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Hôpital et geste architectural

Interview de Françoise-Hélène JOURDA

<< On touche à l’humain dans ce qu’il a de plus profond lorsqu’on fait un hôpital >>.

Interview de Françoise-Hélène Jourda, architecte.

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Date : 30/05/2007

Est ce que vous pensez qu’il y a aujourd’hui un geste architectural fort, propre à l’hôpital ou que le style actuel est plus ou moins similaire aux grandes tendances de l’architecture contemporaine ?
Par définition de ce qu’est l’architecture, la fonction du bâtiment imprime très fortement l’apparence, la volumétrie et bien entendu l’organisation intérieure d’un bâtiment. Toutefois, tous les hôpitaux n’ont pas le même programme, donc la même fonctionnalité, les mêmes contraintes urbanistiques, ne s’implantent pas dans les mêmes sites, dans la même géographie ni le même climat… en conséquence de quoi, la réponse architecturale est spécifique au programme en tant qu’hôpital bien sûr et en tant qu’hôpital spécifique, avec sa destination spécifique, dans un lieu donné. On n’échappe pas à l’air du temps, finalement il y a autant de différence entre deux hôpitaux qu’entre deux opérations de logements…c’est pareil, il n’y a pas plus de différences à faire !

A Lyon, on est passé de l’Hôtel Dieu à Grange Blanche, puis aux hôpitaux modernes en forme de barres…l’histoire de l’architecture se reflète dans l’évolution de l’hôpital. Est ce qu’aujourd’hui, l’univers fonctionnaliste par essence de l’hôpital implique que vous avez une liberté d’intervention un peu réduite ou au contraire qu’elle permet une grande liberté ?
Il y a bien autant de liberté pour le créateur ou pour l’architecte auteur (il y a des architectes qui ne sont pas auteurs) à construire un hôpital qu’à construire un immeuble de bureaux, voire plus parce qu’il n’y a pas de convention dans le style de bâtiment comme ça existe dans les immeubles de bureaux.

Est ce que vous pensez que l’hôpital qui a symbolisé la ville au XVIIIe -XIXe voire au XXe siècle a un peu perdu de cette puissance symbolique aujourd’hui ? Par exemple, l’Hôtel Dieu symbolisait vraiment la ville de Lyon, sa richesse, puissance, Grange Blanche, l’innovation et la commande du maire pour moderniser les hôpitaux, des gestes très forts. Aujourd’hui, il y a  une multiplication des constructions…
Je pense que c’est un geste symbolique tout aussi fort que d’avoir des hôpitaux nombreux, tous différents, inscrits dans la ville, et qui n’ont pas l’aspect monumental qu’ont pu avoir des hôpitaux comme l’Hôtel Dieu. Je crois que c’est une symbolique tout aussi forte, ce n’est pas la même.

C’est selon vous une nouvelle symbolique ?
Oui, ça veut dire que l’hôpital est beaucoup plus proche des gens, c’est une symbolique en soi.

Les normes techniques imposées vous contraignent-elles dans le processus de création ?
Non, ça fait partie de la fonctionnalité, mais en aucun cas je ne me suis sentie contrainte. Ma contrainte maximum à Lyon, ça a été que je n’avais pas le droit de dépasser 16 mètres de haut !
Ce fut une contrainte terrible qui a obligé à faire un bâtiment très «  tassé ». A l’intérieur, on s’en aperçoit, c’est « bas de plafond » ! En plus c’est une contrainte réglementaire qui a « sauté » aujourd’hui !

C’est donc votre principal soucis avec les normes ?
Oui, ça n’a pas du tout été lié aux normes hospitalières !

Est ce que le fait que ce soit un hôpital privé change quelque chose pour la création ?
Je suis absolument ravie de travailler pour la Générale de Santé. L’idéologie et la culture d’entreprise de la Générale de Santé ont une approche très humaine, très généreuse, où le client qui est le patient est au centre du bâtiment et au centre de la conception.

Vous avez essayé de transcrire cela dans le geste architectural ?
Oui, totalement. Quand on fait des bâtiments en bois, posés sur une terrasse posée au dessus du reste, c’est quand même symboliquement très fort, pour dire « ce sont les patients qui dominent l’ouvrage » et à qui on donne les meilleures places !

Quels sont les points qui vous paraissent les plus intéressants du projet, qui créent une qualité d’espace propre ?
On a trois bâtiments séparés, chaque bâtiment possède sa propre fonctionnalité, ce sont trois programmes différents : la maison médicale, la clinique, l’oncologie-cancérologie. Ce n’est pas dit au départ dans le programme, c’est une décision personnelle. Il s’agit d’exprimer leur personnalité et leur fonctionnalité différemment avec des architectures qui leurs sont propres.
La clinique se présente sous la forme d’une superposition de trois architectures qui sont indépendantes les unes des autres. Elle est composée d’un rez-de-chaussée et entresol qui intègre tous les espaces liés à la ville et aux relations avec l’extérieur c’est-à-dire les accueils mais aussi la pharmacie, les espaces techniques… Le bâtiment est traité en structure et en matériaux légers, en verre et en bardage métallique bleu, très souple et très ouvert.
L’étage est destiné uniquement au plateau technique : les salles d’opérations, l’imagerie médicale, les urgences. Ce plateau technique est exprimé comme le « moteur » de l’édifice, c’est pour cela qu’il est traité en façade en inox, il symbolise la « machine médicale ».
Ce plateau technique a une toiture plantée d’un jardin et traité selon l’image du terrain de golf, (il y a des monticules, etc.) et là se développe la troisième architecture qui est celle des pavillons en bois où il y a tout l’hébergement, toutes les chambres. 
Donc vous avez la transparence, avec un rez-de-chaussée qui est la liaison avec la ville, l’image du moteur pour la machine médicale, sa technologie, et au dessus l’idée du bien être, le bois dans la verdure.

C’est donc très métaphorique comme projet ?
Oui, l’idée est d’exprimer la nature de la médecine aujourd’hui en général.

Est ce que ce bâtiment sera flexible et pourra s’adapter aux besoins futurs ?
Oui, tout est flexible, c’est la raison pour laquelle il y a trois architectures superposées : on peut agrandir le rez-de-chaussée en laissant l’étage tel qu’il est, agrandir l’étage en laissant le rez-de-chaussée …et c’est déjà arrivé : 4 fois dans le projet, y compris pendant le chantier ! Il y a un nouvel espace qui est arrivé. La flexibilité est un aspect majeur, dans l’architecture en général, pas seulement pour les problèmes d’hôpitaux !

Par exemple, la contrainte des 16 m de haut ayant disparu aujourd’hui, cela veux dire qu’on peut dans le futur imaginer par exemple de rehausser le bâtiment ?
Oui. Il n’y a pratiquement pas de murs porteurs dans le bâtiment, tout est en cloisons légères, c’est une structure en poteaux poutres qui permet des modifications à terme relativement aisées.

Est ce que vous aviez lors de la conception des sources d’inspirations d’hôpitaux ?
Pas du tout. Je n’ai pas étudié le fonctionnement d’un hôpital spécifique. J’ai étudié mon programme et j’ai surtout beaucoup travaillé avec la Générale de Santé à la mise au point fonctionnelle du bâtiment, je n’avais jamais fait d’hôpitaux avant.

La relation avec la Générale de Santé a été indispensable ?
Indispensable et absolument excellente, c’est assez rare ! Très proche, étroite, permanente et de grande qualité….et elle l’est toujours malgré tous les aléas du chantier !

L’intégration au quartier du bâtiment a-t-elle été pensé ?
Le quartier n’a pas aujourd’hui d’identité spécifique… Le nouveau bâtiment n’a pas à faire le lien avec l’urbanisme existant à part sur la façade donnant sur la rue où il y a une continuité. A la rigueur, on peut espérer que les mutations futures du quartier s’inspireront de l’hôpital.

Est ce qu’on peut comparer l’hôpital à une petite ville : de plus en plus accessible, on peut le traverser, il est plus ou moins ouvert ?
Il y a un immense hall d’entrée avec les petites boutiques habituelles, mais un hôpital ne peut pas être accessible à n’importe qui  et n’importe comment. C’est quand même un lieu où il faut préserver la tranquillité des gens.

Vous ne pensez pas que l’on risque d’arriver à un mélange des genres ?
Non, il faut qu’à un moment donné les patients puissent guérir et les médecins les soigner dans la plus grande tranquillité.

L’hôpital est de plus en plus convivial ? Faire rentrer l’hôpital dans la ville ?
Je crois qu’il faut apporter de la sérénité.

La fonction d’un tel hôpital dépasse largement le cadre lyonnais ? Quelle intégration architecturale et sociale a été menée autour du projet ?
Concernant l’intégration architecturale-paysagère ou urbaine, comme il n’y a pas d’identité forte du lieu, le sujet ne se posait pas dans un sens d’intégration mais dans un sens d’existence. Ailleurs, il faudrait très certainement travailler ce sujet là. Quant à l’intégration sociale, elle dépasse largement le quartier. C’est un hôpital régional au minimum, voire international.

Vous avez une réputation d’innovation par rapport aux aspects environnementaux (développement durable, HQE). Est ce qu’un hôpital peut servir de modèle ou pas plus qu’un autre bâtiment ?
Pas plus qu’un autre bâtiment mais toutefois, on peut souligner dans ce projet là qu’ont été pris un maximum de mesures pour aller dans ce sens : ce bâtiment est totalement isolé par l’extérieur, toutes les baies sont protégées de l’ensoleillement (par des brise-soleil)… à l’intérieur, il y a deux grands patios (très beaux, colorés, en ovale) qui fond que pratiquement tous les espaces sont éclairés naturellement ce qui est très rare dans un hôpital. Le bâtiment est « percé » pour apporter de l’éclairement naturel. Pour les matériaux utilisés, on a essayé d’être le plus responsable possible, c’est pour ça qu’on a de l’acier inox en façade, et pas par exemple de l’aluminium ou des panneaux composites qui ne sont pas recyclables, etc. On a pris un maximum de mesures pour limiter les besoins énergétiques et préserver les ressources en matériaux.

La déconstruction (lors des problèmes de qualité pendant le chantier) vous a posé problème par rapport à ça, il y a eu des retraitements ?
On a récupéré un maximum de matériaux, les façades par exemple. Tout ce qui pouvait l’être a été démonté…le béton a été démoli par contre…

Est ce que ce la réalisation de ce projet hospitalier vous a donné envie d’en réaliser d’autres ?
Je trouve ça absolument passionnant. Le milieu médical est un milieu extrêmement intéressant, c’est merveilleux car c’est l’humain, on touche à l’humain dans ce qu’il a de plus profond lorsqu’on fait un hôpital.