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Les nouvelles technologies renversent le modèle de l'école "sanctuaire"

Interview de Michel DEVELAY

<< Une dilution des espaces et des rôles ? >>.

Michel DEVELAY est professeur en sciences de l’éducation à l’Université Lumière LYON 2 où il dirige l’Institut des sciences et pratiques d’éducation et de formation. Il a été successivement instituteur, professeur d’école normale et universitaire. Ses activités de recherche sont tout particulièrement centrées sur les apprentissages scolaires et la formation des enseignants.

Une des caractéristiques les plus frappantes des nouvelles technologies réside dans leur capacité à remettre en cause, symboliquement ou effectivement, des frontières et des démarcations qui semblaient jusqu'alors bien établies. Frontière entre l'école et son environnement, entre l'enseignement et les sources d’information non formelles, entre les diverses disciplines traditionnelles... Mais ces lignes de partage s'estompent-elles réellement ?

Propos recueillis pour le Cahier millénaire3, n° 18 (2000), PP 29-30, 49-50.

Réalisée par :

Date : 30/01/2000

Les nouvelles technologies, qui se présentent comme d'autres vecteurs d’apprentissage sont-elles pour l'école des concurrentes, des alliées ou de simples outils ?
On ne peut pas parler de ces questions si on ne se demande pas ce qu'est apprendre : on peut certes accéder à des informations en ligne mais ce n'est pas apprendre. Les nouvelles technologies posent un certain nombre de questions, et l'une de ces questions, c'est celle de la problématisation. Apprendre, c'est d'abord répondre à des questions. L'école a toujours eu du mal à créer des interrogations, mais je ne pense pas qu'Internet puisse le faire d'avantage. Ce que fait Internet, c'est d'apporter des réponses, mais à quelles questions ? Si feuilleter un dic-tionnaire c'est apprendre, alors effectivement, on peut considérer qu'on apprend aujourd'hui à la maison, dans la rue ou dans les cybercafés, aussi bien qu'à l'école, et par là même, on démythifie le sanctuaire scolaire. Mais si apprendre, ce n'est pas ça, alors le cadre de l'école conserve toute sa légitimité.
Apprendre, c'est aussi relier des informations les unes aux autres, c'est construire quelque chose de l'ordre de la reliance et non de la juxtaposition. Là encore, je ne suis pas sûr que l'école soit au-dessus de toute critique, mais on peut sérieusement douter que les nouveaux médias puissent la surpasser.

Le vieux modèle de l'école « sanctuaire » se trouve-t-il ébranlé par la dilution apparente des frontières entre l'école et le monde ?
Je pense effectivement qu'un important changement est en cours. La conception de l'école comme sanctuaire, comme citadelle, comme temple, devient difficile à soutenir. J'étais récemment en Tunisie, dans un endroit où les enfants font sept kilomètres à pied pour rejoindre l'école, et là, j'ai eu vraiment l'impression de rentrer dans un temple du savoir. Mais je n'ai plus du tout ce sentiment lorsque je rentre dans un établissement scolaire ou une université française. L'école, ça a d'abord été, symboliquement  - matériellement aussi par ses murs, ses grilles, son portail - le lieu où l'on désolidarisait la sphère privée de la sphère publique. Elle était le lieu qui permet d'être en rapport avec ce qu'une génération considère nécessaire de transmettre à la génération suivante. Cette dimension est en train de s'effacer. Le temps où les bruits de la rue ne devaient pas parvenir à l'école s'achève sans doute. Mais quand bien même accéderait-on à distance à tous les savoirs possibles, l'école resterait un lieu particulier, qui renvoie à des dimensions spécifiques : il y a une temporalité spécifiquement scolaire (celle du cours, du trimestre, de l'année...), des formes scolaires, des règles scolaires, et, bien sûr, une évaluation, un suivi de progression...

Si l'on s'en tient à la question du temps et de l'espace scolaire, y a-t-il une remise en cause de la dichotomie « en dedans/en dehors » : si, par exemple, l'élève n'a pas fait son devoir il ne peux pas se réfugier « en dehors » en se faisant porter pâle. Le devoir pourra toujours être demandé par mél. De même, s'il est « en dedans », la messagerie lui permet toujours de communiquer avec l'extérieur.
Ce qui change de ce point de vue, c'est plutôt l'immédiateté et la facilité d'utilisation, car, en réalité, les devoirs pourraient aussi bien être envoyés par voie postale. Rédiger son courrier personnel au fond de la classe n'est pas exceptionnel non plus. En revanche, la rapidité du feed-back est certainement nouvelle. J'hésiterais toutefois à y voir une transformation vraiment fondamentale : quand on est dedans on est toujours dedans et dehors demeure dehors. On pourrait également estimer que le temps de l'apprentissage se prolonge ou s'étend à domicile avec les nouvelles technologies, mais on ne les a pas attendues pour demander un travail à la maison ou des devoirs de vacances.

En revanche, les outils pédagogiques traditionnels : le livre, le cahier, étaient spécifiques, tandis que l'ordinateur est le même, que l'on soit chez soi ou à l'école...
Les objets sont les mêmes, mais il y a l’enseignement. Dans enseignant, il y a signum : il est celui qui apprend les signes. En un premier temps, les ordinateurs sont des objets du quotidien- ceux que l'on utilise pour jouer dans sa chambre - mais dans un second temps, leur usage s'en détache, revêt un sens différent. Ce changement de représentation de l'objet est essentiel pour l'élève. L'ordinateur acquiert des fonctionnalités spécifiques : notamment pour l'acquisition de connaissances mais aussi pour la progression individuelle - c'est le cas lorsque les messageries sont utilisées pour corriger et améliorer des copies par étapes successives.
Toutefois, ces choses-là ne permettront jamais d'accéder au fondement de ce qu'on enseigne à l'école, car ce qu'on enseigne à l'école renvoie à des notions qui sont fondatrices de l'humanité.
Pour moi, le sens n'est pas dans les usages, il est dans le fondement des choses. Notamment celui de l'école. L'école, c'est fait pour se comprendre, comprendre les autres et comprendre le monde.

Jusqu’où les nouvelles technologies peuvent-elles influer sur l’identité professionnelle des enseignants ?
Il suffit de voir comment est socialement défini le métier d’enseignant. Il est défini par la possession  d’un diplôme qui résulte de l’accumulation de savoirs et se caractérise par un certain nombre d’heures de cours, pas par des fonctions particulières comme le fait de suivre des élèves ou de concevoir des situations d’apprentissages. Par rapport à cette caractéristique formelle – des discours liés à des savoirs - dans laquelle l’enseignant trouve son identité, il va, dans une certaine mesure, avoir un concurrent. La création de la situation d’apprentissage est également quelque chose que les didacticiels peuvent ou pourront faire dans une certaine mesure. Il faut toutefois raisonner en termes de finalité réelle. L’instruction n’est pas une finalité en soi, elle est au service de l’éducation. Même si la technique pouvait intégralement pourvoir à l’instruction, pourrait-elle vraiment éduquer ? La mission de l’enseignant restera donc entière, même si sa définition peut évoluer. Du reste, les problèmes que l’école affronte ne sont pas vraiment des problèmes d’instruction - le pourcentage d’élèves qui réussissent le bac ne cesse d’augmenter : ce sont bien des problèmes d’éducation : apprendre à s’enrichir de la pensée de l’autre.

Pour s’en tenir à l’instruction, dans quelle mesure les nouvelles technologies peuvent-elles prendre en charge des fonctions jusqu’alors assumées par l’enseignant ou par les outils pédagogiques classiques ?
Je pense que leur principal apport peut être de l’ordre de l’algorithme, de la succession d’étapes. D’un point de vue didactique, on sait que l’édification de nouvelles connaissances ne se fait pas sur rien. Elle doit s’appuyer sur des connaissances préexistantes ou supplanter des représentations erronées. Cette édification doit donc passer par une séquence qui part des
représentations que possède l’élève, et les met en jeu, les confronte à des problèmes... Ici, le fonctionnement procédural de l’ordinateur peut en faire un bon assistant. Il y a bien d’autres exemples, liés notamment aux possibilités interactivité. Mais je n’en connais pas encore d’exploitation réelle dans les logiciels éducatifs commercialisés en France. Et puis, naturellement, il y a la richesse documentaire des informations disponibles pour compléter, mettre en scène, les notions traditionnellement enseignées... Dans tous les cas, l’importance du rôle de l’enseignant apparaît clairement.

Pourtant, l’arrivée des nouvelles technologies semble parfois vécue comme une agression...
Pour des enseignants qui pensent que le fondement de leur métier est de dispenser des savoirs, une telle réaction est sans doute naturelle. Dans l’école ou hors de l’école, Internet constitue une puissante source de connaissances, pertinentes ou non, et les élèves peuvent s’y approvisionner en toute indépendance. Il n’est pas mauvais que cette conception se trouve ainsi déstabilisée au profit d’une plus grande réflexion sur le rôle de l’enseignant. Il y a sans doute d’autres raisons qui font que les nouvelles technologies de l’information suscitent des réserves parfaitement fondées, par exemple le risque considérable d’une individualisation à outrance, que permettent précisément les nouveaux médias.
Apprendre, s’éduquer, est à la fois un cheminement singulier et un processus éminemment social et collectif. Si la relation devait se résumer à l’interaction d’un dispositif et d’un élève isolé comme dans les cabines d’un laboratoire de langues - ce que je dis est évidemment caricatural - alors il vaudrait mieux renoncer à cette voie. Nombre d’auteurs, voire des rapports officiels, suggèrent que le découpage en disciplines traditionnelles et la fragmentation très artificielle qu’il induit devraient être remis en cause. Il est certain que l’école enseigne des savoirs qui sont démontés. La vie ne correspond pas à un saucissonnage de géographie, de maths,  d’histoire... Elle est tout ça à la fois, et les nouvelles technologies le rappellent à leur façon. En outre, les rapprochements traditionnels, anciens, semblent vieillir difficilement : la géographie est plus proche de l’économie que de l’histoire, la biologie plus proche de la chimie que de la géologie.
Je crois profondément à l’importance de la polyvalence, en particulier pour l’enseignement des jeunes enfants. Dans les cycles suivants, il faudrait assurer une véritable relance entre ces domaines. Mais je ne sais pas comment on pourrait faire cela. Je n’ai pas rencontré de solutions vraiment opérantes, sauf à repenser entièrement ce que doit être l’école, et à briser les carcans des disciplines. Mais jusqu’à nouvel ordre, la structure actuelle de l’enseignement, qui est d’ordre disciplinaire, fait que le prof sera probablement toujours quelqu’un qui aura à posséder une compétence particulière dans un domaine. La question est peut-être plutôt de se demander quelles sont les compétences nouvelles qui devraient être acquises.

Ce qui renvoie la question, du système éducatif en général, à celui des instituts universitaires de formation des maîtres en particulier.
Sans doute y-a-t-il là de pressants problèmes. On a insisté dans un premier temps sur la formation des enseignants ou futurs enseignants à l’utilisation technique des nouvelles technologies, ce qui est relativement facile mais d’une portée assez faible. Former quelqu’un, ce n’est pas lui dire comment utiliser quelque chose, c’est l’amener à comprendre, à théoriser ce qu’il fait, à se construire une grammaire de sa pratique. Quel que soit le nombre d’heures que l’on dégage pour la formation aux nouvelles technologies, il est essentiel que celles-ci permettent de s’interroger et de faire progresser la compréhension sur ce qui se passe dans la classe et pour l’élève avec ces technologies, d’un point de vue cognitif, social, pédagogique, didactique,etc.

D’où une nouvelle interrogation : les nouvelles technologies de l’information et de la communication doivent-elles à leur tour constituer une discipline en soi, à l’école ou dans les IUFM ?
Cette formation, comme n’importe quelle autre formation, met en jeu des savoirs. La question est comment les mettre en jeu. Si l’on ne part que de l’objet théorique, l’informaticien a des chose à dire, le psychologue a des choses à dire, le pédagogue a des choses à dire, le didacticien a des choses à dire, le sociologue a des choses a dire, l’historien a des choses à dire. Mais si la formation ne part pas de la logique des savoirs mais part de la logique des pratiques, alors, à ce moment là, la multiréférentialité peut seule être un fondement, ou en tout cas un vecteur fort dans ce domaine.

On notera au passage que vous ne mentionnez pas parmi ces pourvoyeurs de savoirs les spécialistes des Sciences de l’information et de la communication, qui pourraient légitimement rappeler qu’ils ont bien des choses à dire...
[Rire] C’est vrai, mais c’est un simple oubli. Cela montre à nouveau qu’aucune discipline, et même aucune énumération de disciplines ne peut saturer ce champ. Mais les apports d’une réflexion structurée sur les médias, la communication et l’information n’ont pas besoin d’être soulignés.

Si les nouvelles technologies sont à la fois tout, en tant que filles de tant de domaines scientifiques, et rien, dans la mesure où leur place à l’école n’est que ce qu’on voudra leur accorder au sein des disciplines scolaires préexistantes, quel peut être leur statut ?
Par cette complexité, et par leur nature, elles sont bien en phase avec l’un des problèmes épistémologiques majeur qui est justement la complexité des connaissances et leurs liens mutuels. Or, pour l’instant, on voit surtout des logiciels éducatifs de calcul, de grammaire, de vocabulaire.
Bref, l’usage de l’informatique se cale sur les découpages disciplinaires. L’éternel problème, c’est : comment est-ce que l’école peut offrir des situations suffisamment complexes pour que, à travers cette complexité, on se pose des questions dont les réponses ne sont pas de nature
disciplinaire mais relèvent d’une pluralité de disciplines. Les nouvelles technologies ont là un rôle à jouer, mais les enseignants aussi. Eux surtout..