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Les enjeux pour un laboratoire en santé animale comme Mérial

Interview de Daniel GOUFFE et Michel LAPRAS

<< Une particularité de notre biologie est notre maîtrise de la totalité de la chaîne de production >>.

Merial est le premier groupe mondial spécialisé dans les médicaments et les vaccins vétérinaires, au service de la santé, du bien-être et des performances des animaux (animaux de compagnie, de production, et faune sauvage). Le groupe est né en 1997 de la fusion des activités santé animale et sélection avicole d'Aventis S.A. et de Merck & Co., Inc. Son siège européen est situé à Lyon.
Le Docteur Vétérinaire Daniel Gouffé, président de Merial S.A.S., répond à nos questions sur l’avenir de l’implantation lyonnaise de l’entreprise, sur les axes de son développement et sur les enjeux de santé qu’ils suscitent.
Michel Lapras, ancien directeur des Ecoles nationales vétérinaires de Lyon et de Nantes, ancien président du Conseil supérieur de l’Ordre vétérinaire, présent lors de l’interview, a également répondu à certaines questions.

Quelle place occupe Lyon dans la stratégie de Merial ?
Lyon a toujours occupé un rôle capital dans la stratégie de Merial. Lyon est le pôle d’ex-cellence en R&D de l’activité biologie dédiée aux vaccins de Merial. Lyon est aussi l’acteur industriel majeur du Groupe réalisant près de 70 % de la production mondiale tous produits confondus. Trois sites sont situés à Lyon et un à Toulouse, où est produit notre premier produit mondial, Frontline. Nous continuons à beaucoup investir en France. Dans le Grand Lyon, nous redéployons nos activités. Les bâtiments de production actuels sur le site de Gerland ne permettent pas de répondre à l’augmentation des capacités de production dans de bonnes conditions. Les centres de production vont se délocaliser vers la Porte des Alpes, où nous investissons cette année 14,7 millions d’euros pour le centre de production en biologie, qui sera un outil remarquable. Cette phase de délocalisation durera jusqu’en 2009. Parallèlement, La Doua accueillera le site européen de Merial regroupant essentiellement les activités commerciales et marketing. Le déménagement, déjà engagé, s’achèvera en 2005. Le siège de Merial SAS reste à Gerland avec principalement les fonctions administratives, manufacturing et supply chain corporate, très importantes car nous travaillons avec 150 pays ainsi que des activités de production.
Le maintien et le développement des activités de production et plus encore de recherche en France est une des priorités. Merial est une société franco-américaine. L’équilibre de la localisation en France ou aux Etats-Unis reste un enjeu majeur. Lyon, c’est aussi un formidable capital humain. Une particularité de notre biologie est notre maîtrise de la totalité de la chaîne de production depuis la fabrication des principes actifs, là où d’autres dans le domaine de la pharmacie sous-traitent. Cette indépendance n’est possible que grâce à la capitalisation, depuis des décennies, de connaissances biologiques.

Travaillez-vous différemment des deux côtés de l’Atlantique ?
Nos exigences réglementaires sont les mêmes. Assurer la qualité, l’innocuité et l’efficacité de nos produits pour l’animal, l’homme et l’environnement s’appliquent des deux côtés de l’Atlantique. 
Pour l’activité biologie, les normes européennes sont plus exigentes que les normes américaines. Par exemple, nos laboratoires à Lyon se doivent d’être aux normes BPF « Bonnes Pratiques de Fabrication », ce n’est pas encore le cas aux Etats-Unis. Par contre les exportations de l’Europe vers les Etats-Unis ne sont pas toujours possibles pour des raisons sanitaires et douanières. La particularité des procédures d’enregistrement pour l’Europe réside dans le nombre de pays et de langues.

Sur le site Internet de Merial, on ne trouve aucun communiqué de presse postérieur à février 2002 : est-ce à dire que Merial n’a pas développé de nouveau produit ?
Dans notre secteur d’activité, il est possible que des idées soient « reprises » par d’autres entreprises et développées avant nous. Il est toujours très délicat d’aborder les réalisations en cours et c’est la raison pour laquelle nous ne sommes pas pressés de communiquer sur nos projets.

Comment Merial produit ses vaccins aujourd’hui ?
Un vaccin commence par la production d’antigènes. Nous produisons des antigènes pour toutes les espèces animales, animaux de compagnie et animaux de production. Chaque produit dispose d’un procédé de fabrication propre développé grâce à l’apport de trois procédés : biogénérateurs, monolayers (flacons roulants) et ovoculture. La culture en biogénérateur est le procédé le plus industriel au regard de l’automatisation des processus et des quantités produites. La culture en monolayer nécessite davanta-ge de manipulations. Les flacons contenant les milieux de culture tournent à la vitesse d’un tour en trois ou quatre minutes et doivent être manipulés individuellement pour les différentes phases du procédé de production. Enfin, dernier procédé qui s’est beau-coup développé : l’ovoculture. Logiquement utilisée pour la production de virus aviaires, elle sert également pour certains virus mammifères. Le virus est inoculé dans un œuf embryonné et se multiplie dans les cellules de l’embryon avant d’être excrété dans le blanc de l’œuf. Travail délicat pour les équipes ! La Mise sous Forme Pharmaceutique prend le relais. Sa vocation est de réaliser la formulation, la répartition et la lyophilisation, lorsque nécessaire, des vaccins à partir des principes actifs pro-duits. Aujourd’hui, nous travaillons sur 300 formulations différentes de vaccins et 1200 présentations destinées à plus de 120 pays. 
Nous produisons aussi une nouvelle génération de vaccins à partir d’une nouvelle technologie : les vaccins préparés à partir du vecteur viral canarypox. Ces vaccins permettent de stimuler les réponses immunitaires de l’animal d’une manière plus efficace, plus naturelle et plus sûre qu’avec les vaccins dits conventionnels. C’est le cas avec Eurifel FeLV, un vaccin contre la leucémie féline, ou encore avec ProteqFlu, un vaccin destiné à la prévention de la grippe équine. 

Quels sont les enjeux d’aujourd’hui pour un laboratoire en santé animale ?
Ce sont les coûts de développement pour la recherche qui sont les mêmes quelle que soit la taille du marché ! En biologie, les coûts de développement dépendent des espèces. La différence entre homme et animal est dans le nombre d’espèces ! Pour l’homme, un vaccin, pour l’animal, c’est un vaccin par espèce !

Quelles sont les évolutions du métier de vétérinaire ?
Les évolutions du métier de vétérinaire suivent nos évolutions sociales. La place des animaux de compagnie dans la cellule familiale n’est plus la même. Un chien est par-fois devenu un membre de la famille à part entière. Ce lien fort homme-animal provoque un développement de la médicalisation. Les attentes des clients évoluent. La féminisation de la profession vétérinaire entraîne pour sa part une modification de l’équilibre entre vie familiale et vie professionnelle, de même que l’apparition de la « génération des 35h ». Cette évolution, Merial la suit et l’accompagne auprès des vétérinaires, notamment pour le vétérinaire en zone rurale.
L’attrait de la vie à la campagne amène aussi un autre type de clientèle aux cabinets ruraux. Les vétérinaires ne se voient plus traiter uniquement des problèmes d’élevages, mais accueillent de plus en plus souvent des animaux de compagnie !

Si l’on vous suit bien, les objectifs ultimes de Merial sont l’amélioration de la santé humaine, et non celle de l’animal ?
Il est vrai qu’il y a des liens ! Merial est dédié à la santé animale qui indirectement contribue à améliorer la santé humaine.

M. Lapras : La devise de cette maison, énoncée par Charles Mérieux, est qu’il n’existe pas de frontière entre les deux médecines. Travailler des technologies nouvelles sur l’animal permet de les adapter ultérieurement à l’homme, quand leur efficacité est démontrée.

D. Gouffé : Par ailleurs, il existe une autre forme d’apport de l’animal à la santé humaine, si l’on songe que posséder un chien ou un chat a un impact considérable sur la santé de son propriétaire. Des études récentes menées aux Etats-Unis par le Dr. Alan Beck, Directeur du Centre de l’Ecole vétérinaire de Purdue University confirment les bienfaits de l’animal sur l’homme sur le plan social, comportemental, émotionnel et physique. Posséder un petit compagnon à quatre pattes a tous les bénéfices d’un anti-dépresseur, voire plus, mais sans les effets secondaires. L’étude menée démontre que les seniors possédant un chien se rendent moins souvent chez le docteur. Une autre étude a prouvé que les propriétaires de chiens avaient huit fois plus de chance de vivre un an de plus après une attaque cardiaque que les personnes sans chien. Le bienfait d’un animal sur la santé humaine est tout simplement colossal.

La sécurité de l’alimentation humaine d’origine animale vous amène-t-elle à prendre en compte les effets de vos produits sur le long terme ?
Des exigences réglementaires supplémentaires existent pour la santé animale et non pour la santé humaine. Quand les autorités évaluent un produit pour les animaux de rente, la sécurité sanitaire de l’alimentation pour l’homme est étudiée. Les limites maximales de résidus sont examinées et font partie du dossier d’AMM. Ces études accorderont un temps d’attente pendant lequel l’éleveur ne peut commercialiser sa production, garantissant la qualité des aliments à consommer (lait ou viande par exemple). Ce temps d’attente variable en fonction de chaque produit est précisé sur chaque notice.
Des entreprises comme la nôtre seront de plus en plus sollicitées pour travailler diffé-remment. La prise en compte de ce qui vient après l’Autorisation de Mise sur le Marché (AMM), ce que j’appelle le « post-AMM », est un des principaux éléments de ce changement.
Avant la mise sur le marché, les laboratoires élaborent un médicament. Après obtention de l’AMM, il sera vendu et utilisé par des vétérinaires, des éleveurs, etc. Or, de manière croissante, on nous demandera de connaître les effets de nos produits sur le long terme.

Ce principe de traçabilité n’est-il pas englobé dans celui plus large de durabilité, si l’on pense que vous parlez ici des conséquences à long terme de l’utilisation des produits ?
La durabilité est une traçabilité d’une autre nature. Je pense à la traçabilité d’abord : il faut que l’on soit capable de suivre le produit dans tout son cheminement. Pour les vaccins, il faut par exemple garantir une température de 5°C de la phase de transport jus-qu’à l’injection du vaccin. Maintenir la chaîne du froid est déterminant. La pharmacovigilance assure aussi le suivi de nos produits sur l’environnement.

On a l’impression, à vous entendre, que ce choix de la traçabilité en particulier et de la durabilité en général n’est pas perdant en termes économiques, car il traduit une vision plus globale et à plus long terme de votre développement. Votre vision de la nécessaire prise en compte du « post-AMM » est-elle aussi partagée ?
C’est une question fondamentale. Je suis président du Syndicat français des Industries du Médicament Vétérinaire. J’ai été élu à cette fonction, parce que je pousse à transformer nos fonctionnements dans le sens que je vous ai décrit, aux niveaux français et européen. Aujourd’hui, notre secteur d’activité peut affronter des excès terribles. Nous sommes preneurs de tout ce qui nous permet de réduire les risques.
Le SIMV a été créé il y a plus de vingt ans pour représenter les laboratoires responsables de la mise sur le marché français des médicaments destinés aux animaux de compagnie et d’élevage.

Subissez-vous une pression des médias, de l’opinion publique, ou du politique pour aller dans le sens de la durabilité et de la traçabilité ?
Non. La sécurisation de la filière du médicament vétérinaire est essentiellement un réflexe interne. Cela doit faire partie de notre éthique et de notre réflexion. Il me semble important de travailler dans une perspective autre que « business » à court terme. Par ailleurs, si Merial veut rester leader, nous ne pouvons nous contenter de vendre des médicaments.

Pour conclure : quels liens entretient Merial avec le microcosme lyonnais ?
Il me semble qu’une entreprise ne peut vivre en autarcie. Je suis aussi convaincu que le public et le privé peuvent s’enrichir réciproquement. La complémentarité des visions est à développer pour tous !
Merial s’inscrit dans le Grand Lyon et s’affiche résolument à travers une collaboration, un partenariat ou une participation à des initiatives régionales : Mécène Entreprise, Musée du Confluent, universités, par exemple. Merial participe également à la création d’un Bac international (avec Renault Trucks, Lafarge, Bayer et Monsanto). Merial sou-tient les jeunes entrepreneurs par la mise à disposition de nos compétences.
Pour ma part, je préside le Club des entrepreneurs pour le développement de Lyon Saint Exupéry. J’aime les défis. Depuis les douze années de mon installation à Lyon, j’ai vu la ville s’ouvrir, surtout depuis cinq ou six ans. La capacité de Lyon est remarquable.