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Laboratoire IMU : Intelligence des Mondes Urbains : la genèse d’un laboratoire d’excellence

Trafik d'après un graphique de Florence Denis (Liris - Lyon 1)© Trafik d'après un graphique de Florence Denis (Liris - Lyon1)

Texte d'auteur

Une nouvelle structure de recherche sur la ville, labellisée « Laboratoire d’excellence », voit le jour en 2011 sous l’impulsion du pôle de recherche et d’enseignement supérieur (Pres) Université de Lyon. Le projet Intelligence des Mondes Urbains ambitionne d’investiguer la ville par le prisme des sciences « dures et molles », convaincu de l’intérêt d’une approche pluridisciplinaire pour gérer la ville d’aujourd’hui et préfigurer celle de demain.
Le professeur Atilla Baskurt, directeur du LIRIS (UMR 5 205), INSA de Lyon, le docteur Christelle Morel Journel, EVS (UMR 5 600), Université Jean Monnet, Saint-Étienne, le professeur Gilles Pinson, Triangle (UMR 5 206), Sciences Po Lyon et le professeur Jean-Yves Toussaint, directeur d’EVS (UMR 5 600), INSA de Lyon nous livre un aperçu de ce projet.

Ce texte a été écrit pour la revue M3 n°1.



En mars 2011, les résultats de l’appel à projets « laboratoire d’excellence », dans le cadre des investissements d’avenir, sont rendus publics. Ils donnent une belle place aux projets portés par le Pres Université de Lyon. Sur douze dossiers présentés, huit sont retenus, dont le LabEx – le mot-valise s’est vite imposé pour « laboratoire d’excellence » – « Intelligence des Mondes Urbains » (IMU). Nourri d’une densité exceptionnelle de recherches en sciences sociales sur les villes et l’urbain, le projet de LabEx se développe à l’échelle de la métropole Lyon – Saint-Étienne et s’appuie sur une alliance inédite entre sciences sociales, sciences de l’environnement et sciences et technologies de l’information. Faire la genèse de ce LabEx permet de mettre en valeur les ressources spécifiques à la métropole, dans lesquelles chercheurs et praticiens impliqués pourront puiser pour contribuer et collaborer à la production de connaissances sur la ville, et participer à la mise au point d’outils et de dispositifs permettant de gérer la ville actuelle et d’anticiper celle de demain. La singularité de la métropole, l’excellence de ses chercheurs et leur volonté de jouer le jeu des frottements pluridisciplinaires constituent les fondements féconds d’une ouverture aux échanges scientifiques internationaux.

Le LabEx, pas à pas
Au printemps 2011, les premières mobilisations autour du Grand Emprunt prennent la forme de réunions dans les établissements de la métropole, à partir des thèmes de travail proposés par le Pres. L’heure est aux interrogations et à la circonspection : les appels à projets ne sont pas publiés aux périodes promises, les commandes de travail sont floues, et la communauté universitaire quelque peu démobilisée, voire désabusée, par les attaques, politiques et symboliques, du gouvernement à son égard. De fait, l’idée d’un laboratoire de recherche sur la ville et l’urbain n’émerge pas dans ces scènes organisées. Elle se formalise en quelques jours, lors d’un grand week-end pluvieux de mai 2010, à partir de l’expérience stéphanoise de TemiS (Territoires Mutations Innovations Société), pôle de recherches pluridisciplinaires sur les questions territoriales à l’université depuis 2005 – 2006, et d’expériences lyonnaises, qui allient sciences « dures et molles », sur les dispositifs techniques et spatiaux de l’urbain, à l’INSA de Lyon notamment. Cette initiative retient l’attention du Pres, et trouve une première traduction dans un appel à contributions lancé auprès des chercheurs des établissements du Pres dont les compétences et les intérêts de recherche concernent les espaces urbains et métropolisés. Les contributions affluent, entre une quarantaine fin juin 2010 et plus de soixante et un mois plus tard. Elles émanent de chercheurs qui, pour beaucoup, s’organisent en configurations inédites ou rapportent des thèmes déjà bien structurés au sein des UMR ou des équipes de recherche lyonno-stéphanoises. À l’Institut des sciences de l’homme, une assemblée générale réunit le 23 juin plus de quatre-vingts chercheurs qui veulent prendre pied dans les bouleversements en cours dans le paysage de la recherche, avec l’ambition de construire un outil de recherche de qualité, souple et convaincant de par sa nécessaire articulation aux préoccupations des praticiens de la ville et de la métropole lyonnaise. L’ensemble des contributions, à la fois comme photographie et perspective de la recherche métropolitaine, est la matière première du projet scientifique du laboratoire d’excellence. Ce dernier est rédigé de septembre à novembre 2010 par les porteurs de projet, épaulés d’une équipe de rédacteurs pointus, et adossés à une ingénierie de qualité issue de structures dédiées ou fournie par les ressources propres des laboratoires impliqués. Le projet IMU incorpore donc les compétences, la curiosité et le désir d’innovation des chercheurs « urbains » de la métropole lyonnaise, notamment exprimés par des objectifs de pluralité scientifique. En mars 2011, le projet devient laboratoire d’excellence, en recueillant une des neuf notes « A+ » décernées par les experts internationaux : le Pres Université de Lyon prend légitimement place dans le paysage national et international de la recherche en études urbaines. Haut lieu de la sociologie urbaine, de la géographie sociale ou des sciences et technologies de l’information, les établissements d’enseignement supérieur de Lyon et Saint-Étienne se sont dotés d’une scène « intégrée » de réflexion et de production scientifique sur la ville et l’urbain.

Les enjeux d’IMU
Comme le récit qui précède a permis de l’esquisser, les enjeux d’IMU concernent le monde académique et ses productions et aussi, de manière indissociable, les relations qu’il entretient avec le monde des praticiens de la ville, avec les acteurs des territoires urbains et avec les différentes scènes de formation qui traitent des questions urbaines. IMU entend capitaliser sur une démarche pragmatique dans laquelle la validité d’un énoncé scientifique est considérée à partir de sa capacité à modifier quelque chose dans le monde. Cette approche a le double intérêt de rapprocher les postures scientifiques des sciences sociales et des sciences dites dures, et de ne pas opposer la production de connaissances et l’action. Conformément à cette posture pragmatique, l’effort de développement de la recherche urbaine ne s’envisage qu’à partir de l’exercice de la pluralité scientifique, c’est-à-dire la capacité à mobiliser plusieurs interprétations formelles autour d’un même fait. Une seule discipline scientifique ne peut suffire à analyser un processus comme l’urbanisation, qui relève de l’interaction d’une multitude de facteurs. La communauté IMU est ainsi formée de 24 partenaires de recherche, plus de 350 enseignants-chercheurs et chercheurs permanents avec une palette disciplinaire riche et complémentaire. Cette pluralité scientifique est renforcée par la présence des acteurs qui contribuent à la production et à la gestion des mondes urbains (acteurs qui constituent la communauté des « praticiens »). Elle ouvre par conséquent des perspectives inédites et innovantes de coopération entre les acteurs de la recherche et les acteurs qui contribuent à la production et à la gestion des mondes urbains. Au fond, IMU est destiné à intensifier la recherche urbaine, tirant parti des frottements disciplinaires, à l’échelle de la métropole Lyon – Saint-Étienne. La métropole constitue pour les chercheurs du Pres un terrain d’études privilégié et un laboratoire d’expériences pour des recherches novatrices. Elle sera saisie et ses dynamiques analysées dans des perspectives comparatistes, tant à l’échelle européenne qu’à l’échelle internationale. De manière indissociable, IMU constitue également un dispositif destiné à rendre plus lisibles et plus identifiables les compétences de recherche en études urbaines à l’échelle du Pres Université de Lyon. Des demandes de collaboration, émanant du champ académique ou de l’extérieur, ne trouvent pas forcément leur(s) destinataire(s), alors que des relations routinières se mettent parfois en place, au détriment du renouvellement des coopérations et partant, des innovations en matière de questionnement et de connaissance.

Résidence scientifique
IMU est aussi un dispositif destiné à amplifier les échanges entre chercheurs et praticiens, afin de construire au mieux la commande de recherche. Dans la phase de montage du projet, les entretiens avec les praticiens ont largement montré la nécessité d’inscrire ces échanges dans la durée, pour dépasser la temporalité des projets de recherche en partenariats, souvent courte en regard des enjeux de compréhension mutuelle entre les deux mondes. Les ateliers prévus dans l’organisation d’IMU (Atelier 1 : transformations urbaines, vie quotidienne, usages, fabrications – Atelier 2 : environnements, territoires, sociétés – Atelier 3 : mondes possibles, écotechnologies, mutations sociales et économiques) sont prévus pour fonctionner avec un binôme chercheur-praticien à leur tête. Dans cette perspective, la « résidence » constitue un point fort du LabEx. Si ce dispositif est courant dans le champ artistique, il est exceptionnel dans le champ de la recherche et, lorsqu’il existe, il est souvent mis en œuvre au profit de chercheurs extérieurs au site. Le LabEx – IMU propose de mettre en place une résidence pour les chercheurs et praticiens parties prenantes du laboratoire d’excellence, en lien avec l’édification de la métropole Lyon – Saint Étienne en zone-atelier. Cette résidence est un lieu physique, inscrit dans la ville, qui offre un espace-temps de réflexion, d’écriture, de maturation de projet, d’échanges rapprochés et de controverses entre les acteurs du LabEx. IMU prend à bras-le-corps la question du transfert des résultats de la recherche, au-delà des seules restitutions souvent insatisfaisantes. L’activité de « traduction » de rapports de recherche, de productions scientifiques à destination de la sphère des praticiens, fait l’objet d’une organisation spécifique. Cette activité sera nourrie par la régularité des échanges entre praticiens, et chercheurs au sein de l’IMU. Pour en revenir à la résidence, elle permet aussi l’inscription du laboratoire d’excellence dans l’espace urbain, développant les interactions entre le monde de la recherche et le public intéressé par les grands enjeux de la ville contemporaine. En effet, IMU veut contribuer à une valorisation culturelle des recherches urbaines qui trouvera, dans la métropole, un public plus large que la seule sphère praticienne.
Un dernier enjeu, largement développé dans le dossier de réponse à l’appel à projet, concerne les liens entre la recherche et la formation. Par les liens organisés avec la sphère de l’enseignement (formation initiale, complémentaire, continue), notamment au travers de l’atelier « Formation » qui met en lien les responsables des masters formant les futurs professionnels de la ville et de l’urbain, IMU resserre les liens entre recherche et formation. Ce sera le cas dans le master Altervilles. Labellisé Pres, ce projet porté par l’Université de Saint-Étienne et par Sciences Po Lyon, bénéficiera d’un environnement intellectuel apte à nourrir les étudiants de problématiques de recherche actuelles et audacieuses. Chaque semestre sera inauguré et/ou clos par des cours dispensés en anglais par des chercheurs de renommée internationale issus du LabEx et venus des universités partenaires du master Altervilles.

Les premiers pas
Confirmée fin mars 2011, la sélection du projet IMU parmi les 100 LabEx retenus à l’échelle nationale et les 9 LabEx notés A+ par le comité d’experts, est interprétée comme la validation de son ambition scientifique, de sa pertinence intellectuelle qui comprend la nécessaire confrontation des approches disciplinaires pour penser un monde complexe et être en capacité d’agir, et de sa posture pragmatique qui veut nourrir les sciences de l’urbain des questions et savoirs des praticiens. Il n’en reste pas moins que la traduction de telles ambitions en dispositifs opérationnels n’est pas simple. Dans un paysage institutionnel qui n’est pas encore stabilisé – le projet du Pres Université de Lyon n’est pas retenu à l’issue des appels à projets « Initiatives d’excellence » 2011 –, le LabEx fait ses premiers pas, conduit par un comité de pilotage, comprenant les quatre porteurs de projet initiaux accompagnés des conseils de Lyon Ingénierie Projet, et par un comité de préfiguration qui se réunit tous les deux mois environ. Les relations avec les partenaires socioéconomiques ont été initiées en septembre et se poursuivent régulièrement, pour faire émerger une scène de dialogues entre entreprises, institutions et équipes de recherche, et formaliser des propositions de recherche. Les 4 et 5 octobre, ont eu lieu les premières journées de travail entre chercheurs. Les 7 thèmes structurant le projet IMU ont été présentés par leurs animateurs, et retravaillés par la communauté – une cinquantaine de chercheurs présents pour chaque thème en moyenne –, dont les propositions ont déjà vivifié ou « épuisé » certaines approches. Baignées d’une honnêteté intellectuelle remarquable, ces premières journées obligent déjà à reformuler des problématiques, à décaler des approches, et ont permis de nouer des échanges entre chercheurs de différents horizons scientifiques. Le terme « nouer » est positivement choisi pour signifier les nombreuses accroches réflexives, ne serait-ce que sur la terminologie employée par chacun, qui feront objet de séminaires de travail dans les mois qui viennent.