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Sensibiliser gratuitement tous les publics à l'écriture et à la poésie

Interview de Leïla LOVATO

<< Poser la question de la gratuité revient à s’interroger sur certaines valeurs de notre société et notamment sur la suprématie de l’approche comptable >>.

Paroles Toutes veut sensibiliser tous les publics aux écritures et à la poésie contemporaine en réalisant des actions culturelles exigeantes sur le plan artistique tout en étant populaires au sens d’un brassage de population. Ces actions sont toutes gratuites et touchent en fait souvent un public venu de toute l’agglomération. 
Leïla Lovato s'interroge d'une part sur l'opportunité de faire payer des activités déjà subventionnées et d'autre part sur la gratuité qui permet avant tout d’affirmer une volonté d’ouverture à tous les publics sans poser la question de distinction sociale.

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Date : 29/04/2004

Quelles sont les principales caractéristiques de Paroles toutes ?
Notre association a été créée en 2000 dans le but de sensibiliser tous les publics aux écritures et à la poésie contemporaine. Nous voulons réaliser des actions culturelles qui soient exigeantes sur le plan artistique tout en étant populaires au sens d’un brassage de population. Nos activités reposent sur 2 volets : le premier consiste à monter des actions avec des Centres culturels, des centres sociaux, des bibliothèques, des MJC, des écoles, etc. qui nous achètent nos prestations –des ateliers, des lectures, des rencontres– et le plus souvent les proposent gratuitement à leurs publics. Le deuxième volet de notre activité s’intitule Poésie en friche et se tient de janvier à juin. Nous invitons des auteurs pour des ateliers d’écriture, et parfois nous invitons un éditeur, pour informer les participants des conditions de production d’un livre. Nous faisons aussi intervenir des comédiens pour des lectures et parfois des plasticiens pour croiser les langages. Ces actions de sensibilisation à la poésie contemporaine se tiennent principalement à Villeurbanne. Elles sont toutes gratuites et touchent en fait souvent un public venu de toute l’agglomération.

Pourquoi ces actions sont-elles gratuites ?
Je me demande à quoi ça sert de faire payer les gens quand les subventions couvrent de fait les coûts d’exploitation. Certains lieux culturels pourraient assumer la gratuité, au moins en partie au cours de leur saison. Il suffirait qu’ils pensent différemment leurs priorités et leurs budgets, en consacrant par exemple moins d’argent au plan de communication. Finalement, la publicité sert à ce qu’on parle des spectacles, mais il n’y a pas plus de monde qui va au spectacle. On est dans un système perverti où l’on parle des œuvres plus qu’on ne les voit, car la communication a pris le pas sur le contenu. Dans notre cas et dans le cas de beaucoup d’initiatives indépendantes, les subventions ne couvrent pas les coûts. Mais la gratuité permet avant tout d’affirmer notre volonté d’ouverture à tous les publics sans poser la question de distinction sociale. La gratuité permet de toucher tout le monde, les publics en difficulté comme ceux qui ne le sont pas. Cela ne dispense pas de faire un travail de médiation, mais ça ne pose pas de condition. Si on voulait réellement faire payer ce que coûtent nos ateliers et plus largement ce que coûte n’importe quelle production artistique, on exclurait à peu près tout le monde, car toute la culture est subventionnée… Autrement dit, ce que paye le public est de l’ordre du symbole si on le ramène au coût réel.

Mais n’est-ce pas justement ce symbole qui donne sa valeur à la pratique ?
Voilà typiquement le genre d’argument que nous refusons au sein de Paroles toutes. Nous considérons que l’art ou la culture ne sont pas des produits comme les autres, qui s’inscriraient dans la chaîne classique de la consommation. Les gens ne s’interrogent plus sur ce dont ils ont besoin, sur ce qui leur fait réellement plaisir : ils sont soumis à un diktat de consommation, ils ont l’impression, souvent fausse, d’avoir besoin de tel ou tel produit. En fait, le rapport marchand ne responsabilise pas, je pense au contraire qu’il infantilise. Autrement dit, la question de la gratuité est pour nous une manière de poser un débat plus large : quelle société voulons nous, quelle est la place et l’autonomie du citoyen dans cette société. Pour autant, nous ne sommes pas des utopistes, nous voulons faire prendre conscience des réalités économiques attachées au livre. Ces conditions déterminent par exemple le nombre de nouveaux auteurs découverts chaque année. Les paramètres économiques influent donc sur la sphère créative, et cela depuis longtemps. En fait, il faut ménager à côté de l’espace économique, un espace vital à l’art qui pose un rapport différent aux biens culturels. Actuellement il y a un déséquilibre – et cela ne va pas en s’arrangeant – l’espace culturel vital devient un espace minimum. Est-ce « le cours des choses » ou est-ce une volonté politico-économique ? Car à long terme, qui de l’art ou du commerce apporte le plus de développement et de prospérité à nos sociétés ?

Que voulez-vous dire ?
Tout simplement que la culture, l’art, sont du savoir. Ils sont un rapport au monde, une façon de l’appréhender. À partir du moment où vous considérez que le savoir est un bien utile au fonctionnement même de la société, il faut le rendre accessible. C’est bien le raisonnement qui est fait avec ce qu’on apprend à l’école, il me semble qu’il faudrait faire de même pour les arts. Les grandes enseignes qui distribuent des produits culturels, sans parler des supermarchés, où la situation est poussée jusqu’à la caricature, mettent toutes en avant les mêmes productions culturelles, qui sont marketées comme n’importe quel yaourt ou crème de beauté, en fonction de segment de consommation et d’attentes supposées. Nous voulons réapprendre aux gens à se rendre dans des librairies, où l’on ne trouve peut-être pas toute la production éditoriale, mais où l’on trouve des œuvres, des auteurs, des éditeurs rares et qui pourtant comptent dans le paysage contemporain. Où l’on peut discuter, être conseillé par un libraire au sens plein du terme.

La gratuité n’est pourtant pas la garantie que le public se déplace, regardez ce qui se passe avec l’art contemporain...
Oui absolument, il faut aussi un travail de médiation. Il faut éduquer à l’art. Il faut décomplexer les gens, certains ne savent même pas qu’ils peuvent aller dans une bibliothèque ! Mais je pense que si l’on attend un progrès de l’avenir, cela ne peut passer que par l’éducation et j’entends l’éducation au sens large : apprendre à lire, à compter, mais aussi d’autres langages, dont le ou les langages artistiques. J’ai une position assez militante là-dessus, je crois vraiment qu’il y a des choses à repenser dans notre société. Est-ce que le progrès c’est un PIB supérieur chaque année ? Poser la question de la gratuité revient à s’interroger sur certaines valeurs de notre société et notamment sur la suprématie de l’approche comptable.

Pensez-vous être parvenue à toucher les gens autrement grâce à Poésie en friches ?
Les gens qui viennent sont des gens très différents les uns des autres. Ils s’engagent moralement à venir, ils ne sont pas tenus par un abonnement ou un nombre de séances payées à l’avance… Ensuite, je pense que leur regard change à propos de la consommation de produits culturels. Ils sont plus attentifs, ils se réapproprient une démarche de choix. À partir du moment où ce qui est proposé est gratuit, on peut réintroduire la question de la nécessité des choses : les participants viennent parce qu’ils en ont envie, parce qu’ils l’ont décidé et pas parce que la publicité leur a dit de le faire. D’ailleurs, nous limitons au maximum la publicité : nous éditons nos informations à la photocopieuse, et nous les distribuons dans les lieux de passage du public et nous comptons beaucoup sur le bouche-à-oreille.

Ne craignez-vous pas d’attirer des gens qui finalement auraient les moyens de payer ?
Ça n’est pas une crainte, c’est un constat, pour une partie du public, mais pas pour la majorité… Cela nous permet aussi de situer notre action : nous expliquons aux gens le coût des choses. En fait, ils sont très peu conscients du coût des productions artistiques. Ils n’ont aucune idée du budget nécessaire au fonctionnement d’une bibliothèque, et ils ne savent pas non plus que c’est un établissement public dont ils peuvent bénéficier des services. Faire venir un éditeur, permet d’aborder les questions économiques de la chaîne du livre. Je ne peux pas mettre à disposition des ouvrages sans expliquer comment ils arrivent sur la table. Je trouve important que les participants sachent combien coûte un livre, et dans sa dimension économique et dans sa dimension symbolique, c’est-à-dire l’investissement en temps et le risque que cela représente pour l’auteur.

Mais comment financez-vous vos activités ?
Nous cherchons des subventions, nous avons été aidés à hauteur de 3000 E par l’Etat et pour un montant presque identique par la Ville de Villeurbanne. C’est en fait insuffisant pour couvrir les frais réels de nos actions, cela nous permet simplement de rémunérer les intervenants. Pour ce qui est du fonctionnement, de la logistique, nous nous appuyons sur le bénévolat et l’engagement que je qualifie de militant des quelques membres fondateurs de Paroles toutes. Ceci posé, chercher des subventions pour des actions gratuites n’est pas toujours simple. Il faut sans cesse convaincre nos interlocuteurs du bien fondé de nos positions. Nous sommes dans des difficultés financières chroniques, alors que le bilan de nos actions est extrêmement positif. Pourtant, la gratuité oblige à être efficace : avec un budget modeste, vous ne pouvez pas vous perdre en réunions plus ou moins productives, il faut être opérationnel, car vous n’êtes pas payé au temps passé… Quoiqu’il en soi, il est essentiel pour moi de rémunérer les professionnels qui interviennent. Nous ne faisons pas des actions au rabais, ça n’est pas parce que c’est gratuit que c’est de moindre qualité ! Nous avons abordé des textes très contemporains, nous avons fait venir des auteurs très sollicités par ailleurs, mais qui ont accepté de venir car notre démarche les a convaincus.

Que pensez-vous du développement de la gratuité de certaines manifestations d’été par exemple ?
Bon, nous on a toujours voulu faire des choses gratuites, et on voit aujourd’hui que notre position fait tache d’huile, c’est toujours agréable de se voir reconnu… Mais il faut rester modestes, ça n’est pas notre petite association qui a eu une influence. Les démarches de gratuité existaient avant nous, comme par exemple l’éducation populaire dans les années 70. La question de la gratuité aujourd’hui est dans l’air, mais elle n’est pas totalement développée par tous les acteurs du paysage culturel. Par contre, je trouve inquiétant que ce mouvement émane principalement des collectivités locales. Je crains qu’elles n’instrumentalisent une attitude engagée –la gratuité– afin d’améliorer leur image. Ça devient une affiche pour la ville, un acte de communication. Mais dans le même temps la gratuité revient en premier lieu à la charge des collectivités publiques. C’est leur rôle de produire des biens collectifs. De plus, ces manifestations sont souvent des opérations ponctuelles, même si certaines comme les Fêtes escales, sont préparées en amont. L’événementiel cache souvent une absence de débat de fond, l’absence d’un projet culturel sur le long terme. De plus, les associations indépendantes, dont l’action n’émane pas d’une commande institutionnelle, sont peu soutenues dans leurs démarches, et donc dans leur souhait de développer la gratuité. On retombe alors dans le travers que je dénonçais plus haut : on consomme la soirée proposée, sans s’interroger sur le sens qu’on peut donner à la rencontre avec une œuvre. L’éducation, la santé, sont des domaines menacés par une marchandisation, et en un sens, les arts ne font pas exception à ce processus global de marchandisation.