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Les enjeux de l’observation scientifique sur le fleuve

Interview de Jean-Paul BRAVARD

Président de la Zone Atelier du Bassin Rhône en 2004.

<< La société prend conscience d’échecs liés au développement et des conséquences environnementales négatives >>.

Le bassin du Rhône bénéficie d’un patrimoine hydrologique extrêmement important et diversifié qui subit de fortes pressions anthropiques. Jean-Paul Bravard, directeur de l’Institut de recherches géographiques à l’université Lyon II, est également coordonnateur du programme de recherches interdisciplinairse menées sur le fleuve : la Zone Atelier Bassin du Rhône (ZABR).C’est l’occasion de faire le point sur les enjeux actuels de l’observation scientifique sur le fleuve.

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Date : 15/03/2004

Qu’est-ce qui a suscité la création de la Zone Atelier Bassin du Rhône ?
Elle est l’héritière des Programmes Interdisciplinaires en Environnement du CNRS. En 1979, le CNRS a mis en place des Programmes Interdisciplinaires en Environnement (PIREN) pour chaque grand fleuve du pays à l’exception de la Loire. Dans ce cadre, des chercheurs ont analysé le Rhône selon quatre approches différentes : longitudinale, transversale, souterraine et temporelle. Ce concept s’est révélé opérationnel et a été repris par les aménageurs, comme la Compagnie Nationale du Rhône. Le Schéma d’Aménagement et de Gestion des Eaux a par ailleurs repris de nombreuses propositions émises par le PIREN Rhône. Progressivement, Lyon est devenue une référence dans le domaine des systèmes hydrauliques fluviaux pour son approche scientifique et opérationnelle du fleuve Rhône. En 2000, le CNRS a relancé cette dynamique. Les Zones Atelier sont donc nées en 2001 dans le cadre des Programmes Environnement Vie et Société du CNRS. Il existe aujourd’hui 14 « Zones Atelier » en France dont 11 en Métropole1 . Les sciences humaines sont désormais complètement intégrées dans le dispositif de recherche pour donner à l’étude des écosystèmes des éclairages et une assistance en matière de politique publique et de gestion de projet. Le milieu de la recherche s’est ainsi structuré. Les personnes ayant travaillé dans le cadre des PIREN poursuivent aujourd’hui leurs recherches dans le contexte des « Zones Ateliers ».

Quels sont les enjeux de l’observation scientifique menée par la ZABR ?
Ils sont tout d’abord de regrouper des établissements de recherche2 pour s’inscrire dans une démarche scientifique et collective d’aide à la décision publique en matière de gestion durable des cours d’eau et de leurs bassins versants. La ZABR met à la disposition des décideurs une méthode d’évaluation des conséquences des opérations de réhabilitation des bassins versants sur le fonctionnement des hydrosystèmes fluviaux.

Sur quoi portent vos programmes de recherches actuellement ?
Ils consistent à mener l’étude de plusieurs bassins3 sur l’impact des changements climatiques sur le fleuve, l’origine des pollutions, l’eau et la santé, les demandes futures en ressources en eau, la veille sociale rhodanienne, l’évaluation de l’aide à la décision ; un gros efforts est réalisé depuis plusieurs années par le OTHU sur le ruissellement urbain et les pollutions dans le cadre du Grand Lyon. Nous disposons d’indicateurs de pollution pour cela. Le Réseau National du Bassin Rhône-MéditerranéeCorse permet d’avoir les informations sur la qualité de l’eau et les quantités de nitrates ou de phosphates présentes dans l’eau. Cependant, certaines substances ne sont pas mesurées ou le sont de manière très épisodiques, notamment en ce qui concerne les pesticides. L’enjeu humain est bien là. Pour l’instant, on ne connaît pas vraiment leurs effets sur la vie et la santé. L’un des rôles de la Zone Atelier du Bassin Rhône est donc de faire avancer les connaissances et de les partager. A l’heure actuelle par exemple, de nouvelles maladies émergent. La question se pose concernant le développement de maladies tropicales liées au réchauffement du climat dans nos pays. Certaines sont apparues en Camargue. La Zone Atelier du Bassin Rhône fait également partie du réseau d’excellence européen LTER (Long Term Ecological Research), impliqué dans le maintien de la biodiversité en milieu aquatique. Plusieurs territoires vont être amenés à devenir des observatoires du changement en plus de la ZABR. Il s’agit notamment des zones de Phoenix et Baltimore aux Etats-Unis avec lesquelles nous avons amorcé une collaboration. Des travaux sont menés à partir de documents anciens afin d’analyser les modalités de la croissance urbaine et les pressions qu’elle exerce sur les corridors fluviaux.

En tant que directeur, quel est votre rôle dans ce dispositif de recherche ?
Mon rôle est de créer de nouvelles équipes de recherche et de construire le dialogue avec les partenaires. L’enjeu est de pouvoir continuer à faire de la recherche, ce qui sous entend de trouver rapidement les applications des travaux en cours. En effet, le temps entre la mise au point des résultats scientifiques et ses applications est de plus en plus court. On pouvait l’estimer à une dizaine d’années auparavant, désormais il nous est demandé de l’abaisser à deux ou trois ans. Pour l’instant, nous avons défini un programme de recherches sur quatre ans avec l’Agence de l’eau, en collaboration avec le comité de pilotage de la ZABR dont elle fait partie. Elle est le principal financeur de nos projets au titre du Plan Décennal de Restauration Hydraulique et Ecologique du Rhône, instauré en 1994, et de la Directive Cadre Européenne sur l’Eau.

Depuis la création de la ZABR, comment a évolué la prise en compte des problématiques liées au fleuve ?
Depuis les « années 90 », on assiste à un investissement croissant des élus locaux et à la création de syndicats de gestion des milieux naturels sous leur impulsion (exemple du syndicat du Haut-Rhône ou du SMIRIL). C’est une avancée pour l’Agence de l’eau et l’Etat qui peuvent s’appuyer sur des structures porteuses telles que les syndicats intercommunaux qui ont pu de ce fait devenir maîtres d’ouvrage de certaines études. Les riverains et la société civile sont davantage associés et leurs attentes prises en compte.. Aujourd’hui la gouvernance relative à la gestion du Rhône est multipartite et reflète le maillage des acteurs, ce qui peut rendre la prise de décision parfois complexe. Les scientifiques n’ont pas vocation à prendre les décisions, mais leur approche permet d’envisager cette complexité. Il y a de plus en plus un décloisonnement entre la sphère publique et la sphère privée. La société prend conscience d’échecs liés au développement et des conséquences environnementales négatives. Aujourd’hui, les problèmes sont regardés en face et les acteurs se retrouvent davantage. D’un côté, l’Administration prend conscience de la complexité des situations et du fait que la mobilité des personnels ne favorise pas toujours la capitalisation des acquis. Pour pallier ces inconvénients, de nouvelles formations existent dans la fonction publique sur les questions environnementales. Par ailleurs, de nombreux chercheurs s’engagent dans la société civile, ce qui est relativement nouveau. Le système européen pousse les acteurs à se rencontrer, l’ambition de la Directive Cadre européenne (traduite en droit français en juin 2004) est stimulante en ce sens. Sa mise en œuvre n’est pas sans poser certaines difficultés, mais les acteurs impliqués s’expriment plus largement qu’avant pour apporter leur expertise auprès des services de l’Etat.

En juin, Novatech4 va porter sur la gestion de l’eau en milieu urbain et le risque de pollution des écosystèmes, comment intervenez-vous sur ces sujets ?
Nous contribuons à la réflexion sur la situation lyonnaise dans les zones Rhône Amont et Rhône Aval. En matière d’inondation, Lyon bénéficie d’une vaste zone d’expansion des crues. Cependant, pour prévenir davantage tout risque d’inondation, la réflexion se porte aussi sur la restauration de bras morts du Rhône. Cela n’est pas sans poser quelques difficultés notamment dans la zone de MiribelJonage, qui possède à la fois une fonction d’aire de loisirs et constitue un réseau d’eau potable, et sur laquelle il n’est donc pas si facile d’intervenir. Par ailleurs, de nouvelles analyses émergent concernant les communes de l’Ain de plus en plus inondées. On tend vers une vision globale de la situation afin de soulager les communes qui vivent sous l’emprise de ces phénomènes sans pour autant envisager la construction de digues. Deux thèse sont également en cours : l’une porte sur les risques de crues menée par Claire Combe et l’autre concerne les villes du Rhône, menée par Emmanuelle Delahaye. Ce sont des sujets porteurs, et ces travaux devraient apporter un réel « plus » à cette réflexion. 4 Du 6 au 10 juin 2004 aura lieu à Lyon la 5ème conférence internationale sur les stratégies durables en assainissement pluvial.

1 Savane, Antarctique, Amazonie, Seine, Garonne, Bassin du Rhône, Fossé rhénan, Lys-Escaut, ORME (littoral Méditerranéen), Arrière-pays méditerranéen, Baie du Mont Saint-Michel, Bretagne, Moselle.

2 CNRS, CEMAGREF, Ecole des Mines, Maison du Rhône….

3 Bassin versant du Rhône, Y lyonnais, Bassin de la Drôme, Axe Rhône-Saône, Zones humides.

4 Du 6 au 10 juin 2004 aura lieu à Lyon la 5ème conférence internationale sur les stratégies durables en assainissement pluvial.