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Ville, urbanisme et santé

Interview de Albert Lévy

Architecte urbaniste, chercheur associé LAVUE UMR/CNRS 7218, membre du Réseau Environnement Santé

<< Ce sont les tendances contemporaines de l’urbanisme qui sont interrogées : la croissance illimitée des métropoles, l’étalement urbain et l’artificialisation des sols, la périurbanisation excessive, la congestion des centres qui sont sur-densifiés, mais aussi le développement hors-sol, c’est à dire la déterritorialisation, l’indifférence au lieu… >>.

Albert Lévy a notamment dirigé l'ouvrage Ville, urbanisme et santé, les trois révolutions Editions Pascal, Paris (2012). Nous l'interrogeons dans le cadre de l'étude "Santé & environnement - Tendances prospectives".
Dans cet entretien, il revient sur la nature et l'évolution des liens entre le développement urbain et santé et ainsi "de quelle manière l’urbanisme crée un environnement physique et social qui constitue un facteur de risque pour les populations."

 

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Date : 20/11/2017

Comment expliquez-vous la montée en puissance de la thématique de la santé environnementale ?

les coûts pour l’assurance maladie ont également explosé, nous sommes passés de 50% des dépenses de santé liées aux maladies chroniques dans les années 1990 à plus de 80% aujourd’hui.

Nous vivons actuellement une véritable transition épidémiologique, marquée par une explosion des maladies chroniques. Nous sommes passés en France de 3,4 millions de personnes touchées par des maladies chroniques en 1994 à 11 millions aujourd’hui. Leur âge moyen est de 61 ans, ce qui montre que ce ne sont pas seulement des maladies de la vieillesse. Et les coûts pour l’assurance maladie ont également explosé, nous sommes passés de 50% des dépenses de santé liées aux maladies chroniques dans les années 1990 à plus de 80% aujourd’hui. Au niveau mondial également, les principales causes de mortalité sont aujourd’hui les maladies chroniques : maladies cardio-vasculaires, cancer, maladies respiratoires. Les maladies infectieuses comme le Sida n’arrivent qu’en quatrième position. Or ces tendances s’expliquent par l’environnement, au sens large. (…) Et dans un monde majoritairement urbain, il faut comprendre de quelle manière la ville, par sa forme, son organisation et son fonctionnement, affecte la santé tant physique que mentale ; de quelle manière l’urbanisme crée un environnement physique et social qui constitue un facteur de risque pour les populations. 

Est-ce que cette préoccupation n’a pas toujours été présente chez les urbanistes ?

Je suis parti du constat que la crise sanitaire a joué un rôle fondamental dans la création même de l’urbanisme

Dans un ouvrage sur le lien entre ville, urbanisme et santé [1], j’aborde cette question en distinguant trois périodes : la révolution pasteurienne, la révolution freudienne et enfin la révolution environnementale. Je suis parti du constat que la crise sanitaire a joué un rôle fondamental dans la création même de l’urbanisme. Face aux grandes crises épidémiques du 19ème siècle telles le choléra, la médecine de l’époque était incapable d’agir efficacement. Cela a amené à recourir à l’urbanisme et à la gestion de l’espace : c’est à dire l’environnement. C’est à ce moment qu’on invente l’urbanisme d’assainissement, avec des figures comme Haussmann. Et même si on avait à l’époque une vision assez erronée de l’origine et des vecteurs des maladies (on pensait que c’étaient les miasmes dans l’air  qui étaient à l’origine de ces épidémies) l’urbanisme a toutefois obtenu des résultats concluants, avec par exemple la disparition du choléra. Ensuite, au début du 20ème siècle, l’origine des maladies infectieuses est découverte avec la révolution pasteurienne, à une époque où on est encore démuni de moyens thérapeutiques puisque les médicaments et les vaccins n’apparaîtront que dans les décennies suivantes. Là encore, l’urbanisme moderne va donc faire appel de manière plus radicale encore à l’hygiénisme, en bouleversant les formes anciennes et en proposant cet urbanisme moderne qui est aujourd’hui très contesté. Il s’agissait à cette époque, comme le disait Le Corbusier, de rétablir les conditions de nature dans la ville : résoudre les problèmes de santé par le soleil, l’air, la lumière, et lutter contre ce fléau dominant de l’époque qu’était la tuberculose. Les textes des urbanistes de cette époque, comme la Charte d’Athènes, font clairement apparaître la crainte de la tuberculose, qu’on appelait alors la peste blanche et qu’on comprenait encore mal – on ne disposait d’ailleurs que d’un seul remède contre elle : le sanatorium, qui est également un moyen de soigner par l’environnement. Les débuts de l’urbanisme sont donc marqués par des relations assez étroites entre la médecine et l’urbanisme.

[1] Lévy A. (dir.), 2012. Ville, urbanisme et santé, Editions Pascal, Paris.  

A partir de quand cette préoccupation commence-t-elle à s’effacer ?

L’urbanisme est devenu post-moderne, dans une approche purement formaliste, voire esthétique, sans véritable préoccupation sociale ou sanitaire

Le divorce commence à s’opérer à partir des années 1960. Les progrès fulgurants de la médecine ont permis à cette dernière de s’autonomiser : elle n’avait plus autant besoin de recourir à l’espace. La recherche médicale et la recherche pharmacologique ont connu un succès retentissant, et dans le même temps les architectes et les urbanistes vont peu à peu se désintéresser des enjeux de santé. Il y a eu un divorce et, à partir de cet instant, chaque branche a suivi sa voix indépendamment. L’urbanisme est devenu post-moderne, dans une approche purement formaliste, voire esthétique, sans véritable préoccupation sociale ou sanitaire : on pensait que la médecine pouvait résoudre tout cela toute seule. Mais en réalité, on a résolu essentiellement le problème des maladies infectieuses, alors même qu’apparaissait à partir des années 1970 la question des maladies chroniques. 

Est-ce que cela signifie que la ville moderne ou post-moderne, en participant à résoudre la question des maladies infectieuses, a favorisé l’émergence des maladies chroniques ?

On parle parfois à propos des maladies chroniques de maladies de civilisation, ce qui signifie qu’elles sont dues à nos modes de vie, aujourd’hui majoritairement urbains

C’est une des questions qui est aujourd’hui posée, puisqu’on soupçonne la dégradation de l’environnement – et notamment l’environnement urbain – d’être à l’origine de l’explosion des maladies chroniques. Il s’agit à la fois des pollutions et contaminations des sols, de l’eau, de l’air ; mais aussi des conditions de vie. On parle parfois à propos des maladies chroniques de maladies de civilisation, ce qui signifie qu’elles sont dues à nos modes de vie, aujourd’hui majoritairement urbains. Ce sont les tendances contemporaines de l’urbanisme qui sont interrogées : la croissance illimitée des métropoles, l’étalement urbain et l’artificialisation des sols, la périurbanisation excessive, la congestion des centres qui sont sur-densifiés, mais aussi le développement hors-sol, c’est à dire la déterritorialisation, l’indifférence au lieu… Toutes ces tendances sont des causes probables du développement des maladies chroniques. On peut à ajouter à cela les inégalités socio-économiques, qui se traduisent par le mal-logement, le mal-emploi et ses conséquences sanitaires, les conditions de transport avec les congestions qui génèrent de plus en plus de stress, l’isolement, l’individualisme croissant, etc. 

Si on prend le cas spécifique du transport, existe-t-il des liens démontrés entre la généralisation de la voiture et l’accroissement de la sédentarité ou encore la concentration des pollutions atmosphériques, par exemple ?

Le fonctionnement de l’urbanisme moderne est donc rendu possible à partir de l’usage des énergies fossiles

Oui, bien entendu, il y a beaucoup de travaux qui ont été réalisés sur ces questions. Plus généralement, l’urbanisme moderne s’est constitué sur les énergies fossiles : on invente la ville moderne sur la base des énergies fossiles.  Le fonctionnement de l’urbanisme moderne est donc rendu possible à partir de l’usage des énergies fossiles. Mais on n’a pas tout de suite perçu le danger qu’elles représentaient, les pollutions qu’elles pouvaient générer. On a vu que le progrès apporté par ces énergies, mais pas les conséquences sanitaires et environnementales ; d’où cette critique aujourd’hui des énergies fossiles et la recherche d’une ville qui reposerait sur autre chose que ces énergies. C’est un énorme champ de travail qu’il faut à présent ouvrir pour parvenir à imaginer une ville différente qui fonctionnerait sur les énergies renouvelables. Cela suppose des formes urbaines nouvelles à inventer, ainsi que de nouveaux moyens de transport. Car cette ville moderne a donné naissance à un urbanisme des réseaux, des flux. 

Justement, la ville durable renvoie souvent à l’idée de ville dense et de courtes distances, propre à réduire les consommations d’énergie. Mais n’y a-t-il pas un paradoxe, puisque pour s’adapter au réchauffement climatique, vous préconisez plutôt une ville moins dense ?

La ville dense et compacte est un idéal du point de vue de la quête d’une ville durable. Mais si cette ville continue de fonctionner avec des énergies fossiles, cela devient un piège pour les populations qui y vivent. C’est le paradoxe actuel d’une ville qui est dense, mais dans laquelle l’énergie fossile est dominante, c’est de là que vient l’inadéquation. Une véritable ville dense doit pouvoir fonctionner avec des énergies renouvelables, des modes de mobilité douce, d’autres formes d’habitat et de chauffage, etc. Il faut donc opérer une vaste transition. 

Mais comment adapter la ville au réchauffement dans ces conditions, puisque la densité a tendance à accroître la chaleur en périodes de canicule ?

Ce phénomène d’îlot de chaleur urbain devient extrêmement problématique lors des périodes de canicule

En effet, c’est ce qu’on appelle les îlots de chaleur urbains. La ville produit la grande majorité des gaz à effet de serre responsables de la dégradation du climat. Ce réchauffement entraîne des périodes de fortes chaleurs et de canicule, or les formes d’urbanisme très denses et très minérales ont tendance à absorber l’énergie et à accroître la température. Il y a donc une forme d’amplification de la température qui est liée à la densité du bâti et à la concentration des activités – qui produisent elles-mêmes de la chaleur anthropique. Ce phénomène d’îlot de chaleur urbain devient extrêmement problématique lors des périodes de canicule, comme l’a montré l’épisode de l’été 2003 avec la crise sanitaire dont on se souvient qui a généré plus de 15 000 morts en France, et qui était due au maintien de températures élevées durant plusieurs jours et plusieurs nuits. 

Quelles sont les solutions permettant de lutter contre ces îlots de chaleur urbains ?

il faudrait davantage d’espaces verts en ville

Pour l’instant on gère cela par le biais du plan canicule, notamment en aidant les populations les plus fragiles. En revanche on agit encore peu sur les formes urbaines et architecturales qui sont à l’origine des phénomènes d’îlots de chaleur urbains. Or il faudrait davantage d’espaces verts en ville et moins de densité. On sait que les espaces verts ont un effet thermique très bénéfique, ainsi qu’un effet sur la pollution. Mais malheureusement la plupart des villes appliquent une politique complètement inverse. C’est en particulier ce que je dénonce à Paris, qui a une politique de densification à outrance contradictoire avec l’objectif de lutte contre les îlots de chaleur urbains. Une ville comme Paris a déjà un ratio d’espaces verts par habitant très faible en comparaison d’autres grandes villes européennes. Il faut donc mener une réflexion sur la bonne taille de la ville, le bon ratio d’espaces verts, se demander jusqu’où aller dans la métropolisation, etc. Ce champ de recherche n’est pas encore suffisamment développé à mon sens.    

Un autre enjeu important concerne la pollution atmosphérique : quelles sont les pistes pour améliorer la qualité de l’air dans nos métropoles ?

elles concernent notamment la limitation de la place de la voiture en ville

Les pistes sont en réalité assez bien connues, elles concernent notamment la limitation de la place de la voiture en ville : péages urbains, fermetures des voies, piétonisation, développement des transports collectifs, pistes cyclables, etc. Ces mesures permettent d’atténuer la pollution de l’air, qui reste un grave problème sanitaire. On estime aujourd’hui qu’il y a plus de 500 000 morts en Europe causées par la pollution atmosphérique, et 48 000 en France. Ces morts sont la conséquence des maladies chroniques telles les maladies cardio-vasculaires et surtout respiratoires.  Ce sont des chiffres dont on ne parle pas assez. Là encore il faut s’attaquer à la source de ces pollutions, qui sont en grande partie liées à l’usage des énergies fossiles. On n’y parviendra pas du jour au lendemain, il faut y aller par une politique de transition rigoureuse, volontariste, avec des objectifs ambitieux de développement des énergies renouvelables tels que certains pays du Nord de l’Europe commencent à l’envisager.   

Il se trouve que certaines énergies renouvelables comme la biomasse peuvent être un facteur important d’émissions de particules fines. Quelle place leur donner dans la transition ?

Il faudra là encore passer par des solutions mixtes, mobilisant plusieurs types d’énergies renouvelables

Pour le chauffage il faut également envisager des alternatives comme la géothermie ou les pompes à chaleur, mais pour la biomasse en tant que telle il faut systématiser l’usage d’installations performantes, éventuellement équipées de filtres, ce qui en ville peut s’envisager par exemple avec le développement des réseaux de chaleur. Il faudra là encore passer par des solutions mixtes, mobilisant plusieurs types d’énergies renouvelables, tout en sachant qu’il y a encore des problèmes de stockage de ces énergies – notamment l’énergie solaire. (…) Et bien entendu, il faudra travailler sur la réduction des besoins énergétiques, comme le propose par exemple le scénario négaWatt qui vise à nous passer des énergies fossiles à l’horizon d’une cinquantaine d’années en mettant en œuvre une substitution des énergies fossiles par des énergies renouvelables, mais aussi et surtout une meilleure efficacité énergétique ainsi qu’une plus grande sobriété dans l’usage des énergies. 

Parmi les autres nuisances, on parle beaucoup des perturbateurs endocriniens. Existe-t-il un lien entre urbanisme et exposition à ces substances, et quelles peuvent être les actions des acteurs publics en la matière ?

les fenêtres en PVC qui sont aujourd’hui interdites dans certains pays

C’est un cheval de bataille très important du Réseau Environnement Santé. On connaît les perturbateurs endocriniens depuis les années 1940, mais il a fallu attendre les années 1990 pour véritablement comprendre leur fonctionnement. Il s’agit de substances chimiques comme les bisphénol A, les phtalates, les parabènes ou encore les perfluorés, qui ont la particularité d’être présents à peu près partout dans notre environnement : dans les matières plastiques, mais aussi les pesticides de synthèse, les textiles, les meubles, le matériel électronique, les produits d’entretien, etc. Certaines villes commencent à s’engager afin de limiter l’usage et la présence de ces perturbateurs endocriniens : par exemple dans l’alimentation, mais aussi dans les crèches, les écoles ou encore les hôpitaux. Car avec les perturbateurs endocriniens, ce n’est pas la dose qui est importante mais la période d’exposition, en particulier la période de grossesse puisqu’ils agissent surtout sur le fœtus, qui est particulièrement vulnérable. C’est la raison pour laquelle nous avons mené des campagnes pour essayer de sensibiliser les gens à cette action des perturbateurs endocriniens au moment de la grossesse.

Nous avons mené plus récemment une campagne pour des villes et territoires sans perturbateurs endocriniens, dont un récent colloque nous a montré que beaucoup de villes en Europe s’intéressaient au sujet et s’impliquaient dans des actions visant à éliminer les perturbateurs des endroits sensibles. Il s’agit par exemple de privilégier les produits d’entretien sans perturbateurs endocriniens, comme par exemple la ville de Grande-Synthe est en train de le faire. Mais ces perturbateurs sont aussi présents dans les matériaux de construction et le mobilier, par exemple les fenêtres en PVC qui sont aujourd’hui interdites dans certains pays. La prise de conscience du rôle néfaste des perturbateurs endocriniens commence donc à donner des résultats et à être pris en compte par les acteurs publics. Mais il faut reconnaître également que les résistances sont nombreuses, comme l’illustre le cas du glyphosate. 

Est-ce que cela signifie que le changement ne pourra venir que d’une mobilisation plus forte de la société civile ?

Oui, cela ne peut venir que de là. Il faut une mobilisation citoyenne et politique, c’est la condition sine qua non. Il faut que la société civile se mobilise et qu’elle fasse pression sur les pouvoirs publics pour qu’ils agissent. C’est le rôle du Réseau Environnement Santé d’alerter et de sensibiliser, car les citoyens ne sont pas toujours très bien informés sur ces enjeux.