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Les maladies mentales et les neurosciences

Interview de Claude FEUERSTEIN

<< Je pense qu'on s'achemine vers un grand programme national sur la neurologie et les maladies mentales >>.

Interview de Claude Feuerstein, Pr. de Physiologie, praticien Hospitalier à l’UJF et au CHU de Grenoble, responsable de l’Institut des Neurosciences de Grenoble et coordonnateur du cluster 11 "Handicap, Vieillissement et Neurosciences".

Date : 23/02/2006

La région Rhône-Alpes vient d'annoncer la création d'un cluster "Handicap, Vieillissement et Neurosciences". Quelles sont les retombées économiques attendues ?
Croiser les neurosciences avec les thématiques du handicap et du vieillissement donne au cluster une assise très large en terme de recherches et d'impact économique. Cette démarche de cluster peut initier des grands projets multifonctionnels qui intéressent des industriels. En optant pour des thèmes de recherche transversaux tels que audition-vision-langage ou exercice-motricité-handicap, on a été surpris par l'importance des implications industrielles possibles. Au-delà de l'aspect médicamenteux, c'est tout le domaine de l'accompagnement du vieillissement et du handicap, du matériel associé aux techniques de rééducation, des prothèses, de l'instrumentation, du développement d'outils de détection précoce des maladies et de thérapie supplétives ou réparatrices qui est concerné. La prise en charge de ces pathologies a une dimension sociale, économique et humaine qui dépasse largement la question industrielle et pose la problématique du maintien de la personne dans son milieu.

Ce dernier aspect n'est-il  pas prioritaire au regard de la situation socio-économique ?
Il devient urgent de développer des investissements moins onéreux qu'une hospitalisation. Une journée d'hospitalisation dans un service médical lourd ou de réanimation coûte plus de 1000 euros par jour. Opter pour une politique de maintien à domicile avec une qualité de surveillance comparable coûterait bien moins et sous-tendrait des développements industriels réussis en matière de télémédecine et d'assistance à domicile (surveillance de données physiologiques, cardiaques, chutes, procédures d'alertes…). A mon sens, un projet fédérateur impliquant de la robotique et de la surveillance à domicile serait rapidement générateur de développement industriel et permettrait de croiser haute technologie et humanisation. Le robot a l'avantage d'être mobile et d'interagir avec les personnes : téléphoner, jouer de la musique, proposer des jeux interactifs… On peut développer des ergonomies et des interfaces homme-machine parfaitement adaptées à des personnes âgées ou handicapées. C'est toute une dimension liée à l'ingénierie de la santé, aux nouvelles technologies de l'information et de la communication, aux micro et nanotechnologies, à la télémédecine et la sécurisation des données qui est en jeu. Autant de domaines dans lesquels notre région a des atouts !

La région a-t-elle des atouts en neurosciences ?
Le traitement neurochirurgical par stimulation intracérébrale est une invention rhône-alpine pour ses applications humaines et au patient et qui s'étend actuellement à d'autres domaines. On commence à développer la stimulation de fibres nerveuses périphériques à destination neuromusculaire, neurodigestive, cardiaque, ou cérébrale. On étudie aussi la stimulation, par voie périphérique, de zones cérébrales centrales en induisant des modifications du message venu de l'extérieur. Pour ce faire, toute une panoplie d'innovations est nécessaire pour miniaturiser ces outils de stimulation et rendre le geste plus anodin, moins invasif et mieux intégré.
Des programmes à l'échelle régionale sont déjà en place, notamment pour l'épilepsie. Dans le signal électrique cérébral, on peut détecter plusieurs secondes à minutes à l'avance le début d'une synchronisation électrique, générateur de crise. Grâce aux outils de neurostimulation, on envisage de bloquer le déclenchement de la crise par un système de détection intégré qui serait capable de recueillir le signal, de l’analyser en continu et d'en envoyer en retour, au moment propice, pour arrêter le phénomène pathologique. Ce programme repose sur les domaines d'excellence des différentes équipes régionales : traitement du signal et détection précoce plutôt sur Lyon, implantation d'électrodes miniaturisées et multiplexées (au besoin couplées à la robotique chirurgicale) grâce au développement de systèmes micro, voire nanométriques, implantables dans différents territoires grâce aux technologies développées par le CEA-LETI, à Grenoble.

Cette démarche de cluster a-elle été adoptée avec succès à l'étranger ?
La Suisse, l'Allemagne ont créé des centres du cerveau regroupant de façon très intégrée activité clinique et recherche. Les neurosciences se caractérisent par essence par leur pluridisciplinarité allant de la modélisation du vivant aux processus cognitifs, en passant par la physique, les mathématiques, l’informatique, l’électronique, la biologie et au delà impactant la sphère socio-économique… En France, il y a encore trop de barrières institutionnelles et disciplinaires : les organismes sont nombreux, épars, sectorisés et les disciplines scientifiques trop hiérarchisées. Si des collaborations s'instaurent parfois entre sciences humaines et médecine, on en trouve bien moins entre sciences humaines et sciences dures. Cette situation est préjudiciable à la recherche en neurosciences où la perméabilité des frontières est indispensable. De ce point de vue, divers centres existent aux USA, en Suisse ou à Jérusalem, référence mondiale pour sa capacité à mettre en relation scientifiques, artistes, chercheurs en sciences humaines… C'est dans cet esprit que le cluster souhaite travailler.

Voyez-vous se dessiner une politique d'envergure pour les neurosciences ?
Je pense qu'on s'achemine vers un grand programme national sur la neurologie et les maladies mentales, à la manière de ce qui s'est fait pour le cancer. Rhône-Alpes en est un bon exemple puisque la région a déjà mis en place, dans le domaine des sciences de la vie, la génopole Rhône-Alpes, le cancéropôle et dernièrement l'infectiopôle (Lyon Biopole). Il ne reste maintenant plus que les neurosciences à construire sur ce même mode ! Un des enjeux du cluster est de structurer un neuropôle régional autour des thématiques neuroscientifiques croisées avec celles du handicap et du vieillissement, ce qui permettrait de donner aux neurosciences régionales une nouvelle visibilité nationale et internationale.