point de vue de la révolution du contenu de l’assiette (les nouveaux produits), en oubliant la révolution de notre rapport à l’alimentation. Du point de vue symbolique, la tendance est au culte de la santé parfaite. Il y a un refus collectif de vieillir et de mourir… Notre société oublie que l’homme n’est grand que dans le respect de ses faiblesses (de ses plus faibles et de la part faible de chacun). La médecine officielle adopte des fantasmes de toute-puissance et l’idée d’un monde sans limites. Elle évacue la mort, non seulement du point de vue de l’imaginaire mais aussi des rituels. Alors qu’il faudrait au contraire redonner à notre caractère mortel sa centralité pour redevenir pleinement des humains. Nous avons, dans le domaine médical comme dans les autres dimensions, totalement sombré dans la démesure, ce que les Grecs anciens considéraient être le péché suprême.

Que voulez-vous dire par là ?
Un individu qui n’est pas capable de se donner des limites va obligatoirement les chercher dans le réel : conduites à risque, toxicomanie, suicide, etc. Une société incapable de se donner des limites va aussi les chercher dans le réel : explosion des inégalités, épuisement des ressources, réchauffement planétaire, etc. Que peut donc vouloir dire renouer avec le sens des limites dans le domaine médical ? S’agit-il de laisser mourir les malades ? De limiter l’accès aux soins ? De favoriser l’euthanasie ? Je pense que c’est plutôt une invitation à analyser autrement la situation actuelle. La science peut être, à juste titre, fière des progrès de la médecine. Tout concourt pourtant à prouver que nous sommes parvenus à un pic à partir duquel la situation sanitaire des masses va se dégrader (santé physique et mentale). La responsabilité en incombe autant aux lobbies de la santé qu’à l’idéologie de la Grande Santé dénoncée par Lucien Sfez. Notre société marchande et technicienne produit les humains qui vont avec, y compris avec la demande sociale médicale qui lui sert. Le refus de vieillir et de mourir, emblématique du défi de toute finitude, est ainsi exploité par une industrie parvenue à allonger la durée de vie en refoulant les questions sur cette fin de vie. Ce système de santé est voué à l’échec dès lors qu’il refoule la mort. Cette mort refoulée ne peut que revenir nous saisir à la gorge, par exemple, sous la forme du discours sur le droit à choisir sa mort. Je suis totalement hostile à l’idée que nous serions propriétaire de notre corps et que nous pourrions généraliser l’euthanasie. Nous devons tout au contraire développer une autre conception de la fin de vie notamment en investissant dans les soins palliatifs. 

Pourquoi serions-nous arrivés à un pic à partir duquel la situation sanitaire générale va se dégrader ? 
Notre société consomme au bas mot 10% de ses ressources pour la santé. Or, on sait que, non seulement presque la moitié des médicaments sont inefficaces, mais qu’ils tuent bien davantage que la voiture. Le Pr Belpomme estime, par exemple, que la moitié des maladies actuelles sont des maladies de civilisation. On ne cesse d’inventer des maladies pour vendre de nouveaux médicaments, pour faire prospérer certaines spécialités. Des problèmes mineurs comme la timidité ou les syndromes prémenstruels sont de plus en plus systématiquement médicalisés. Des problèmes humains comme les ruptures amoureuses ou les décès sont aussi médicalisés, faute de laisser le deuil s’accomplir, faute de pouvoir accepter que l’individu ne soit pas « au top »... Changer la façon dont on perçoit ses propres troubles ou défauts est un marché sans fond car, comme le prouve Canguilhem, il n’existe pas de frontière fixe entre le normal et le pathologique. Nous allons donc vers un toujours plus médical. Avec 5% de la population mondiale, les Etats-Unis consomment 50% des médicaments mondiaux : peut-on sérieusement penser généraliser cette politique ? Une politique non universalisable est-elle acceptable moralement et supportable socialement à l’heure de la mondialisation ? 

Quelle(s) alternative(s) proposez-vous ? 
Si nous voulons marier le principe Responsabilité et le principe Utopie, nous devons réinventer un nouveau paradigme. Comment respecter les contraintes environnementales et notre souci de justice sociale sans un retour au politique ? Nous devons défendre la (quasi) gratuité des soins et interdire toutes les formes de mésusage médical. Comment mettre concrètement en œuvre ce principe de gratuité du bon usage ? Déjà en constatant qu’il n’existe pas de définition objective ou moraliste, c’est à la société de dire ce qu’il en est. Ensuite en notant que l’enjeu est d’en finir avec le consommateur médical comme avec le consommateur de toute chose. Nous devons inventer un usager maître de ses usages, individuellement et collectivement. La société de consommation a imposé le consommateur médical comme elle a imposé le consommateur de produits alimentaires contre le mangeur, le consommateur de produits touristiques contre le voyageur, etc. Si nous n’y prenons pas garde, nous allons non seulement vers une société liberticide au nom du culte de la santé parfaite, mais aussi vers une société qui ne tolérera plus les faiblesses et les faibles (handicapés, malades, mourants…) au nom de l’efficacité et d’une esthétique de la puissance et de la pureté. Face à cela, il faut réaffirmer la centralité de la pluralité des temps humains. Nous devons mettre l’accent sur la prévention et plus largement encore sur la qualité et la joie de vivre.