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Les modes doux, point de vue d'un habitant.

Interview de Olivier VANEUCKEM

<< La glisse est un vrai moyen de déplacement et le bitume est son carburant ! >>.

Olivier Vaneuckem est un habitant du 1er arrondissement de Lyon, membre de la commission « stationnement et déplacements » du conseil de quartier Haut et Cœur des Pentes. Il est passionné de glisse, il défend la trottinette et le roller au même titre que la marche à pied et le vélo, comme moyens de transport parfaitement adaptés à la ville durable. Son expérience personnelle de « la petite roue » lui permet de porter un regard avisé sur les aménagements que le Grand Lyon réserve aux modes de déplacements doux.

Réalisée par :

Date : 16/06/2004

En quoi consiste la commission « stationnement et déplacements » du conseil de quartier Haut et Cœur des Pentes ? Comment fonctionne-t-elle ?
Notre conseil existe depuis fin 2002. C’est une initiative de la municipalité du 1er arrondissement qui a convié par courrier les habitants aux réunions constitutives des conseils des Pentes. Chaque conseil (il y en a trois) est tenu par une co-présidence associant un élu local et un habitant. Le conseil du Haut et Cœur des Pentes comporte plusieurs commissions : une est consacrée à la petite enfance, une autre au lien social… La commission « stationnement et déplacements » est présidée par une adjointe au cadre de vie. Les habitants qui en font partie sont souvent des membres d’associations, la plupart sont des usagers de la ville favorables aux modes doux de déplacements mais ils utilisent aussi la voiture. Nous sommes aujourd’hui une vingtaine, et entre 3 et 10 personnes à nous réunir une fois par mois environ. Les débuts de notre commission ont été assez houleux, car il faut bien le dire : le stationnement et les déplacements sont très complexes sur notre quartier. Les premières réunions ont été en fait surtout des moments de confrontation dure entre les habitants systématiquement opposés à la voiture et les habitants venus parler de leurs problèmes de stationnement. Ni les uns, ni les autres ne sont restés finalement, et les membres actuels de la commission cherchent plutôt à concilier les intérêts de tous : piétons, cyclistes ou conducteurs d’automobile. Nous signalons par courrier à la mairie les difficultés repérées sur place et proposons les solutions auxquelles nous avons réfléchi - mais nous comptons bien évidemment sur « notre » adjointe pour faire remonter l’information auprès du maire et du conseil municipal. Cependant, nous ne sommes pas des professionnels de la voirie et nous ne pouvons qu’être porteurs d’idées – idées souvent mises à l’épreuve des réalités techniques !

Quels sont, justement, les travaux les plus significatifs de la commission ?
Nous avons ciblé un certain nombre de lieux problématiques. Le bas de la Montée Saint-Sébastien, au niveau de la rue Leynaud, est particulièrement difficile à pratiquer pour des piétons et des cyclistes, voire même impossible à emprunter pour un handicapé moteur : c’est un véritable goulot d’étranglement avec une chaussée circulée dans les deux sens par les voitures et des trottoirs très étroits et très pentus - sans parler des façades plutôt glauques des immeubles riverains, des mauvaises odeurs… Bref, un segment très désagréable – et même dangereux - quand on est à pied, en fauteuil roulant ou en vélo. Nous avons donc suggéré une réduction de la chaussée à cet endroit, le passage à une seule voie de circulation automobile avec un feu alternatif ouvrant tour à tour les sens de la montée et de la descente, l’élargissement d’au moins un des trottoirs et l’aménagement d’une voie cyclable. Mais rien à ce jour n’a encore été fait pour améliorer la situation. Nous avons aussi procédé à un « état des lieux » du quartier dans l’hypothèse d’un parcours emprunté par une personne en fauteuil roulant électrique, entre la place Sathonay et la place de la Croix-Rousse. Nous avons ainsi repéré tous les écueils de ce trajet tels que les bordures de trottoirs infranchissables et les voitures garées sur les trottoirs, et nous avons dressé une carte de ces « points noirs », photographies à l’appui. Le rapport a été diffusé auprès des services techniques de la voirie et nous avons défini ensemble un calendrier des aménagements nécessaires, comme l’abaissement des trottoirs au niveau d’un passage piéton et l’implantation de potelets d’anti-stationnement. Ce sont, à notre sens, uniquement des problèmes de voirie qui devraient pouvoir se régler systématiquement ! Il y a toujours des discontinuités aberrantes dans les cheminements : pourquoi, par exemple, trouve-ton encore le long d’un seul trajet des trottoirs avec « bateaux » et des trottoirs élevés, et ce parfois d’un bout à l’autre du même passage piéton ?

Comment la commission entend-elle défendre les modes de déplacements doux ? A-t-elle été consultée, par exemple, lors de la révision du Plan des Déplacements Urbains (PDU) ?
Nous ne sommes pas intervenus dans l’élaboration du document ; nous avons été simplement invités à participer à une réunion de présentation du nouveau PDU. Cependant, s’il y a au niveau du Grand Lyon une vraie volonté politique de développer les modes doux, les élus locaux peuvent aider la commission à infléchir les décisions en soutenant nos propositions d’actions. Et j’insiste sur le fait que nous souhaitons défendre tous les modes doux de déplacements et pas uniquement le vélo. Les modes doux, ce sont certes le vélo, mais aussi la marche à pied et les fauteuils roulants, le roller et la trottinette, etc. Les Pentes s’y prêtent difficilement, mais le lien avec le reste de la ville reste primordial : il faut pouvoir passer en modes doux du haut vers le bas et du bas vers le haut, lier le plateau de la Croix-Rousse aux berges du Rhône par exemple. A ce titre, nous avons réfléchi aux différents moyens de renforcer les connections entre quartiers bas et quartiers hauts de Lyon. L’instauration d’un « ticket colline » sur la ligne C du métro, à prix modique et uniquement entre les stations Hôtel de Ville et Croix-Rousse, permettrait aux vélos de passer les Pentes et de rejoindre la piste cyclable qui passe devant la mairie du 4ème. Le franchissement entre l’opéra et la place de la Croix-Rousse représente un effort considérable pour un cycliste ! De même entre Saint-Jean et Fourvière. Mais cette idée que nous avons déjà soumise au SYTRAL s’accorde mal à la politique du tarif unique qu’il défend. Quant à celle d’ajouter une rame pour y stocker les encombrants, comme les vélos, elle semble techniquement impossible à réaliser parce que les quais du métro ont une longueur insuffisante. On s’oriente donc plus vers la création d’un remonte-pente le long de la rue Terme – une pré-étude est en cours sur les possibilités de remettre en service un funiculaire, mais la réalisation ne sera visiblement pas possible pour ce mandat. Nous avons aussi proposé d’installer une série de gros ascenseurs extérieurs gratuits – on pourrait y mettre des vélos - entre la place Louis Chazette et la place Bellevue, en passant par la rue des Fantasques. Cela permettrait de faire le lien entre le bas et le haut, de rattacher la Croix-Rousse au Rhône et au parc de la Tête d’Or, mais aussi de désenclaver, grâce à un axe fort de circulation en modes doux, un quartier peu vivant, coincé entre l’entrée du tunnel de la Croix-Rousse (une vraie autoroute urbaine) et le cours d’Herbouville.

Quelle expérience des modes doux avez-vous personnellement ?
Je me déplace beaucoup en trottinette. Avant, je prenais systématiquement ma voiture… jusqu’où jour où j’ai saturé. Je me suis mis alors à la marche à pied – je pouvais marcher 3 km pour aller travailler. Puis j’en suis venu à la trottinette. Rien qu’avec ce moyen de transport, je peux faire 3 à 9 km dans une journée, voire même 9 à 18 km si les pistes sont bonnes. En fait, tout dépend de la qualité du revêtement. On peut se déplacer deux à trois fois plus loin en trottinette et en rollers si le traitement du sol facilite la glisse. Le bitume, c’est du carburant ! Sur du plat, 10 km en trottinette ou en rollers pour se rendre sur son lieu de travail, c’est possible à condition que le revêtement soit parfaitement lisse – les petites roues sont en effet très sensibles aux sols granuleux. Les trottoirs sont de véritables patchwork et certaines pièces sont du velours. Ce constat est valable aussi pour les vélos, bien qu’ils soient moins sensibles aux différences de revêtements. Un parcours de glisse idéal, c’est une largeur minimum de 1m (2m pour une circulation dans les deux sens), un « bon bitume bien tassé » sans plaques d’égouts… et un cheminement continu du début à la fin. On peut d’ailleurs très bien envisager une cohabitation avec les vélos. Développer la glisse en ville ne nécessite donc pas d’investissements lourds, puisque le bitume n’est pas ce qu’il y a de plus cher comme revêtement ; cela demande en fait surtout de prendre en compte les trottinettes et les rollers en amont des projets d’aménagement de la voirie. Ce n’est pas ce qui a été fait sur les berges du Rhône à la Feysine, où les platelages en bois sont totalement impraticables avec des petites roues. De même, le réaménagement du boulevard Vivier Merle à l’occasion du passage du tram, qui a bien redéfini la place du piéton au niveau de la Part-Dieu entre la gare et le centre commercial, n’est pas du tout fait pour les trottinettes et les rollers. Et pourtant, il y avait là l’espace suffisant pour les intégrer parmi les piétons, le tram et les bus. Je suis donc particulièrement vigilant quant au projet des berges du Rhône dont on dit qu’elles seront dédiées aux modes doux. C’est un très beau projet urbain qui crée pour les Lyonnais un lieu sympa, aéré… et un axe de traversée de la ville intéressant en terme de déplacements, mais à condition que les revêtements soient de bonne qualité et bien entretenus (régulièrement nettoyés, etc.) comme une chaussée classique. Je suis en fait inquiet par rapport au traitement du sol sur l’axe réservé aux vélos, aux trottinettes et aux rollers : le projet montre que les deux bandes de glisse (une pour chaque sens de circulation) seront séparées par une ligne de 50 cm de large faite avec des galets coupés - ce qu’on appelle des « têtes de chat » - très esthétique, certes, mais pas du tout adaptée aux petites roues. Il faut imaginer que pour doubler ou rouler de front - des parents et des 3 enfants qui se tiennent par la main, par exemple -, il faudra empiéter sur ce revêtement irrégulier, et donc peu adhérant, et probablement très délicat à entretenir : un galet qui saute et c’est un trou dangereux qui se forme !

Que percevez-vous de l’évolution des modes doux à Lyon ?
L’évolution n’est en fait pas vraiment visible au niveau des infrastructures – mais peut-être parce que le développement des modes de déplacements doux n’était pas un objectif fort des précédents mandats. La création d’une association consultative sur les modes doux serait maintenant souhaitable au niveau du Grand Lyon pour leur donner davantage de poids. En revanche, l’évolution est nettement visible du côté des usagers : beaucoup de gens ont adopté la glisse comme moyen de transport – je vois même des personnes âgées se déplacer en trottinette ! La pratique de la trottinette et du roller n’est pas marginale : pour s’en persuader, il suffit de se poster sur la place des Terreaux et de constater le nombre de personnes circulant ainsi, ou de compter les participants aux sorties organisées les vendredis soirs par les associations de rollers. La glisse est un vrai moyen de déplacement et beaucoup de personnes se sont saisies de ses « instruments » : leur taux de pénétration sur le marché des cadeaux de Noël est phénoménal. La trottinette est sans doute le plus souple à utiliser : elle est facile à manier, elle est légère et elle se plie - on n’a donc pas besoin d’un garage pour la stocker -, et contrairement aux rollers, elle ne nécessite pas de transporter avec soi une paire de chaussures ! C’était autrefois un jouet ; remise au goût du jour, elle est devenue un véritable véhicule. Il existe aussi des trottinettes avec assistance électrique. Et puis toute une gamme d’objets roulants qui peuvent satisfaire les manières de glisser de chacun. Il y a par exemple le Trikke qui existe depuis deux ans et qui comporte trois roues, une à l’avant (surmontée d’un manche avec poignées) et les deux autres côte à côte à l’arrière (indépendantes l’une de l’autre) ; on place un pied au-dessus de chaque roue et on avance en faisant le pas du patineur. C’est une belle invention qui permet de couvrir de longues distances sans beaucoup d’effort, mais elle est très exigeante par rapport à la qualité du revêtement. Le Segway est fait avec deux roues placées côte à côte ; on se place sur la planche qui relie les roues entre elles, on se penche en avant pour avancer et en arrière pour freiner, et c’est un ordinateur intégré qui calcule l’équilibre de l’ensemble – c’est très cher. Pour ma part, j’ai déposé un brevet pour un véhicule qui permet de se propulser sans poser le pied à terre ; il a la même finalité que le Trikke, mais le principe mécanique est différent : c’est un skate muni d’un manche et de 5 roues reliées par un système d’essieux particulier, et avec lequel on avance en serpent, en impulsant à la planche le même mouvement que sur un skateboard (un balancement latéral)… La glisse inspire toutes sortes d’inventions et les petites roues ouvrent des perspectives vraiment intéressantes en terme de déplacements urbains. Sans compter le monocycle qui se développe à son tour !